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Oui, Emmanuel Macron doit se rendre à Téhéran !

Au cours de sa visite à Washington, Emmanuel Macron a abordé la question nucléaire iranienne, sans que la position du président américain semble avoir bougé. Raison de plus pour que le président français se rende à Téhéran.

Très rapidement, la parenthèse ouverte par Barack Obama dans les relations des États-Unis avec l’Iran se referme. Après Mike Pompeo au secrétariat d’État, John Bolton vient d’être nommé conseiller à la sécurité nationale américaine ; les deux hommes n’ont jamais caché leur hostilité à l’Iran ni leur préférence pour les solutions belliqueuses. Les experts très écoutés du Washington Institute for Near East Policy, proche d’Israël, viennent de publier un programme politique et militaire proposant des actions terroristes pour déstabiliser l’Iran : « Les États-Unis devraient préparer une campagne de guerre politique comprenant des opérations de guerre psychologique, le sabotage de cibles économiques et l’armement des minorités kurdes, arabes et baloutches (entre autres) pour déstabiliser la République islamique. Ces activités pourraient ne pas menacer la survie du régime, mais seraient susceptibles de l’obliger à détourner des ressources consacrées à la projection de sa puissance à l’extérieur au profit de la sécurité intérieure1. »

Que pourrait faire la France pour éviter le pire ? Nul ne prétend que l’Iran est une démocratie sans ambition et toujours respectueuse du droit, mais un minimum de réalisme s’impose. Les drames de Syrie, d’Irak, du Yémen, de la Libye et le terrorisme justifient que l’on prenne en compte le nouveau logiciel géopolitique régional : l’Arabie saoudite et les monarchies pétrolières ont émergé en quatre décennies et se lancent dans des réformes intérieures ; la Turquie et la Russie sont redevenues des actrices de premier plan, tandis que la Chine s’affirme comme un acteur économique dominant et une sentinelle militaire discrète. Enfin, le terrorisme djihadiste s’autonomise, échappe au contrôle de ses parrains et touche directement les pays européens.

Depuis le renversement du chah en 1979, la République islamique d’Iran a été « contenue », combattue et marginalisée. Une situation qui n’est plus réaliste : de nouvelles générations arrivent au pouvoir et surtout le « régime islamique » a fait l’expérience de quarante années d’islam politique. Pour durer, il est contraint peu à peu de faire des concessions à une société dont on connait le dynamisme, et à la communauté internationale avec l’accord sur le nucléaire, connu en anglais sous le nom de Joint Comprehensive Plan of Action. Un nationalisme iranien nouveau et complexe est en train d’émerger, qu’il serait irréaliste d’ignorer.

La République islamique est loin d’être soutenue par tous les Iraniens, mais le consensus est large sur la question syrienne, la lutte contre l’organisation de l’État islamique (OEI) ou le refus d’un ordre régional américain. En opposant de façon binaire « régime » et « société », on oublie que le nationalisme a uni tous les Iraniens contre l’attaque irakienne en 1980, sur la question du nucléaire, et unirait la société en cas d’agression, surtout si elle vient de groupes minoritaires soutenus de l’étranger.

Rompre avec l’atlantisme : pas si simple

Après dix années de politique extérieure française clairement atlantiste, Emmanuel Macron a affirmé au cours de la campagne électorale une politique plus « gaullo-mitterrandienne », rompant avec le « néoconservatisme à la française ». Cette nouvelle politique s’est traduite par l’annonce en janvier 2018 de son projet de visite officielle en Iran après que Donald Trump a annoncé sa volonté que ne pas respecter le Joint Comprehension Plan of Action s’il n’était pas renégocié, et fixé un ultimatum au 12 mai 2018. Cette visite serait la première d’un chef d’État occidental depuis la révolution iranienne de 1979, et consacrerait la « normalisation » du statut international de la République islamique d’Iran. Cette volonté de prendre l’Iran au sérieux permettrait un rééquilibrage salutaire de ses relations avec les monarchies de la péninsule Arabique et ouvrirait de nouvelles perspectives politiques pour la reconstruction de la région. L’enjeu est de taille, ce qui explique l’activisme de tous les lobbies saoudiens, israéliens et américains, particulièrement en France, pour que cette visite n’ait pas lieu ou soit un échec. Et leur influence est réelle dans l’administration française où les atlantistes, pro-Israël et pro-saoudiens (pour ne pas dire néo-conservateurs) sont nombreux, intelligents et efficaces, notamment parmi les diplomates. Dans le microcosme politico-médiatique et militant, on scrute les nominations de conseillers diplomatiques, ou à des postes stratégiques dans les cabinets ministériels ou les ministères, on s’interroge sur la signification des visites des ministres dans la région et la composition des délégations qui les accompagnent.

Concernant le dossier iranien, l’équilibre cher au président n’est pas évident quand on constate le rôle toujours prépondérant des spécialistes des questions de désarmement ou de stratégie (qui appliquent des modèles nés de la guerre froide avec l’URSS) et l’implication bien moindre des personnalités et fonctionnaires traitant des questions politiques qu’ils connaissent bien. On est surpris par la place donnée dans l’administration à des personnes qui se sont ouvertement opposées à l’accord de 2015, et qui sont officiellement chargées de le défendre, ou plutôt de le « renégocier » en imposant à l’Iran de nouvelles conditions. On est surpris par la répétition de déclarations critiques sur les « ambitions hégémoniques de l’Iran » à la veille de la visite à Téhéran le 5 mars du ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian qui avait précisément pour objectif d’en débattre. En Iran, les opposants à toute normalisation exigeaient l’annulation de la visite. Elle a eu lieu finalement, mais a été assez rude et ne facilitera pas une prochaine visite présidentielle.

Dans ces luttes d’influence, les militaires sont comme souvent les plus réalistes. Ils se posent des questions sur le soutien trop univoque aux monarchies pétrolières dont la croissance a été très — trop — rapide, et dont les armées, où les mercenaires sont nombreux, ne sont pas fondées sur une nation. Ils craignent que la France soit accusée de complicité de crime de guerre pour avoir vendu des armes à des pays qui ciblent les populations civiles comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen. La longue histoire du nationalisme et du centralisme jacobin de l’État iranien est souvent appréciée des militaires qui y voient un potentiel de stabilité, même si la République islamique pose de difficiles problèmes et traine de lourds contentieux, comme l’attentat contre le camp Drakkar au Liban en 1983. Depuis 2011, le poste d’attaché de défense est vacant à l’ambassade de France à Téhéran alors qu’il serait fort utile à nos forces de sécurité pour mieux appréhender les risques et définir concrètement les nouveaux équilibres militaires dans la région, mais les diplomates font valoir que cela déplairait à nos amis saoudiens et émiratis.

Pour l’Iran, Paris continue à « servir » la politique américaine

Le soutien français aux accusations américaines contre l’Iran pose également question. Alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) confirme que l’Iran respecte l’accord sur le nucléaire, la France a immédiatement pris en considération et même soutenu la position américaine exigeant de Téhéran des concessions nouvelles sur son programme balistique et sa politique régionale. Deux questions qui sont bien réelles, mais qui ne justifient pas le chantage au non-respect d’un accord international. Pour Téhéran, c’est la preuve que les États-Unis ne respectent pas leur propre signature et trouveront toujours quelque chose à redire à la politique iranienne pour justifier une hostilité sans fin et une éventuelle action militaire.

L’Iran s’étonne qu’au lieu d’user de son influence pour inciter son allié américain de respecter l’accord et à lever effectivement les sanctions économiques, la France ait pris l’initiative, avec le concours du Royaume-Uni et de l’Allemagne, de demander à l’Union européenne de nouvelles sanctions, en espérant que cela ferait plaisir à Donald Trump. Ces questions font l’objet d’un consensus national à Téhéran, où l’on regrette que Paris serve ainsi la politique américaine sans prendre en compte la situation de l’Iran. La population espérait une ouverture économique et internationale depuis longtemps attendue et rejette unanimement la politique du « deux poids deux mesures » quand les monarchies pétrolières ou les alliés de l’Occident sont en jeu.

Téhéran s’interroge notamment sur la faiblesse ou l’absence de réactions à l’invasion militaire de la Turquie dans les provinces kurdes de Syrie, alors la présence de la Force Qods associée au Hezbollah et aux milices chiites est dénoncée comme la preuve des « ambitions hégémoniques de l’Iran », en oubliant le rôle de ces forces dans la défaite militaire de l’OEI. Ce dernier point était pourtant un objectif prioritaire pour le nouveau gouvernement Macron. Lors de son entretien le 5 mars 2018 avec Le Drian, l’amiral Ali Shamkhani, secrétaire général du Conseil national de sécurité iranien a eu l’occasion de rappeler que l’Iran n’a pas le droit d’acheter des armes modernes et ne peut compter pour se défendre que sur la force de dissuasion des missiles de sa fabrication. Les États voisins de la péninsule Arabique disposent, eux, de milliers d’excellents missiles — notamment français —, pointés sur les villes et installations stratégiques iraniennes. Pour Téhéran, la production nationale de missiles et la lutte contre les forces djihadistes qui menacent le territoire national sont des composantes non négociables de la sécurité nationale. La question du jour est la dénonciation du Joint Comprehensive Plan of Action par les États-Unis, et tout mélanger ne peut qu’aboutir à l’échec, une situation peu favorable à une visite présidentielle française en Iran.

En volant au secours de la demande américaine sur les missiles et la sécurité régionale — en clair la sécurité d’Israël — sans prendre en compte l’histoire iranienne récente, on peut se demander si le président français n’a pas été mal conseillé. On voit mal pourquoi la nécessité évidente d’un suivi, éventuellement d’un contrôle de la nouvelle politique iranienne en matière nucléaire, militaire ou régionale n’a pas été associée à une prise en compte des impératifs iraniens en matière de sécurité, de développement, de politique intérieure.

Consensus national contre les sanctions

Comment imaginer une seconde que les vétérans, anciens militaires, Gardiens de la Révolution ou miliciens de la guerre Irak-Iran (1980-1988) qui forment la grande majorité des élites et de l’appareil d’État iranien puissent accepter de négocier sur ces deux questions ? C’est ignorer qu’ils ont subi sans pouvoir riposter les attaques de missiles irakiens sur les villes dans les années 1980, qu’ils voient dans le djihadisme et le terrorisme une nouvelle forme de la domination régionale — politique, religieuse, idéologique et militaire — de l’Arabie saoudite et des monarchies pétrolières qui avaient soutenu l’Irak en 1980. Aborder l’Iran en lui imposant de nouvelles sanctions est irréaliste. C’est une faute. C’est néanmoins peut-être un succès pour ceux qui, en France ou ailleurs, ne veulent pas d’accord durable avec la République islamique ou même avec l’Iran, tant que les monarchies de la péninsule Arabique et Israël ne sont pas assurés d’un avenir stable.

Les émeutes de l’hiver dernier en Iran ont fait dire à de nombreux analystes que la « chute du régime » était imminente. Il semble au contraire que ces manifestations du profond mécontentement de la population aient confirmé l’existence d’un consensus national contre le gouvernement Trump qui refuse de lever les sanctions, contre la corruption des élites, mais pour la stabilité des institutions et contre un changement brutal de régime. Les Iraniens connaissent le prix des révolutions. Les réformateurs et ceux qui avaient protesté contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009 ne se sont pas joints aux manifestants populaires dont les priorités n’étaient ni idéologiques ni politiques. Aller dans le sens des illusions américaines d’un changement politique rapide sous la pression d’une population poussée à la révolte par les effets de sanctions imposées de l’extérieur, c’est ignorer la force du nationalisme iranien. Toute discussion, toute négociation est vouée à l’échec si on ne prend pas en compte la nécessité impérieuse pour le gouvernement iranien, quel qu’il soit, d’une garantie de la levée réelle et rapide de toutes les sanctions et de la sécurité durable de ses frontières. On est surpris que la nouvelle politique française s’inscrive ainsi — en apparence ? – dans une assignation de l’Iran à l’« axe du mal » cher à George W. Bush.

Sortir de l’impasse ?

Il est possible que dans l’administration française certains se réjouissent des grandes difficultés rencontrées à Téhéran par le ministre français des affaires étrangères. Ils voudraient repousser aux calendes grecques le voyage présidentiel en Iran, cependant rien n’est joué. Emmanuel Macron s’est en effet entretenu directement et à plusieurs reprises avec Hassan Rohani. À Téhéran comme à Paris, l’idée d’un pacte régional de sécurité entre tous les pays riverains du golfe Persique est souvent évoquée. Le drame syrien arrive à son paroxysme et implique de passer rapidement à la reconstruction politique de la région, et donc à donner de vraies garanties à Israël où la politique anti-iranienne de Nétanyahou est de plus en plus ouvertement critiquée. La tâche est immense, surtout avec les déclarations pro-israéliennes et anti-iraniennes du prince héritier saoudien aux États-Unis, toutefois rien n’est immuable.

En 2003, au lendemain de la guerre d’Irak à laquelle elle s’était opposée, la France avait pris l’initiative d’un dialogue avec l’Iran. Le ministre des affaires étrangères français de l’époque Dominique de Villepin s’était rendu à Téhéran avec ses collègues britannique et allemand. La négociation devait déboucher le 21 octobre 2003 sur un accord interdisant l’accès de l’Iran à l’arme nucléaire. Mais Washington a fait échouer ce compromis. Après sa récente visite officielle aux États-Unis (23-25 avril 2018), Emmanuel Macron ne pourrait-il pas se rendre à Téhéran pour enclencher un processus de sortie de l’impasse ? Aucun autre pays que la France n’est en situation de pouvoir prendre ce risque difficile, mais nécessaire.

1Michael Eisentadt, « Regional pushback, nuclear rollback. A comprehensive strategy for an Iran in turmoil », WINEP Policy note, 44, janvier 2018 ; p. 7.