Urbanisme

Oman. Les enjeux de l’aménagement du territoire

Oman fait figure d’îlot de stabilité dans une région marquée par les rivalités entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Cependant les défis posés par le développement urbain et l’aménagement du territoire, notamment dans les zones touristiques, créent des mécontements dans le sultanat.

Mascate
Maria Feklistova/EyeEm/Alamy

Peuplé d’environ 5 millions d’habitants dont 42 % d’étrangers, sur un territoire de 309 500 km², Oman compose avec quelques données géographiques et démographiques particulières. Dans la péninsule Arabique comme ailleurs, l’urbanisation est souvent un effet de la modernisation. Le sultan Qabous de 1970 à2020 comme son successeur Haytham. ont fait de l’aménagement du territoire un outil pour permettre aux Omanais d’accéder rapidement à la vie moderne. À partir de 1972, il a mis en place un système d’octroi (minḥa) par tirage au sort d’une parcelle de terrain (600 m² en général) pour chaque Omanais, puis chaque Omanaise à partir de 2008, ainsi que d’un prêt à taux zéro pour aider à la construction de maisons individuelles.

Le dispositif a ensuite été complété par d’autres qui permettent d’acquérir une maison dans des lotissements sociaux ou sha‘abiyya. Ces nouvelles maisons ont abandonné le pisé traditionnel pour un béton sans isolation ; sans climatisation, elles sont invivables, d’autant que les règlements d’urbanisme imposent une distance entre elles et les soumettent donc au maximum à la chaleur du soleil. La consommation électrique a ainsi été multipliée par 2,5 dans la décennie 2000 et sa croissance dans la décennie suivante est plus forte que celle de la population.

Les non-sens de l’étalement urbain

Malgré des investissements dans l’énergie solaire, comme dans la zone franche de Mazyuna près du Yémen, l’électricité est produite à 98 % grâce au gaz naturel. La production est passée de 25 à 36,7 milliards de m³ en 10 ans — à ce niveau d’exploitation, les réserves prévues ne sont que de 18 ans —, et près de la moitié va à la consommation domestique. Certes, plusieurs équipes de recherche (Université technologique allemande, Université de Nizwa et Université de technologie et de sciences appliquées) ont réalisé des prototypes de maisons écologiques reprenant des matériaux en pisé et parvenant à atténuer naturellement la chaleur et, en 2016, le Conseil suprême de la planification a mis en place le Conseil omanais pour la construction écologique (Oman Green Building Council, OGBC), chargé d’élaborer un code de la construction « verte ».

Alors que le coût de l’énergie ne peut qu’augmenter à moyen terme, comme cela est déjà le cas pour l’essence, développer un habitat plus intégré à l’environnement et plus sobre en énergie constitue un défi majeur au regard du coût pour le propriétaire et plus généralement pour la société.

Avec plus de 83 % de nationaux propriétaires, Oman fait mieux que les États-Unis (43 %) ou la France (60 %). Mais cette stratégie d’accession à la propriété, portée par des politiques publiques, crée des tensions. Les Omanais découvrent progressivement l’envers du décor pavillonnaire. Le système de tirage au sort des parcelles attribuées ainsi que les règlements d’urbanisme ont conduit à un étalement urbain gigantesque, couplé à une faible densité d’occupation du sol. Alors que les maisons devaient être raccordés aux services urbains, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement se fait en grande partie par camions, jusqu’au sein de l’agglomération-capitale de Mascate. Outre le non-sens environnemental, le coût économique de ce choix et les difficultés de raccordement constituent une hypothèque à terme.

L’étalement urbain entraîne aussi une dépendance quasi totale à la voiture, d’un coût élevé pour les ménages les moins riches (20 % du budget d’un ménage moyen), source d’engorgement et de perte de temps dans l’agglomération de Mascate. C’est enfin un défi à l’heure où l’« omanisation » de la main-d’œuvre doit devenir réalité, selon la volonté du sultan Haytham arrivé au pouvoir en janvier 2020. Comment les Omanais ayant reçu une maison à l’intérieur du territoire peuvent-ils accéder aux emplois du secteur privé, majoritairement situés sur le littoral, sinon en faisant de longs trajets quotidiens ou en louant un logement pour la semaine ? Le choix de la maison individuelle pourrait bien se révéler un piège, source de frustrations à terme et de mécontentement, comme cela a été observé par les géographes pour l’espace périurbain pavillonnaire ailleurs dans le monde.

Un tourisme tourné vers le haut-de-gamme

En apparence, Oman est en mesure de développer un tourisme durable en plein essor, loin des extravagances de Dubaï. Le visa touristique a été créé en 1983 et, dans la décennie suivante, le tourisme est apparu dans les discours du sultan Qabous comme un outil d’insertion dans la mondialisation, de diversification économique et d’omanisation de la main-d’œuvre. À la veille de pandémie de Covid-19, Oman recevait 3,2 millions de touristes étrangers par an — le chiffre a doublé en dix ans. Le tourisme contribuait à 2,9 % du PIB, loin des 5 % espérés, mais occupait 109 000 actifs, soit 43 % des Omanais travaillant dans le secteur privé, avec un taux d’omanisation de 38 %, trois fois plus que la moyenne du secteur privé. La nouvelle stratégie touristique nationale (National Tourism Strategy, NTS) lancée en 2016 voulait quintupler le nombre annuel de touristes internationaux d’ici 2040 et créer 500 000 emplois directs, dont 75 % pour les Omanais.

Comme le suggère le slogan de la campagne de promotion : « La beauté a une adresse », les autorités omanaises soulignent à l’envi qu’elles veulent préserver les beautés naturelles du pays et optent pour un tourisme sélectif. S’il ne peut que réjouir quiconque admire la nature omanaise, ce discours n’est pas sans risque à terme. Tout d’abord, il conduit à confier la mise en œuvre de la stratégie touristique à l’agence gouvernementale Compagnie omanaise pour le développement du tourisme (Oman Tourism Development Company, Omran), présentée comme le bras armé du gouvernement pour ce secteur et celui de l’immobilier de luxe. Comme pour le développement de la zone économique spéciale de Duqm (Special Economic Zone at Duq, Sezad), cela illustre le phénomène « d’agencification », qui conduit à une gouvernance plus opaque, sous une apparence de modernité et d’efficacité, avec des structures parallèles à l’État et dépendantes de celui-ci, vidant d’une partie de leur sens les organes consultatifs qui permettent d’associer la population aux décisions.

Privatisation du littoral dans le Dhofar

Plus largement, il y a un risque de remplacer l’aménagement du territoire par une politique de projets autour de lieux privilégiés, dans le but de constituer une rente au profit de l’élite économique. La région du Dhofar illustre cette stratégie avec le Khareef Festival (festival d’automne) organisé de juin à septembre, lorsque la mousson (kharif) fait reverdir la nature, attirant un tourisme venu en particulier d’Arabie saoudite à une saison creuse pour ce secteur, tandis que les Européens viennent plutôt entre octobre et avril pour le littoral. À côté de grands hôtels et de centres commerciaux destinés à la clientèle familiale de ce festival se multiplient les établissements luxueux avec accès privatisé aux plages. Les 9 km de littoral à l’ouest du palais royal de Salalah sont ainsi rendus quasi inaccessibles au public, et 3 km à l’est sont dédiés au projet Al-Hafa Waterfront, destiné, selon la NTS, à devenir une destination de choix. Sa construction occasionne toutefois le déplacement de populations, la privatisation des terrains et la destruction d’un habitat ancien authentique au profit d’un « heritage village ». Si les officiels louent le projet, le mécontentement des habitants est une réalité.

Sur les quelque 30 km de littoral à l’est de Mascate, le même type de scénario est à l’œuvre, avec la multiplication de complexes touristiques intégrés (ITC), gated communities1 ou complexes hôteliers de luxe. Piloté par l’agence Omran après plusieurs changements depuis les premières versions de la fin des années 2000, le projet est présenté comme un modèle d’urbanisme touristique durable et inclusif, appliquant parfaitement les objectifs de la Vision 2040 formulée en 2013 par Qabous.

Dans certains secteurs du littoral, la population locale a été déplacée à la suite du cyclone Gonu de 2007 et relogée dans un ensemble soigné, mais désormais à 10 km environ de la mer à cause du tracé des nouvelles routes. L’aménagement conduit à privatiser le littoral et à en éloigner les populations locales. Là encore, des manifestations discrètes d’un sourd mécontentement sont relevées. On peut objecter qu’il s’agit de créer des emplois et que le taux d’omanisation des établissements d’Omran (50 %) y est supérieur à la moyenne ; la plupart des établissements de ce littoral présentent toutefois un personnel largement issu du sous-continent indien, encadré par des managers européens ou venus du Proche-Orient.

Le « paradoxe de Sohar »

Présentés comme les fleurons de la diversification et du respect de l’environnement, à grand renfort de certifications telles l’américaine « Leadership in Energy and Environmental Design » (LEED), les projets mis en avant par le pouvoir dans le cadre de la Vision 2040 constituent des opportunités pour les grands groupes omanais, et sont inaccessibles à de petits entrepreneurs.

Fondamentalement, la politique touristique peine à intégrer l’idée que la qualité puisse être confiée à des initiatives locales et privées comme on en trouve quelques exemples dans la région des Sables Wahiba, à Nakhl, Nizwa ou Misfaa’ Al-’Abriyin. L’avenir dira si elles ont surmonté la crise de la Covid-19 ou si celle-ci a brisé l’élan timide qui s’observait avant elle.

Au-delà des belles plaquettes, la politique touristique reflète les qualités et les risques des choix faits par le gouvernement omanais depuis au moins deux décennies : urbanisme soigné, soutien à des projets de belle facture, mais aussi gouvernance pyramidale, omniprésence de grands groupes liés aux cercles du pouvoir. On ne peut que trouver des parallèles avec l’analyse faite par Marc Valeri du paradoxe sur le fait que le « printemps arabe » se soit manifesté principalement à Sohar en 20112 : c’est là qu’ont eu lieu les plus grandes manifestations, mais d’ampleur limitée par rapport à d’autres pays. On y trouvait des investissements dans de grands projets (industriels dans ce cas), mais une population locale largement mise à l’écart, et des gated communities soignées pour une main-d’œuvre souvent étrangère.

Successeur de Qabous et partie prenante à titre privé de nombreux projets, le nouveau sultan devrait donc poursuivre dans cette voie, ce qui donne tout son sens au slogan officiel au lendemain de sa succession au trône : « L’héritage se perpétue ».

1NDLR. Quartiers socialement homogènes, habités par des populations aisées, clos, et accessibles par un nombre minimal d’entrées gardées par un personnel privé.

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