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Portrait

Moustafa Al-Kadhimi, l’insaisissable funambule de la politique irakienne

Sera-t-il reconduit à la tête du gouvernement irakien ? Moustafa Al-Kadhimi aura été en tout cas, durant ces deux dernières années, une exception parmi tous les premiers ministres qui se sont succédé à ce poste. Cet homme mystérieux, passé du journalisme au renseignement puis à l’exécutif, semble avoir réussi à tenir un équilibre fragile sur la scène politique irakienne.

Visite du premier ministre Al-Kadhimi à Bassora dans le cadre du projet de grand port d’Al-Faw, 11 avril 2021
Hussein Faleh/AFP

Moustafa Al-Kadhimi est le fils d’Abdellatif Mechtet Al-Ghribaoui, arrivé à Bagdad depuis le sud du pays (province de Dhi Qar) en 1963, soit quatre ans avant la naissance de son fils. Ce superviseur technique à l’aéroport de Bagdad a été un représentant du Parti national démocratique — l’un des plus vieux partis politiques du pays — dans sa ville natale d’Al-Chatra. Un chemin que son fils n’a pas suivi, puisqu’il a préféré s’opposer au parti Baas de loin, depuis l’Europe.

Avant de s’installer en Allemagne, puis au Royaume-Uni où il est resté jusqu’à la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, Moustafa Al-Kadhimi était d’abord passé par l’Iran. Il n’a étudié dans aucun de ces pays et à vrai dire, personne ne sait quelle a été exactement son activité durant ces années-là. Au lendemain de la chute du régime, Al-Kadhimi a dirigé depuis Londres puis depuis Bagdad la fondation Dialogue humanitaire, qui se présente comme une « organisation indépendante, dont le but est de combler les écarts entre les sociétés et les cultures, et de promouvoir le dialogue comme alternative à la violence dans la résolution des crises ». Cet organisme qui a annoncé le 20 février 2022 la suspension de ses activités compte parmi ses fondateurs le dignitaire chiite l’ayatollah Hussein Ismaïl Al-Sadr, qui entretient de bonnes relations avec les Saoudiens, et à qui Al-Kadhimi continue de rendre visite de temps à autre dans son fief d’Al-Kadhimiya.

De bonnes relations avec la presse

Quoique vif opposant au régime du Baas, Al-Kadhimi n’a jamais eu de penchant islamiste. Depuis son retour en Irak, il a travaillé comme directeur de la fondation Al-Dhakira (La Mémoire) où il a contribué à récolter des enregistrements et des témoignages des victimes de l’ancien régime, ce qui laisse penser qu’il s’agit là d’une opposition de principe et non de circonstance. Mais une source qui tient à rester anonyme accuse cette organisation de « travailler dans le but de rassembler le maximum de renseignements, d’archives et de dossiers », ce qui constitue une force sur la scène politique.

Au début des années 2010, et alors qu’il poursuivait des études en droit qu’il a modestement réussies, Al-Kadhimi — connu aussi sous le nom d’Abou Haya, « le père d’Haya », du nom de sa fille aînée — a travaillé dans les médias, notamment en tant que rédacteur en chef du magazine kurde Al-Ousbou’iya (L’Hebdomadaire), publié par l’actuel président de la République Barham Saleh, et dont on dit qu’il aurait été l’un des fondateurs en 2007.

Entre 2014 et 2016, Al-Kadhimi a été le chef du service Irak à Al-Monitor, journal fondé par l’homme d’affaires syro-américain Jamal Daniel, que deux sources affirment être « le parrain d’Al-Kadhimi ». C’est à la suite de cette expérience que les Américains auraient glissé son nom comme candidat potentiel à la direction des services de renseignement. Mais un journaliste précise que « bien avant Al-Monitor, Al-Kadhimi avait eu comme premier soutien aux États-Unis l’universitaire et opposant au régime du Baas Kanan Makiya,1 qui avait de bonnes relations à Washington. […] Cette expérience lui a également permis de développer de nombreuses relations dans le monde des médias, ce qui lui vaut d’être le premier ministre irakien le moins moqué et le moins critiqué par la presse ».

S’il n’est pas réputé avoir du style, Al-Kadhimi a toutefois publié trois livres, dont le dernier est sorti en 2012 sous le titre La Question de l’Irak. La réconciliation entre le passé et l’avenir. Une de nos sources y voit un « ouvrage dangereux où se reflète la vision américaine du pays », c’est-à-dire un Irak neutre au niveau régional et où l’Iran aurait beaucoup moins d’influence. Sur la quatrième de couverture de l’ouvrage, on peut lire que l’auteur y « entérine un discours d’ouverture […] dont le rayonnement peut percer les murs des discours d’enfermement ». Des aspirations idéalistes et des slogans que l’on retrouve également dans les discours du premier ministre, lui qui avait déclaré fin 2021 après la tentative d’assassinat qui l’avait visé : « J’étais et je suis toujours prêt à me sacrifier pour l’Irak et son peuple », évoquant au passage les « missiles de la trahison », expression qui aurait fait allusion à certains membres au sein des Unités de mobilisation populaire, ces milices chiites pro-iraniennes.

Le tournant des services de renseignement

Avant de devenir premier ministre en mai 2020 dans le sillage du mouvement de protestation qui a commencé en octobre 2019, « Abou Haya » apparaissait très peu dans les médias, surtout depuis qu’il avait intégré les services de renseignement en 2016, où son premier poste a été celui de chef adjoint du bureau des opérations. Un autre journaliste affirme, toujours sous anonymat, qu’Al-Kadhimi a participé à toutes les réunions où l’on a décidé de l’usage de la force contre les manifestants du mouvement d’octobre 2019 : « En tant que chef du renseignement, il n’était pas populaire parmi les manifestants. Il semblerait que ce soit Moqtada Al-Sadr qui ait poussé pour qu’il devienne premier ministre ». Et il ajoute : « Al-Kadhimi est un homme mystérieux, notamment en ce qui concerne sa vie privée ». Une rumeur a ainsi circulé au moment où il intégrait les services de renseignement, disant qu’il était le gendre de Mehdi Al-Allaq, un des dirigeants du parti chiite Al-Da’wa — une des plus anciennes formations du pays —, et chef de cabinet des deux anciens premiers ministres Nouri Al-Maliki et Haydar Al-Abadi. Si Al-Allaq a lui-même nié tout lien familial avec Al-Kadhimi, il n’en reste pas moins que les deux hommes entretiennent de bonnes relations, ce qui participe à nourrir la rumeur.

Lorsqu’il arrive à la tête des services de renseignement en 2016, le pays se trouve dans une période très critique, avec d’une part l’intensification des combats contre l’organisation de l’État islamique (OEI), de l’autre un niveau sans précédent de tensions entre l’Iran et les États-Unis dans le cadre de la lutte contre l’OEI. Le passage par les renseignements lui a permis de maîtriser plusieurs dossiers, faisant de lui plus tard un homme fort au sein de l’exécutif. Il a également pu prouver ses capacités professionnelles et tisser les relations qui lui ont permis de devenir premier ministre, en se présentant comme la meilleure carte à jouer auprès de tous les acteurs politiques. D’aucuns ont d’ailleurs comparé sa trajectoire à celle d’Abdel Fattah Al-Sissi, qui a su également utiliser son poste pour paver son chemin vers la présidence.

Al-Kadhimi avait également de bonnes relations avec l’administration de Donald Trump. Le secrétaire d’État Mike Pompeo a été un des premiers à le féliciter quand il est arrivé au poste de premier ministre, tandis que l’ancien sous-secrétaire d’État américain pour les affaires du Proche-Orient David Schenker a annoncé aux journalistes que l’homme « avait précédemment prouvé qu’il était un patriote et une personne compétente ».

Une proximité avec Abou Dhabi

Le premier ministre a aussi veillé à tisser de bonnes relations au niveau régional, « car c’est ce qu’il y a de mieux pour l’Irak en ce moment », selon ses proches collaborateurs. Certes, son premier déplacement à l’étranger à ce titre a eu lieu en Iran, fin juillet 2020, mais en 2017 il s’était déjà rendu à Riyad en compagnie de l’ancien premier ministre Haydar Al-Abadi, où on l’avait vu se prendre longuement dans les bras avec le prince héritier Mohamed Ben Salman. Une scène qui s’est reproduite en mai 2021, lors de sa première visite officielle en Arabie saoudite.

Lorsque les Émirats arabes unis ont décidé de normaliser leurs relations avec Israël, Al-Kadhimi n’a pas critiqué cette décision, et il a même signifié que cela relevait de la souveraineté d’Abou Dhabi, sans s’attaquer non plus à l’idée même de normalisation, pourtant totalement rejetée par les Iraniens. Lors d’un sommet organisé à Bagdad en juin 2021 auquel ont assisté le roi Abdallah II de Jordanie et le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, l’homme fort de l’Irak a annoncé dans son discours inaugural que les trois pays continueront « à se coordonner sur les principaux dossiers régionaux, à l’instar des dossiers syrien, libyen, yéménite et palestinien, et à concrétiser une vision commune ». On notera d’ailleurs que le premier contact entre Saoudiens et Iraniens a eu lieu à Bagdad, de même que pour la première rencontre entre le président égyptien et l’émir du Qatar, après la réconciliation des pays du Golfe.

Une autre source souligne toutefois qu’« Al-Kadhimi est plus proche des Émirats, il devient même le représentant de leurs intérêts en Irak », ce qui aurait renforcé son pouvoir. Une proximité partagée « avec le président du Parlement Mohamed Al-Halboussi », sachant que Moqtada Al-Sadr, vainqueur des élections, « n’en est pas loin non plus », toujours selon la même source. Il apparaît en effet qu’Abou Dhabi est devenue la troisième force présente en Irak, derrière les États-Unis et l’Iran. La fédération entretient des relations avec tous les acteurs de la scène politique irakienne, y compris les Unités de mobilisation populaire ou d’autres milices, dans le but de préserver ses intérêts, y compris dans le pétrole et l’immobilier. Déjà en 2018, la chaîne qatarie Al-Jazira avait diffusé un reportage faisant état du « rôle des Émirats qui sont entrés sur la scène irakienne à travers le secteur économique et celui de la coopération ». Un rôle confirmé par plusieurs sources qui soulignent que le conseiller en sécurité nationale émirati Tahnoun Ben Zayed « a multiplié ses visites en Irak ces derniers temps ». Le pays ambitionne par ailleurs de détrôner l’influence saoudienne dans toute la région.

« Premier ministre en or »

Au niveau intérieur, le premier ministre jouit d’excellentes relations à la fois avec les dirigeants chiites, les parties sunnites et les Kurdes, ce qui lui vaut dans les cercles politiques le surnom de « premier ministre en or ». On l’accuse toutefois de consacrer des fonds publics à ses « soldats électroniques », en référence aux différentes pages et aux différents comptes sur les réseaux sociaux qui chantent ses louanges.

S’il a été accusé par les Unités de mobilisation populaire d’avoir été complice, début 2020, dans le double assassinat du général Ghassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution, et d’Abou Mehdi Al-Mouhandis, haut commandant au sein de la milice chiite des Brigades Badr, l’Iran ne semble pas partager cette suspicion, ce qui explique l’accueil chaleureux auquel il a eu droit lors de sa visite officielle à Téhéran. D’autres rencontres au sommet entre Al-Kadhimi et de hauts dirigeants iraniens : le secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale iranien Ali Chamkhani, ou encore Esmail Ghaani, successeur de Soleimani — ont suivi cette visite. Il a également été en contact avec le Hezbollah libanais et des responsables iraniens pour mettre fin aux attaques perpétuelles des milices chiites du Hezbollah irakien contre lui.

Les relations avec Téhéran semblent même s’être améliorées depuis l’arrivée d’Ibrahim Raïssi à la présidence de la République islamique. Des proches d’Al-Kadhimi affirment que « les courants iraniens le respectent et ont beaucoup d’estime pour lui. Il a de bonnes relations avec tout le monde ». Une configuration qui peut s’expliquer par l’expérience de l’homme de Bagdad dans les quatre domaines les plus importants en Irak : les droits humains, les médias, la sécurité ainsi que la politique et l’administration.

Une autre source précise toutefois qu’« il y a des soupçons de corruption qui l’entourent, mais c’est un homme intelligent et stratège. Il sait respecter les lignes rouges de tout le monde, tout comme il sait partager les parts du gâteau au niveau régional et au niveau local, pour ainsi conserver un équilibre interne » dans le pays de toutes les divisions.

1Auteur d’un livre sur l’Irak de Saddam Hussein, The Republic of fear.

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