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Oman. Le tourisme pour remplacer le pétrole

Oman s’ouvre année après année au tourisme international. Le pays a besoin de diversifier son économie. Fort de sa riche histoire et du pluralisme impressionnant de ses paysages, le sultanat espère devenir rapidement une destination phare pour les touristes occidentaux, sans pour autant y perdre son âme. Un délicat dilemme.

Panneau lumineux disposé le long de la corniche de Mascate.
© Sebastian Castelier

Un petit bus stoppe au pied du château Nakhal, situé au sud-est de Mascate. Des femmes en abayas noires sortent lentement, puis forment un arc de cercle autour d’un homme en dishdasha blanche. « Que fait-on quand ils descendent ? », demande-t-il. « On leur donne des indications techniques comme “où sont les toilettes”. N’oubliez pas que vous serez souvent confrontées à des gens vieux, qui auront du diabète ou divers problèmes de santé, donc qui iront régulièrement aux toilettes. Et ne les pressez pas dans les escaliers. Laissez-leur le temps de marcher », fait-il remarquer à ses étudiantes. Bader Thuhli est professeur pour les futurs guides touristiques à l’Oman Tourism College, la seule institution universitaire spécialisée dans le domaine. En cinq ans, le nombre d’étudiants a doublé, passant de 400 à 800 élèves. « Avant j’avais en face de moi des élèves qui s’étaient inscrits par défaut et n’avaient aucune considération pour le tourisme. Mais aujourd’hui ça a changé ! », affirme Hassan Al-Ramadan, professeur de français.

Des étudiants suivent un cours dispensé par le Oman Tourism College, seul établissement d’enseignement spécialisé dans le tourisme et l’hôtellerie.

Depuis dix ans, l’industrie du tourisme a pris un sérieux tournant dans l’économie omanaise et s’est progressivement ancrée dans les mentalités locales. « Au début des années 2000, quand on faisait des introductions au tourisme dans les écoles, les professeurs croyaient que les activités se limitaient à servir du thé et disposer des assiettes », rit Bader Thuhli. Depuis, les Omanais ont pris conscience du potentiel d’attractivité de leur pays. Les recettes qu’engendre le tourisme dans le PIB sont en constante progression depuis 2010. En 2017, elles pesaient pas moins de 2,2 milliards de dollars (1,92 milliard d’euros), soit 3,2 % du PIB. Le sultanat est devenu pour les agences touristiques occidentales une nouvelle destination pour une clientèle majoritairement issue des classes moyennes supérieures ou riches. Dans les couloirs du ministère du tourisme, on fait remarquer que le sultanat bat des records internationaux en termes de croissance dans certaines fréquentations touristiques. « En 2017, 20 % de Français et 41 % d’Allemands en plus par rapport à 2016 », vante Salim Aday Al-Mamari, directeur général de la promotion du tourisme. Selon lui, le nombre de visiteurs dans le sultanat croît de plus de 5 % par an.

Touristes originaires de la péninsule Arabique sur la plage de Mughsayl, ville côtière du sud.

Le tourisme a lentement évolué. Dans les années 1990, et jusqu’au début des années 2000, l’obtention d’un visa touristique sans passer par un voyagiste n’avait presque aucune chance d’aboutir. En juin 2004, une porte s’entrouvre quand Oman devient le premier pays du Golfe à se doter d’un ministère exclusivement associé au secteur. Aujourd’hui, une grande majorité des ressortissants de pays occidentaux obtiennent aisément un visa à l’arrivée sans aucune réservation. Pour Salim Aday Al-Mamari, « Oman avait besoin de terminer de se développer avant de s’ouvrir totalement. » Bader Thuhli, guide depuis plus d’une décennie, admet malgré tout que son pays « préfère contrôler son tourisme et s’assurer que les lieux visités sont prêts. » Ainsi, les hôtels et prestations proposées sont généralement accessibles à des touristes au pouvoir d’achat conséquent.

Le parent pauvre de l’industrie pétrolière

Mais pour Oman, le temps presse. Le sultan Qabous Ben Saïd Al-Saïd souhaite diversifier son économie durement touchée depuis la chute du prix du baril en 2014 et réduire un chômage chez les 18-24 ans qui stagne à 20 %. Amel Al-Zadjali, 20 ans, étudiante en marketing du tourisme, admet qu’elle a choisi ce secteur dans l’optique de trouver un emploi plus facilement. « Oman devient un pays de plus en plus touristique. Donc il y a toujours plus d’opportunités professionnelles. Notre pays dépend trop des revenus d’hydrocarbures, il faut que cela change. » Le secteur représente en tout 157 500 emplois, soit 3,4 % de l’activité économique. D’ici 2027, le gouvernement omanais espère que l’industrie touristique atteindra les 10 %. Elle constitue une réelle porte de sortie pour l’emploi omanais, essentiellement concentré dans le secteur public ou les activités pétrolières. Mais pour Shaul Gabbay, professeur et expert du monde arabe et participant au Global Research Institute Posner Center for International Development, aux États-Unis, « la comparaison entre le secteur pétrolier et le secteur touristique n’est pas encore tenable. Le tourisme représente encore une contribution « à l’arachide et aux haricots. »

Site archéologique de Sumhuram.

Le tourisme ne rapporte pas encore assez pour concurrencer la manne financière qu’Oman engrange grâce à son pétrole. La ville d’Haima en a fait les frais il y a onze ans. Il faut faire cinq heures de bus pour y accéder depuis Mascate, la capitale. À l’entrée de la ville, trône une grande statue d’oryx. La teinte blanche qui faisait son élégance autrefois a passé et du sable la recouvre partiellement. Ancienne place stratégique du tourisme, la capitale du Jiddat Al-Harasis n’est plus qu’une aire de repos pour les routiers qui vont de Salalah jusqu’au nord du pays. Les petits hôtels qui bordent la ville sont soit vides, soit réservés aux travailleurs pakistanais ou bangladais. « Il y a peu de touristes ici », souffle Tareq, 38 ans, employé de l’hôtel Haima Arabian Oryx. « Nous avons deux touristes ce soir. Ce n’est généralement pas mieux. Nous oscillons entre trois et quatre chaque jour », ajoute-t-il.

En 2007, l’État a en effet décidé de réduire de 90 % la surface d’une immense réserve naturelle dédiée à l’oryx, animal emblématique du Golfe, pour un projet d’exploration pétrolière. Inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1994, la réserve avait été retirée de la prestigieuse liste, pour la première fois de l’histoire de l’organisation internationale. Le tourisme a donc brutalement cessé et il n’y a plus aucun moyen de transport pour se rendre dans le campement de la réserve. Son entrée se trouve en plein milieu de la « diagonale du vide » omanaise, en plein désert. Inaccessible donc pour les visiteurs étrangers.

Oryx dans les plaines désertiques d’Al-Wusta, gouvernorat isolé du centre.

Les occasions manquées pour développer son tourisme n’ont pas cessé depuis le début des années 2000. Mais la crise pétrolière est venue rappeler combien l’économie omanaise est plus fragile et dépendante de son or noir que les pays voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

Au-delà de sa contribution au PIB, le secteur touristique peut être le moyen d’impliquer davantage sa jeunesse au monde du travail et la confronter au monde extérieur. À l’occasion de la 46e fête nationale, le 18 novembre 2016, le sultan Qabous scelle l’essor de l’industrie du tourisme en affirmant vouloir « offrir des opportunités de carrière aux Omanais. » « Si vous construisez un hôtel et que vous dépensez, mettons, 50 millions d’OMR [130 millions d’euros] pour réaliser ce projet, cela va créer environ 300 emplois. En parallèle, si vous dépensez 7 milliards de dollars [6,11 milliards d’euros] pour construire une raffinerie de pétrole, cela créera le même nombre d’emplois », appuie Salim Aday Al-Mamari. Selon un rapport de Future of Oman Tourism, le ministère espère développer quelques 500 000 nouveaux emplois d’ici 2040 sans pour autant ouvrir le pays à un tourisme de masse.

Sélectif de qualité

« L’ouverture au tourisme a longtemps été prudente, comme en témoignait la volonté des autorités de privilégier un ‟tourisme sélectif de qualité”, en un mot réservé à des élites occidentales fortunées, aisément contrôlables », rappelle Marc Valeri, maître de conférences et directeur du Centre d’études sur le golfe Persique à l’université d’Exeter. « Les autorités craignent les effets sociaux et environnementaux d’un tourisme de masse mal maîtrisé », détaille-t-il dans son livre, Le Sultanat d’Oman. Une révolution en trompe-l’œil (Karthala, 2007). À Salalah cependant, le ministère du tourisme vient d’ouvrir une ligne de vols charters en direction de la Russie pour que la saison hivernale du Dhofar soit plus active. En effet, seul l’été est réellement porteur, car particulièrement doux et verdoyant en raison de la mousson venue d’Inde. À cette époque de l’année, un très grand nombre de touristes venus de tous les pays du Golfe affluent. Ils étaient entre 800 000 et 1 million l’été 2018 à être venus profiter du climat dhofari exceptionnel dans la région. La saison estivale représente donc un appel d’air que les autorités veulent mettre à profit afin d’attirer davantage d’investisseurs.

Jusque là interdits, les vols charters à Salalah font cependant débat au sein de l’appareil touristique omanais. « Je ne suis pas satisfait des vols charters à destination de Salalah, car ces touristes ne dépensent pas d’argent et ne se soucient même pas de savoir où ils se trouvent. Notre marque Oman peut nous apporter de meilleurs touristes que ceux-là. Des dirigeants se vantent d’avoir fait venir ces touristes, mais il s’agit d’un marché peu fructueux qui enlaidira la région, détruira son image et coûtera le triple de ce que ces touristes apporteront réellement aux communautés locales », lance Bader Thuhli.

Comme jusqu’ici de nombreux dirigeants omanais, le guide craint l’arrivée massive de touristes incontrôlables, peu enclins à se plier à la discrétion et aux mœurs islamiques qu’un pays du Golfe comme Oman implique. À Salalah, le long de la plage qui borde la ville, de vieilles bâtisses de pêcheurs ont été détruites. Il se dit que de nouveaux hôtels vont y émerger. Une femme blonde déambule en face, marchant difficilement dans l’épais sable blanc. Sa jupe de plage dévoile de longues jambes. Des Omanais, assis sur leur chaise derrière leur 4x4, l’interpellent avec retenue. Ils lui montrent sa tenue et insistent sur la légèreté de son habit. La femme fait mine de ne pas comprendre puis repart. Ces petits incidents, le sultanat les a toujours redoutés avec l’émergence d’un tourisme de masse. Rawas Hafeidh Al-Rawas, directeur général adjoint du développement du tourisme à Salalah, avoue que le Dhofar n’est pas encore prêt à cela. « Les habitants de Salalah comprennent ce qui se passe, mais ils ne veulent pas non plus changer et s’adapter. Ils pensent et se comportent encore en fonction de leur religion et de leurs vieilles traditions. Pour éduquer la population, nous organisons des réunions, nous allons dans les écoles... Si vous ouvrez le tourisme, vous devez parfois changer beaucoup de choses, comme faire accepter l’existence de bars… »

« La beauté a une adresse »

Montagnes du Dhofar.

Au ministère, on rappelle quand même que la cible reste les classes moyennes supérieures et aisées. « Nous savons que le tourisme peut détruire l’identité d’un pays. Nous prenons soin de celle-ci, de notre environnement, et de notre culture. Nous voulons être différents. Notre slogan est ‟la beauté a une adresse’’ », cite Salim Aday Al-Mamari. Ainsi, dans sa capitale, comme dans toutes les autres villes du territoire, le gouvernement omanais a souhaité se différencier des autres pays du CCG en instaurant des lois strictes dans le domaine de la construction et des travaux publics. Résultat : pas de couleur ostentatoire. Seuls le blanc et le beige sont autorisés pour les murs extérieurs des bâtiments qui ne doivent pas dépasser cinq étages.

Nizwa, Sohar, Salalah et Mascate sont des places fortes du tourisme omanais. On y trouve un choix important d’hôtels et d’infrastructures qui se prêtent aux mœurs occidentales. Hors de ces sentiers classiques, le pays est encore vierge de logistique ou de logique tournées vers les visiteurs étrangers. Dans le Musandam, enclave montagneuse à l’entrée du détroit d’Ormuz à la beauté sauvage, Bader Thuhli se plaint de l’absence de taxi. « C’est un spot hautement touristique, mais personne ne veut faire taxi. Alors quand les touristes arrivent par avion ou par bateau, comment se rendent-ils à leur hôtel ? » Sur les flancs rouges des fjords, plusieurs projets de complexes touristiques n’ont finalement jamais vu le jour après avoir pourtant creusé les premières fondations. À Khasab, capitale de l’enclave, les complexes hôteliers se font rares au milieu des petits restaurants bon marché indiens et pakistanais. « Le Sultan tient à ne pas défigurer nos paysages », précise Bader, propriétaire d’un club de plongée à Khasab. « En voulant concilier ouverture au tourisme et volonté légitime de protection de l’environnement et du social, le gouvernement n’a pas encore trouvé le juste équilibre qui permettrait au pays de tirer parti de son énorme potentiel », rappelle Marc Valeri.

Kumzar, un village isolé situé à l’extrémité nord du sultanat et accessible seulement en bateau.

À Duqm, où des centaines de kilomètres de plages et de désert sont toujours vierges, d’immenses chantiers poussent sur 2 000 km2. C’est le projet économique majeur du pays pour les vingt prochaines années. Un port ouvert sur la mer d’Arabie, relié aux autres pays du golfe, embelli par une mégapole économique et touristique, c’est le rêve qu’ambitionne de créer le sultanat d’ici 2040. D’importants complexes touristiques devraient là aussi émerger. Salim Aday Al-Mamari dit de son pays est prêt à s’ouvrir davantage, quitte à troubler la quiétude de petits villages de pêcheurs ou de populations nomades. « Notre population est très accueillante, car elle comprend l’importance du secteur du tourisme et commence à y participer. Les Omanais demandent maintenant au gouvernement de dépenser plus d’argent pour son développement. Ils y croient. » Et que dire à celles et ceux qui se montrent plus dubitatifs ? « Nous éduquons quotidiennement les personnes qui rechignent à accepter le tourisme. C’est pourquoi j’ai au sein de ma direction un département appelé département de sensibilisation. Ce dernier a pour objectif d’informer la population nationale de l’importance du tourisme. Leur dire que cela ne va pas nuire à leur vie, mais leur profiter, et c’est ainsi que vous pourrez en tirer parti. »

À Duqm, plusieurs familles de pêcheurs et de nomades ont déjà fait savoir qu’elles s’opposaient à certains projets d’urbanisation. Un quartier de « villas neuves » leur a été attribué pour calmer la grogne. Plus au sud, à Salalah, de vieilles demeures historiques sur la plage ont récemment été démolies pour la construction d’hôtels luxueux. Là aussi, plusieurs plaintes sont remontées, mais dans le même temps, le 1er janvier, des manifestations ont éclaté à Mascate et dans le Dhofar en réaction à la stagnation du chômage chez les jeunes locaux. Le tourisme à Oman est une question de compromis.

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