Oman. Le nouveau sultan face à cinq défis

Conformément au testament du sultan Qabous Ben Saïd (1940-2020) ouvert après son décès, et contrairement aux prévisions de nombreux Occidentaux, le pouvoir est revenu à son cousin Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd. Après les cinquante ans de règne de son prédécesseur, ce dernier doit trouver un équilibre entre réformes économiques et politiques et continuité diplomatique.

Sultan Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd
DR

Le nouveau sultan Haïtham Ben Tarek Ben Taïmour Al-Saïd avait été préparé par Qabous à assumer sa future charge en se voyant confier plusieurs fonctions officielles, dont celle de secrétaire général et chargé des affaires politiques au sein de ce ministère, ministre délégué (1994-2002), représentant spécial du sultan Qabous (de 2002 jusqu’à la disparition de ce dernier), et président du Comité « Oman 2040 », la vision prospective du sultanat destinée à diversifier les sources de recettes et les économies post-pétrolières et à créer de nouveaux emplois.

Les défis internes et externes qui attendent le nouveau souverain sont nombreux avec, pour commencer, la réforme économique : création d’emplois pour les jeunes, diversification des sources de recettes, incitation aux investissements et soutien à une croissance économique qui ne dépasse pas 4 %. Des études récentes indiquent que, selon les prévisions les plus optimistes, les réserves de pétrole couvrent une vingtaine d’années seulement, tandis que celles de gaz naturel n’iront pas au-delà de 35 ans, à moins de découvrir de nouveaux gisements. La question de la réforme économique est déterminante dans un pays où 20 % des jeunes sont au chômage en raison de l’inadéquation entre l’enseignement et le marché du travail, et où les étrangers représentent environ 60 % de l’ensemble de la main-d’œuvre.

Une économie en berne

D’autre part, la chute des cours du pétrole depuis 2014 a engendré un déficit du trésor public. Pour rééquilibrer la balance, il faudrait que le prix du baril de pétrole dépasse le plafond de 80 dollars (72 euros), à l’instar des autres pays du Golfe. En 2016, le déficit était de 13,8 milliards de dollars US (12,3 milliards d’euros), soit 20 % du PNB de l’État, et la situation s’est encore aggravée depuis janvier 2018 puisque la loi de finances 2020 adoptée par le défunt sultan prévoit pour cette année un déficit de quelque 2,5 milliards de riyals (5,7 milliards d’euros). En 2017, la dette intérieure a atteint 46,9 % du PNB, tandis que la dette extérieure — constituée essentiellement d’emprunts auprès de la Chine — s’élevait à 46,27 milliards de dollars (41,8 milliards d’euros), une situation qui va peser sur le revenu national et représenter un lourd fardeau pour les générations futures.

En dépit de la modestie du PNB de l’État (72,64 milliards de dollars, soit 65,16 milliards d’euros) par rapport à celui des autres monarchies pétrolières du Golfe, le PNB par habitant reste élevé à Oman (15 668 dollars, soit 14 056 euros). À titre de comparaison, le PNB de l’Arabie saoudite est de 638,8 milliards de dollars (573,09 milliards d’euros), tandis que le PNB par habitant ne dépasse pas 20 760 dollars (18 624 euros). Mais, en l’absence d’une véritable réforme économique, la forte croissance démographique d’Oman (4,7 %) risque de réduire à néant les possibilités de croissance économique, tandis que la lutte contre le coronavirus pourrait bien épuiser les réserves monétaires, puisqu’il faudra à la fois assurer l’approvisionnement en denrées alimentaires, lutter contre le chômage des Omanais et injecter des fonds dans la Bourse afin de relancer une économie en berne. Le sultanat a d’ailleurs d’ores et déjà pris des mesures d’austérité, comme la levée partielle du soutien aux produits dérivés du pétrole. Une décision qui a provoqué, en particulier chez les jeunes, des manifestations que l’État, fidèle à sa vieille politique de déni, a soigneusement passées sous silence.

En finir avec l’absolutisme monarchique

Car le second défi que le nouveau sultan aura à relever est en effet celui de la réforme politique, à travers l’octroi des libertés publiques et l’ouverture de l’espace public à la société omanaise. Selon l’indice de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, Oman se situe en 2019 au 132e rang mondial sur 180. La télévision officielle compte seulement deux chaînes, et il n’existe que cinq journaux qui, bien qu’il s’agisse de publications privées, expriment le point de vue du gouvernement. Les autorités, qui ont renforcé la censure déjà sévère sur les journaux et les publications, multiplient également les arrestations de militants politiques, surtout depuis les événements du « printemps arabe », durement réprimés par les appareils de sécurité ; et l’on ignore le nombre des détenus politiques. En juillet 2010, une cinquantaine de citoyens avaient présenté au sultan Qabous une pétition réclamant « une Constitution contractuelle », des droits fondamentaux et une assemblée législative entièrement élue, mais la demande avait été rejetée.

La législation omanaise ne prévoit pas en effet que les citoyens choisissent leur gouvernement au cours d’élections libres et transparentes. Dans son édition du 12 mars 2014, le journal électronique Al-Balad se demandait si le moment n’était pas venu de nommer un premier ministre, car le sultan Qabous a également été critiqué par des militants politiques et des défenseurs des droits humains pour l’emprise qu’il exerçait sur la politique intérieure et étrangère. En effet, le sultan préside le conseil des ministres tout en étant ministre de la défense, des affaires étrangères et des finances, gouverneur de la Banque centrale et chef suprême des forces armées.

L’instauration d’une monarchie constitutionnelle, l’autorisation de la création de partis politiques et l’adoption d’une Constitution digne de ce nom, ainsi que la tenue d’élections libres et transparentes sont des demandes pressantes, dans un contexte marqué par l’élargissement de la base instruite et par la menace démographique que représente l’augmentation du nombre de jeunes (1,2 million d’Omanais ont entre 18 et 29 ans, soit 46,7 % de la population, selon le Centre national de la statistique et de l’information). Les réformes politiques menées par le sultan Qabous qu’ont été l’adoption d’une loi fondamentale faisant office de Constitution, et la création du Conseil du sultanat d’Oman, un Parlement bicaméral composé d’un conseil consultatif et d’un conseil d’État ont certes eu leur importance en comparaison avec la situation dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Mais elles ne suffisent plus à l’heure des nouvelles technologies de communication, où la population peut avoir accès à d’autres modèles politiques.

Pour une diplomatie de la médiation active

Le troisième défi est celui de la politique étrangère. Sous le règne du sultan Qabous, Oman avait opté pour la neutralité et entretenait des relations équilibrées avec les parties en conflit au Proche-Orient en maintenant des rapports cordiaux en même temps avec Israël et avec l’Autorité palestinienne. Il en était de même avec l’Iran et les États-Unis, ce qui lui a permis de jouer un rôle efficace dans les négociations ayant conduit à la signature, en 2015, de l’accord sur le nucléaire entre Téhéran et Washington. Le sultanat jouit également de relations équilibrées avec la Chine, l’Inde et le Pakistan, malgré les tensions qui persistent entre ces deux derniers. Mascate est allé jusqu’à permettre à l’Inde, à la Chine, à l’Iran et au Royaume-Uni d’investir dans le secteur logistique sans distinction aucune entre les uns et les autres. Cette politique étrangère équilibrée et pragmatique a permis au pouvoir de ne pas s’impliquer dans les conflits régionaux, en dépit du péril qu’ils faisaient peser sur sa sécurité nationale. Depuis 2014, Oman a ainsi adopté une position officielle de neutralité dans la crise du Qatar avec les pays du CCG, et a tenté de trouver une issue grâce à une diplomatie de médiation. De nombreuses élites politiques et sécuritaires omanaises, qui considèrent cette politique comme pleine de bon sens et voient dans le défunt sultan un stratège de haut vol, s’inquiètent d’un éventuel changement de la politique étrangère.

En effet, si Oman tient officiellement à sa neutralité sur le dossier yéménite et œuvre en tant que médiateur, il ferme les yeux sur le passage d’armes iraniennes aux houthistes via sa frontière avec le Yémen, ce qui avait irrité tant Riyad et Abou Dhabi que Washington. Il faut savoir qu’Oman considère les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite comme les principales menaces potentielles pour sa sécurité nationale et voit en eux, bien davantage que dans l’Iran, les véritables ennemis du sultanat. Lors de sa visite en mars 2018, le chef du Pentagone avait d’ailleurs abordé la question du trafic d’armes destinées aux houthistes et transitant par la frontière omanaise. Plus récemment, le 4 mars 2020, c’est Khaled Ben Salman, vice-ministre saoudien de la défense et frère de Mohamed Ben Salman qui s’est entretenu à Mascate avec le sultan omanais sur le même sujet, dans une atmosphère quelque peu tendue.

La diplomatie de la médiation a été imposée par une réalité : celle de la faiblesse militaire du sultanat. Présentant son pays comme un État pacifiste, le défunt souverain avait ainsi tenté de faire valoir « l’exception omanaise » pour jouer en politique internationale un rôle sans rapport avec ses capacités militaires et sa place réelle dans l’équilibre des forces mondiales et régionales. Rien ne laisse penser qu’Oman pourrait renoncer à jouer un tel rôle à l’avenir. Ce qui serait peut-être souhaitable, c’est que le pays passe du rôle minimal dans la diplomatie de médiation (consistant à mettre à disposition des belligérants un lieu neutre pour mener des négociations) à un rôle plus actif (en présentant également des initiatives applicables comme base de négociations).

Un État confessionnel qui ne dit pas son nom

Le quatrième défi est celui de la réforme administrative. Durant la dernière décennie du règne de Qabous, la corruption a explosé à travers tout le pays, amenant le sultan à démettre plusieurs ministres de leurs fonctions. Un phénomène qui s’explique en partie par le système de quotas politiques et administratifs instauré par le défunt souverain sur une base ethnique et tribale. Oman est en effet un État confessionnel qui ne dit pas son nom. Trois groupes ethniques coexistent, dont, faute de chiffres, on ignore l’importance numérique : les Baloutches non arabes, les Omanais arabes et les Omanais africains. Les nominations aux hautes fonctions et aux fonctions intermédiaires se font en fonction de cette composition, sans considération de mérite ni de compétence.

Pour mémoire, le président arabe de l’université Sultan Qabous occupe son poste depuis une vingtaine d’années, et, conformément à ce système de quotas, la plupart des doyens de facultés et chefs de départements sont également des Omanais arabes. Quant aux Baloutches, ils dominent l’institution militaire et sécuritaire, car le défunt sultan leur faisait davantage confiance qu’aux autres groupes ethniques depuis l’époque de la guerre du Dhofar, et aussi parce qu’ils ont intégré les forces armées et l’appareil sécuritaire bien avant les Arabes. Mais ces quotas ethniques recouvrent en réalité une question confessionnelle, les Baloutches étant sunnites, tandis que les Omanais arabes et africains sont majoritairement ibadites.

Un enseignement au rabais

Le dernier défi auquel le nouveau sultan doit s’atteler est celui de la réforme de l’enseignement. Après avoir créé quelques écoles gouvernementales, le sultan Qabous n’a pas souhaité en augmenter le nombre. Le niveau de l’enseignement pré-universitaire est très bas, à cause de l’incompétence des responsables, de la faiblesse du budget dédié à l’enseignement et la piètre qualité des programmes. Si l’on fait exception des écoles internationales et communautaires, on ne peut pas vraiment parler d’enseignement pré-universitaire à Oman.

L’université fondée par le défunt sultan fonctionne formellement sur un modèle occidental et est dotée d’un budget spécial distinct de celui du ministère de l’enseignement. Ne voulant pas créer d’autres établissements, le souverain avait autorisé uniquement l’ouverture d’universités privées, bien souvent de piètre qualité. Au fil du temps, le niveau de l’université Sultan Qabous s’est dégradé et celle-ci a disparu des classements internationaux. Une situation qui s’explique en partie par des raisons administratives et financières, mais aussi par des considérations sécuritaires et politiques. Les premières tiennent à la volonté de l’université de réduire ses dépenses au détriment du volet pédagogique. Contraints d’oublier leurs grades scientifiques réels et de se retrouver au bas de l’échelle en restant maîtres assistants, les enseignants recrutés ont vu leur traitement diminué de moitié. Fini les promotions, tandis que l’on réduisait les fonds alloués à la recherche, avec un désintérêt marqué pour les publications scientifiques et la création de centres de recherche. De nombreux enseignants étrangers ont fini par quitter l’université pour rejoindre des établissements qui valorisaient leurs compétences ou pour regagner leurs pays.

Quant à la raison sécuritaire, elle tient, comme pour le nombre limité d’écoles, au refus d’élargir la base de la classe moyennement instruite, de façon à réduire au minimum l’opposition politique.

Le sultanat d’Oman tient à apparaître comme la nouvelle Suisse du Proche-Orient : un État neutre et partisan de la paix. Une ligne que le nouveau souverain continuera, car il n’aurait pas le soutien de l’institution militaire autrement. Celle-ci est en effet bien consciente que le pays n’est pas en mesure de jouer un rôle qui dépasse ses moyens militaires, sans compter que l’économie nationale est trop faible pour supporter les pressions qu’une telle situation ne manquerait pas d’engendrer. La seule réforme qui semble réellement à l’ordre du jour est celle du secteur de l’économie, car elle est vitale pour le pays.

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