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Mélancolies syriennes

La tragédie syrienne se poursuit, dans une indifférence croissante de ce que l’on appelle la communauté internationale. Des millions de réfugiés sont accueillis par les pays voisins, mais le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) ne reçoit pas les fonds nécessaires pour répondre à leurs besoins. Quant à l’Europe, elle ferme ses frontières. L’impasse politique et diplomatique paraît totale, alors que se prépare pour le 3 juin une élection présidentielle jouée d’avance. Lassitude, fatigue, cynisme… Et pendant ce temps, les massacres se poursuivent.

Nombreux sont ceux qui ont soutenu que l’effondrement, à la mi-février 2014, des pourparlers de Genève II visant à mettre fin au conflit en Syrie laisserait le pays dans une impasse militaire durable. Mais alors que le conflit entre dans sa quatrième année, l’impasse est tout sauf statique.

Les perspectives de voir émerger un cadre diplomatique viable pour calmer la situation sont plus éloignées que jamais. De même que la perspective d’une politique américaine plus énergique. En l’absence de ces deux principaux facteurs externes, le déroulement du conflit, au cours de cette année 2014 et d’une bonne partie de l’année prochaine sera déterminé par des changements dans les sphères militaires, politiques et économiques à l’intérieur de la Syrie. Ces changements s’opèrent de manière contradictoire. La Coalition nationale des forces révolutionnaires et d’opposition est en phase terminale, sauvée uniquement par un semblant de reconnaissance de la part du groupe des Amis de la Syrie. Et la rébellion armée, qui n’a pas perdu sa puissance, est néanmoins affaiblie, même si elle se consolide.

De fait, dans l’ensemble, l’effet cumulatif des tendances amorcées depuis l’automne 2013 favorise le régime du président Bachar Al-Assad. Si elles se poursuivent, le régime sera en situation de contrôle effectif d’une bonne partie du pays d’ici fin 2015, sinon plus tôt.

Les Amis de la Syrie n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec Damas et sont peu enclins à rétablir ces canaux. Mais il arrivera un moment où le groupe devra admettre que la survie du régime n’est plus en question et s’adapter politiquement en conséquence.

À ce jour, la Coalition nationale a échoué à susciter une telle ouverture politique. De jour en jour, il devient de moins en moins probable que la Coalition puisse se saisir de l’occasion offerte par une telle ouverture afin de se relever et d’attirer une masse critique de groupes de rebelles. Dans ce vacuum, une nouvelle forme d’opposition syrienne peut néanmoins émerger.

Les limites de l’appui militaire aux rebelles

Au vu des soutiens russe et iranien au régime du président syrien visiblement inaltérés, seul un changement radical dans l’appui apporté par les Amis de la Syrie à l’opposition syrienne, en vue de renforcer les perspectives d’une transition politique décisive, pourrait sensiblement ralentir, modifier, voire inverser les tendances à l’intérieur de la Syrie. Mais les principaux membres du groupe des Amis de la Syrie ne feront guère plus que ce qui a déjà été fait. Ainsi, les États-Unis et ses principaux partenaires européens ne veulent pas s’engager plus avant, et l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ne le peuvent pas.

Les États-Unis, qui auraient augmenté le montant de leur financement, ne visent tout au plus qu’à peser sur le régime Assad pour le contraindre à négocier sérieusement. Mais l’éventail et l’ampleur de l’aide militaire des États-Unis sont insuffisants pour atteindre cet objectif, modeste au demeurant. Entre 2012 et la fin du mois de mars 2014, cette aide non létale s’est élevée à 26 millions de dollars, alors qu’entre 1000 et 3000 combattants rebelles ont suivi un programme de formation géré par le Service des renseignements généraux en Jordanie. Quand bien même le montant total de 80 millions de dollars d’aide militaire non létale annoncé en 2012 serait maintenant déboursé, il ne changerait pas la donne sur le terrain. Mais Washington a maintenu son opposition catégorique à l’approvisionnement des rebelles syriens en missiles anti–aériens, limitant la capacité de l’opposition à ralentir ou à bloquer les avancées de régime. Il en est de même pour les autres alliés occidentaux, comme le Royaume-Uni, qui a réitéré, fin mars, son opposition à armer les rebelles1 et insisté sur le retour de toutes les parties à la table des négociations.

En août 2013, lorsque les armes chimiques ont été utilisées dans un quartier près de Damas, les États-Unis ont brandi la menace de frappe militaire américaine et alliée contre le régime Assad. Mais une solution politique a été trouvée, et Damas a accepté de détruire ses stocks d’armes chimiques. Malgré les retards et les lenteurs du régime à démanteler son arsenal chimique, ce processus se poursuit. En revanche, l’Arabie saoudite semble bien plus décidée que Washington à produire un basculement de l’équilibre militaire. Mais elle n’en a pas les moyens sans les États-Unis, qui détiennent la clé pour que la Jordanie puisse servir de tremplin aux offensives rebelles soutenues par l’Arabie saoudite. Or, Washington ne semble pas enclin à peser en ce sens. En effet, le porte-parole officiel du gouvernement jordanien, le ministre Mohammad Al-Moumani, a vigoureusement déclaré2 le 6 avril que « [les Jordaniens] n’ont pas permis, et ne permettront pas, le passage d’armes ou de combattants en territoire syrien ». Entre l’Arabie saoudite et les États-Unis, les relations sont tout sauf solides.

Il est peu probable que la politique saoudienne s’écarte de ses objectifs de base, mais elle peut perdre en cohérence. C’est en partie dû au fait que le dossier syrien a été enlevé à Bandar ben Sultan, qui a perdu son poste de directeur du renseignement en février 2014. Plus encore, le changement imminent de dirigeants saoudiens, signalé par la nomination d’un nouveau vice-prince héritier le 27 mars peut contribuer à l’incertitude et à l’opacité de la politique étrangère du royaume.

Déconvenues diplomatiques

La capacité d’une quelconque diplomatie à mettre un terme au conflit sera également circonscrite dans un avenir proche. Dans leur déclaration commune lors du sommet du 26 mars, les États-Unis et l’Union européenne ont rappelé à juste titre que « le processus de négociation de Genève est essentiel pour parvenir à une véritable transition politique en Syrie »3. En réalité, le cadre de Genève est mort. Néanmoins, depuis l’échec des pourparlers en février, certains ont réagi en cherchant sans succès à relancer le processus diplomatique. Cela est lié en partie au fait qu’une issue diplomatique au conflit syrien exige que l’approche collective admise soit crédible, ce que les développements régionaux et internationaux rendent théoriquement impossible.

Des querelles ont éclaté entre l’Arabie saoudite et le Qatar en février et, en parallèle, les relations turco-saoudiennes se sont détériorées. Couplées avec les tentatives turques de se désengager des problèmes arabes et les perspectives de normalisation des relations avec Israël, ces dissensions divisent les principaux soutiens régionaux à l’opposition syrienne. La profonde dégradation des relations américano-russes autour de la crise ukrainienne préfigure un consensus minimaliste sur la Syrie entre les deux grandes puissances. Dans ce contexte, l’évocation, par certains diplomates des Amis de la Syrie, d’une possible résolution sous le chapitre VII du Conseil de sécurité de l’ONU imposant des sanctions et une action militaire collective contre le régime d’Assad, relève du vœu pieux, presque malhonnête.

Une diplomatie plus énergique ne sera pas proposée. Le summum de l’action envisageable par les membres occidentaux des Amis de la Syrie a été défini par la résolution 2139 du Conseil de sécurité du 22 février, qui a concentré les efforts internationaux sur l’accès à l’aide humanitaire en Syrie. Mais là encore, c’est au-delà de ce que les Amis de la Syrie sont prêts à mettre en œuvre. Comme pour souligner ce fait, les comités des relations étrangères du Sénat et de la Chambre des représentants aux États-Unis ont séparément déposé, mi-mars, des résolutions non contraignantes, portant quasi exclusivement sur la mise en œuvre de la résolution 2139.

La lassitude des donateurs s’est installée. Lancé le 16 décembre 2013, l’appel de l’ONU portant sur 6,54 milliards de dollars pour son plan d’aide humanitaire et son plan d’intervention régionale en Syrie en 2014 a permis la levée de seulement 1,57 milliard de dollars en promesses de dons. Au début d’avril 2014, les deux plans n’avaient reçu que 1,06 milliard de dollars, soit 16 % du montant de l’appel initial. Le secrétaire général de l’ONU et la Commission internationale d’enquête indépendante sur la République arabe syrienne continuent à publier des déclarations et des rapports périodiques sur la situation humanitaire et les violations des droits humains en Syrie4, mais ils sont devenus de simples rituels.

L’appui de la Russie et de l’Iran a joué un rôle vital dans la stratégie de résistance du régime d’Assad à des négociations constructives et de priorisation de sa survie sur toute autre considération. Selon des sources internes crédibles, même des partisans d’une ligne dure dans le camp du Guide suprême iranien Ali Khamenei reconnaissent que le président syrien ne peut rester au pouvoir. Pourtant, dans les circonstances actuelles, le genre de compromis désormais envisagé par certains, selon lequel la Russie et l’Iran pourraient rejoindre les Amis de la Syrie autour de la mise en œuvre d’une transition politique significative, est peu probable. Pas plus que de démettre Assad par la contrainte, encore moins si l’opposition syrienne et ses bailleurs de fonds externes demeurent en retrait.

Dans les conditions actuelles, pour les partisans déterminés d’une sortie de crise diplomatique, la sinistre vérité veut que le plan de paix en quatre points, dernièrement mis sur la table par l’Iran soit la seule offre potentiellement réalisable.

Officiellement, les Amis de la Syrie n’accepteront pas cette offre comme base pour un accord de paix. Mais en privé, les envoyés de pays majeurs du groupe confient qu’elle est inscrite à l’agenda. Au mieux, ils espèrent maintenant parvenir à un accord qui, d’une manière ou d’une autre, permette à Assad de rester en fonction pour deux ans encore, le temps de mettre en place les modalités transitoires de gouvernance. Mais cela aurait dû être fait une bonne année plus tôt, lors des allusions répétées d’Assad à une élection présidentielle en 2014 qui pourrait constituer le pivot d’un accord. Du coup, il se voit maintenant clairement rester pour un troisième mandat de sept ans. La déclaration conjointe de l’UE et des États-Unis insistant sur le fait que les élections en Syrie « devraient avoir lieu uniquement dans ce cadre »5 sera bientôt hors de propos.

Une nouvelle opposition ?

Avec l’élection présidentielle du 3 juin et la victoire prévue d’Assad, le régime sera inévitablement confronté à de nouvelles tensions et de nouveaux défis, alors qu’il aura à stabiliser sa situation et consolider son emprise militaire. Ces tensions ne peuvent opposer que les composantes principales du régime. Leurs dissensions sont déjà palpables, s’agissant des exactions de la Force de défense nationale syrienne, des milices du régime et des membres de la famille Assad.

Le défi posé par de telles contestations et revendications sociales dans les propres rangs d’Assad ne peut être résolu par la force brutale. De même, il sera extrêmement difficile de désamorcer ces conflits en multipliant les dépenses du gouvernement. Sans parler des coûts de la reconstruction et de l’énorme dette de guerre à couvrir.

Des années peuvent passer avant qu’une telle opposition ne puisse surmonter le hiatus creusé par l’héritage du conflit syrien. Rien n’en garantit l’émergence, ni la forme ou l’orientation qu’elle peut prendre. Malheureusement, la Coalition nationale est moins susceptible que jamais de s’engager sur des bases crédibles pour les partisans du régime.

La révolution démocratique demeure une réalité pour laquelle de nombreux Syriens continuent à lutter. Pourtant, rien de potentiellement nouveau ne peut se matérialiser tant que l’opposition politique existante et la rébellion armée n’auront pas perdu la bataille. Triste perspective en effet. Mais le temps où Assad aurait encore pu être battu par un leadership — même franchement inapproprié — de l’opposition et par un mouvement de rébellion fragmenté est désormais révolu.

1Daoud Kuttab, « British minister opposes arming Syrian rebels », Al Monitor, 28 mars 2014.

3Communiqué de presse de la Maison-Blanche EU-US Summit : Joint Statement, 26 mars 2014.

4Rapport de la commission d’enquête internationale indépendante sur la République arabe syrienne, Assemblée générale de l’ONU, Conseil des droits de l’homme, 25e session, 12 février 2014.

5Voir note 3.