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Mourir pour Idlib. Des ambitions régionales au mépris des vies humaines

La mort, jeudi soir 27 février, d’au moins 34 soldats turcs tués par des raids aériens dans la région d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie a marqué le début d’une grave escalade et le déclenchement d’une nouvelle opération turque nommée « Bouclier de printemps ». Ces affrontements entre Damas et Ankara sont les plus importants depuis le début du conflit syrien en 2011. Et la question posée est : que va faire la Russie ?

12 février 2020. — Les habitants fuient la ville d’Atme, dans la province d’Idlib, après une semaine d’offensive de l’armée syrienne
Rami Al-Sayed/AFP

La Turquie a confirmé le 1er mars le lancement d’une offensive militaire d’envergure, « Bouclier de printemps », contre les troupes syriennes. Selon Ankara, de nombreux objectifs ennemis auraient été détruits et plus d’un millier de combattants neutralisés. Le but serait, selon le ministre de la défense de « mettre fin aux massacres du régime et d’empêcher une vague migratoire ». Parallèlement, Ankara fait appel à l’OTAN et aussi à l’Union européenne, l’ouverture de ses frontières aux réfugiés syriens étant un moyen de pression. Mais la vraie interrogation sera la réponse de Moscou, principal soutien au régime de Damas, à cette escalade, alors que la Turquie et la Russie ont développé depuis plusieurs années une coopération dans de nombreux domaines.

Retour sur un drame qui n’en finit pas. Pour commencer, des personnages un peu fantoches mais diablement dangereux. Au nord de la Syrie règne un puissant autocrate nostalgique de l’empire ottoman — et dont le pays est membre de l’OTAN de surcroît — qui menace des feux de l’enfer un petit dictateur régnant dans la capitale des Omeyyades, Damas. Protégé par une Russie elle aussi « impériale », le petit dictateur est sommé de retirer son armée, pourtant bien chez elle, et stopper son offensive pour déloger des bandes rebelles dans des zones limitrophes des terres du « sultan ». De son palais, le petit dictateur qui veut libérer jusqu’à la dernière parcelle de son territoire est indifférent aux menaces d’en haut. Au centre de la scène, des milliers de rebelles, rebuts de la longue guerre qui a ravagé pendant sept années la Syrie, transformés en mercenaires faute de mieux et traqués. Voici pour le décor.

Tout cela prêterait peut-être à sourire dans ce monde où tout bascule et se bouscule, s’il n’y avait sur les routes de l’exil la tragédie d’une population de près d’un million de personnes fuyant sous les bombes, cherchant désespérément à s’abriter dans un quelque part qui n’existe pas.

La scène se précise, et l’on voit donc le nouveau « sultan » Recep Tayyip Erdoğan menacer le « pacha » Bachar Al-Assad dans son palais de Damas, autrefois province ottomane et capitale du grand Saladin (d’origine kurde). Mais l’histoire s’embrouille de nouveau : le pacha n’est plus aux ordres du sultan, et la Syrie est un État indépendant. Une indépendance bien factice, car huit années de guerre ont réduit ce pays créé il y a cent ans sur les décombres de la guerre de 1914-1918 en territoires éclatés sous contrôle d’Israël au sud, de la Turquie au nord, des Kurdes, des Américains, des Russes et des Iraniens. Et des djihadistes qui rôdent ici et là après leur débâcle au terme de cette guerre incivile. Qui dit mieux ?

Une bataille pour rien ?

Que retiendra l’histoire de la bataille d’Idlib ? Un appendice à la guerre civile syrienne ? Un conflit résiduel aux confins de ce pays qui voit forces armées turques, syriennes, et groupes rebelles s’affronter sous l’œil des Russes, des Américains et des Kurdes, ces derniers toujours menacés quelque part, malgré leur autonomie autoproclamée ? Qui s’en souviendra ? Qu’Idlib revienne ou pas dans le giron de l’État syrien n’émouvra pas grand monde,pas plus qu’il y a un siècle la perte d’Alexandrette et d’Antioche, territoires syriens empochés par la Turquie en 1939, avec la complicité de la France. Et devenus depuis la province turque du Hatay.

Reste donc l’indicible drame humanitaire, soit Idlib, un chef-lieu et une province agricole qui comptent aujourd’hui quelque 3 millions de Syriens ayant pour la grande majorité fui leurs domiciles durant les diverses phases du conflit de 2011-2019 et dont un tiers se trouve jeté sur les routes. Idlib était à la veille de la guerre une paisible petite ville de quelque 170 000 habitants majoritairement sunnites, entourée de vergers et de champs de pistaches, arrosée par l’Oronte... Et pour son malheur, à un jet de pierre de la frontière turque.

« Nous pensons maintenant que 900 000 personnes ont été déplacées depuis le 1er décembre, en vaste majorité des femmes et des enfants », a déclaré à la mi-février le secrétaire général adjoint des Nations unies pour les affaires humanitaires, Mark Lowcock. « Ils sont traumatisés et forcés de dormir dehors par des températures glaciales, car les camps [de réfugiés] sont pleins. Les mères brûlent du plastique afin de réchauffer les enfants. Des bébés et de jeunes enfants meurent à cause du froid », a-t-il ajouté.

« Il s’agit du plus grand déplacement de la pire guerre de notre génération », s’est pour sa part ému mercredi 12 février le dirigeant de l’ONG Norwegian Refugee Council, Jan Egeland. Quelques centaines de civils ont également trouvé la mort depuis le début de cette offensive toujours en cours, selon des ONG. Et 17 autres soldats turcs ont été tués en février, isolant des postes d’observation militaires qu’Ankara avait installés dans cette région pour faire respecter la trêve.

La reconquête de l’autoroute Damas-Alep

Aux mains de diverses forces rebelles, Idlib est d’une importance stratégique pour le régime, car l’autoroute M5 reliant Damas à Alep (60 km au nord-est) traverse les provinces d’Idlib et d’Alep, la métropole du nord. Cet axe routier a été reconquis à la mi-février, lors de la nouvelle offensive lancée par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe depuis l’automne, mais surtout depuis décembre 2019 avec un déluge de bombes sur la poche rebelle, au grand dam de la Turquie. Ce qui a permis la réouverture mardi 18 février de l’aéroport d’Alep, inauguré en grande pompe avec un discours de Bachar Al-Assad, au milieu de la liesse des habitants de cette ville. Idlib est également proche de la région de Lattaquié, fief de la famille du chef de l’État, et dont le port est devenu la plus importante base navale russe en Syrie.

De l’avis de nombreux diplomates et experts occidentaux, la reconquête tôt ou tard d’Idlib ne fait pas de doute. Reste à savoir dans quelles conditions ? Et si un conflit plus large aux multiples inconnues — tant les intervenants sont nombreux — venait à éclater ? L’offensive syro-russe a mis le régime turc au pied du mur, l’obligeant à déployer 30 000 soldats sur la frontière turco-syrienne, dont 5 000 sont déjà présents sur le terrain, accompagnés de centaines de blindés.

Lâché par son allié russe, le président Erdoğan a réitéré mercredi 19 février son ultimatum au régime syrien pour qu’il se retire d’ici la fin du mois à l’est de l’autoroute-clé M5 et des abords de postes d’observation turcs à Idlib. Ceux-ci ont été obtenus aux termes d’un accord turco-russo-iranien prévoyant un cessez-le-feu et surtout un désarmement des forces rebelles par les Turcs — mais jamais respecté. « Nous pourrons surgir une nuit sans crier gare. Pour le dire d’une manière plus explicite, une opération à Idlib est imminente », a-t-il menacé. Frappera-t-il aussi Damas comme il l’avait implicitement suggéré plus tôt ? En tout cas, le leader turc ne paraît pas avoir les moyens de sa politique car son armée (bien que deuxième puissance au sein de l’OTAN) est à la merci de la Russie qui a la maîtrise totale du ciel, alors que les États-Unis sont en retrait.

Comme celles de son ami et allié américain Donald Trump, les menaces d’Erdoğan ne sont jamais sûres, mais la rage de se voir humilié en territoire quasiment conquis par l’armée syrienne permet toutes les hypothèses. Car il risque de perdre son rôle de maître du jeu et d’arbitre de la situation. Avec en suspens le sort d’un million de réfugiés syriens (en plus des quelque trois millions de réfugiés déjà en Turquie) qui se pressent à sa frontière, et la question kurde.

« La pire des options »

Moscou, parrain du régime syrien, a immédiatement réagi aux déclarations belliqueuses d’Erdoğan, après l’échec des pourparlers turco-russes de la mi-février. Une telle opération serait « la pire des options », a averti le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Durcissant le ton au lendemain de cette mise en garde, Moscou a pressé Erdoğan de cesser son soutien aux « groupes terroristes » dans cette région d’Idlib, la plupart affiliés à Hayat Tahrir Al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d’Al-Qaida) et distinct de l’organisation de l’État islamique (OEI).

Dans cette affaire, Ankara et Moscou n’ont cessé ces derniers temps de s’accuser de ne pas respecter les accords dits d’Astana de septembre 2017 visant à créer une trêve durable et des zones de désescalade. Bien qu’alliés dans d’autres domaines, ils n’ont cessé de s’invectiver en gentlemen non civilisés, Erdoğan accusant Moscou de laisser « massacrer » des civils innocents (que ne fait-il de même avec les civils kurdes ?), et le Kremlin l’accusant de n’avoir rien fait pour désarmer les « terroristes » islamistes dans le nord-ouest syrien, conformément aux accords.

La situation est d’autant plus complexe qu’au nord d’idlib, la Turquie contrôle déjà une zone frontalière d’environ 160 km face aux forces kurdes, bête noire d’Erdoğan. Il faut y ajouter Afrin, occupée depuis deux ans et soumise aux exactions des milices alliées à la Turquie. De l’issue de cette bataille pourrait dépendre le tracé de la nouvelle « frontière » syro-turque et la configuration de la région kurde auto-proclamée. La question qui se pose désormais est de savoir ce que va faire Ankara pour sécuriser sa frontière sud, au contact de l’administration autonome kurde, soit une zone de 440 km de long sur 30 km de profondeur s’étendant de Jarablus à l’ouest jusqu’à la frontière irakienne. Et riche en ressources pétrolières.

Tout le monde sait que le Proche-Orient est une région où il est difficile, voire impossible, de spéculer. Il y a un mois ou deux, on donnait l’armée syrienne, épuisée par huit années de guerre, incapable d’avancer ou de conquérir sans encourir de cuisants échecs. Et on pensait que la Russie était peu désireuse de soutenir le rêve de reconquête de son territoire du maître de Damas. La réalité a démenti ces prédictions.

Pour sa part, Erdoğan a appris qu’il ne pouvait compter sur son allié russe que dans certaines limites et en fonction des intérêts de ce dernier. En attendant, il rêve lui aussi de rebâtir un empire à l’image de ses ambitions et envoie les rebelles — transformés en mercenaires après avoir échoué en Syrie et fui vers la Turquie — au delà des mers, en Libye pour intervenir dans une autre guerre en terre arabe, encore une autre. .

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