REPORTAGE

Palestine. À Jénine, le deuil d’une famille après un raid israélien

Le 21 mai 2024, l’armée israélienne annonçait sur Telegram « une opération antiterroriste à Jénine en attaquant des hommes armés dans la zone ». La famille Tawalba, réfugiée de la Nakba dans le camp de Jénine, a perdu l’un des siens. Elle assure que le défunt n’avait aucun lien avec une quelconque brigade armée.

Jénine. Rahaf Tawalba (à gauche) et Mayer Tawalba (à droite) tenant une photo de leur père Jihad Muhammad Tawalba tué le 21 mai 2024 par l’armée israélienne lors d’un raid à Jénine.
Khadija Toufik

Son sourire amène et son visage immaculé ne laissent rien présager du chagrin qui sommeille en elle. À peine rentrée des funérailles, Rahaf Tawalba, dix ans, accueille avec déférence les voisins venus apporter leur sollicitude. Sa mère étranglée par la douleur, épuisée, inapte à toute conversation, est restée couchée dans son lit. Rahaf est orpheline. Son père, Jihad Muhammad Tawalba, 37 ans, a été tué par l’armée israélienne lors d’une incursion déclenchée le 21 mai 2024. L’armée israélienne avait annoncé sur Telegram « commencer une opération antiterroriste à Jénine en attaquant des hommes armés dans la zone ».

« C’est faux, mon père n’appartenait à aucune brigade armée, c’était un simple chauffeur de bus, défend-elle. Il était si gentil. À présent, c’est un chahîd ( un martyr en arabe). Je suis l’aînée, alors je me dois d’être forte pour ma mère, ma petite sœur et mon petit frère âgé d’à peine quatre ans », explique-t-elle fièrement. Puis la tonalité change et Rahaf décrit, avec désarroi, cette terrible journée :

 Ce mardi 21 mai au matin, les soldats israéliens étaient habillés en civils. Ils ont forcé la porte d’entrée de notre maison, puis ont rejoint le deuxième étage. Heureusement, toute la famille était au rez-de-chaussée à ce moment-là. Nous entendions les pas tonitruants des soldats au-dessus de nos têtes. Ils saccageaient tout. C’était terrifiant. Nous avons dû évacuer chez nos voisins.

« J’ai tout de suite compris que c’était fini pour lui »

Selon le récit des Tawalba, les soldats israéliens auraient utilisé leur maison pour en faire une base militaire de snipers. Alors que la nuit tombe sur le camp de Jénine, les Tawalba sont à bout. Jihad, épuisé et lassé d’attendre, veut rentrer chez lui. Aux alentours de 20h30, il propose de se retirer pour inspecter la maison afin de vérifier si les soldats ont quitté les lieux. « J’ai tout fait pour l’en dissuader. Il faisait sombre et je savais que c’était hautement risqué, raconte Ahmed, le frère de la victime. Malgré mes mises en garde, Jihad, mon père et un voisin sont allés voir. » Arrivés à l’entrée du domicile, ils tentent d’ouvrir la porte, mais les snipers israéliens ont bloqué l’accès « avec une bouteille de gaz », puis se sont précipités au second étage « pour leur tirer dessus. » Ahmed poursuit :

J’étais au téléphone avec mon frère lorsque cela s’est produit. Des coups de feu ont retenti et mon frère hurlait de douleur. Il récitait la Shahada1. J’ai tout de suite compris que c’était fini pour lui. Mon père et notre voisin ont pris la fuite et s’en sont sortis.

Dans le salon, il fait écouter aux voisins l’enregistrement audio dans lequel on entend des coups de feu retentir et son frère succomber à ses blessures. Cet audio que nous avons analysé démontre que Jihad n’était ni armé ni dangereux, mais qu’il souhaitait simplement réintégrer son domicile.

« Ils ont commencé à rouler sur son corps alors qu’il était déjà mort »

Selon des témoins souhaitant garder l’anonymat, les soldats sont ensuite sortis de la maison pour constater le décès de Jihad tout « en le filmant d’un air amusé ». Les snipers auraient aussi « ouvert le feu sur l’ambulance qui tentait d’intervenir, prétextant qu’il s’agissait d’une zone de guerre ». Celle-ci n’ayant pas eu d’autres choix que de faire demi-tour et d’attendre l’aval du Comité international du croissant rouge (CICR), seul habilité à faire le lien entre les ordres de l’armée israélienne et les services de secours. Le Croissant rouge a confirmé ces témoignages.

« Pendant ce temps, les snipers ont embarqué dans une sorte de grosse Jeep que les soldats surnomment Mouth of Tiger2. Puis ils ont commencé à rouler sur son corps alors qu’il était déjà mort. Ils l’ont écrasé à deux reprises. Et lorsqu’ils étaient sûrs de son décès, ils ont autorisé l’ambulance à entrer dans le camp », racontent aussi des témoins. Finalement, les secours mettront plus d’une heure avant d’intervenir. Ahmed fait circuler une photo du corps de son frère auprès des habitants, qui détournent le regard, horrifiés. L’image est insoutenable et provoque des nausées.

Des fleurs déposées à l'endroit où Jihad Muhammad Tawalba a été tué par les soldats israéliens
Des fleurs déposées à l’endroit où Jihad Muhammad Tawalba a été tué
Khadija Toufik

Fauteuil déchiré, plafond troué, déchets bazardés, l’appartement du second étage ressemble à un champ de ruines. « Regardez, il y a même un jeu d’échecs sur la table. Vous vous rendez compte, ils jouent aux échecs pendant qu’ils nous tuent », s’exclame Ali, vingt-sept ans, frère cadet du défunt qui constate, abasourdi, l’ampleur du saccage. La visite se poursuit dans les chambres. Ours en peluche des enfants lacéré, égorgé, « comme en signe d’admonestation », vitres perforées par les balles, la liste des dégradations est impressionnante et n’en finit pas. « Ces trublions ont même eu le temps de se parfumer avec mes flacons », constate Abu Jihad, le père du défunt.

Ce n’est pas la première fois que l’armée utilise la propriété des Tawalba comme base militaire : « c’est la sixième spoliation en moins d’un an » affirme Abu Jihad. « Dans les camps de réfugiés, les soldats entrent chez vous comme bon leur semble et puis ils détruisent tout », explique ce sexagénaire au visage buriné. « Nous venions de racheter tous les meubles. Voyez cette télévision, elle date de la semaine dernière », souffle-t-il.

« Un nid de frelons »

Bastion « de la résistance » pour les Palestiniens, le camp de Jénine, l’un des plus pauvres de la région, est surnommé le « nid de frelons » par l’armée israélienne qui veut se débarrasser de la Kattibat Jenin, la brigade armée indépendante de Jénine. Classée comme organisation terroriste par la majeure partie des pays, dont la France, l’armée israélienne légitime ses incursions en disant vouloir éliminer des « terroristes ».

« Dire que l’armée israélienne ne tue que des résistants armés est un tissu d’insanités. Nous n’avons aucun lien avec eux, mon frère était un civil. Tout comme les onze autres chahîds  », s’exclame Ahmed, encore étourdi par « le massacre » de son frère. Wafa, l’agence de presse officielle de l’Associated press (AP), dresse le lourd bilan de ce raid meurtrier. À la mort de Jihad Muhammad Tawalba s’ajoute celle d’un instituteur, d’un médecin, d’un directeur d’hôpital et de plusieurs enfants. Toutes les écoles de la ville ont été évacuées durant le raid, selon Wafa.

Depuis le 7 octobre 2023, les violences s’exacerbent à Jénine. Les incursions sont devenues quasi quotidiennes, « ils viennent trois fois par semaine minimum », affirme un ami venu souhaiter ses condoléances à la famille. Selon le ministère de la santé de l’Autorité palestinienne, plus de 512 Palestiniens de Cisjordanie ont été tués par des soldats ou des colons israéliens. L’État israélien, de son côté, affirme avoir arrêté près de 4 000 Palestiniens recherchés en Cisjordanie, dont plus de 1 700 affiliés au Hamas.

Des enfants témoins des tirs

Les meilleures amies de Rahaf sont venues pour soutenir la famille. Deux d’entre elles ont été témoins des tirs. Batoul, dix ans, habite juste en face des Tawalba. « C’est la première fois que je vois quelqu’un mourir sous mes yeux. Je les ai vus écraser son corps », raconte-t-elle d’une voix timide. Et lorsque les voisines lui demandent si elle est choquée, elle fait un oui de la tête sans un mot, le regard rivé vers le sol. « Imaginez une seconde ce qu’endurent les enfants de ce camp », dit Rahaf qui éclate en sanglot. Elle ajoute : le monde doit cesser son silence face à l’oppression et les crimes que l’on subit. Où est la justice ? Les Palestiniens sont dépourvus de droits, de vie, de tout. Il faut que cela cesse ».

Le visage taciturne, le regard triste et absent, Mayer Tawalba, écoute sa grande sœur. Depuis le 21 mai, la fillette de neuf ans se mure dans le silence, traumatisée à la vue du sang de son père, encore visible sur la chaussée défoncée, juste en face de sa chambre d’enfant.

Cabossées, poussiéreuses, les routes à l’entrée du camp de réfugiés de Jénine portent les stigmates du raid israélien. Les effluves des voitures calcinées, ici et là, sont encore perceptibles. Les enfants, habitués à ce type de théâtre, continuent de jouer sur le bitume éventré, tandis que des jeunes en scooter TMAX zigzaguent entre les graviers pour se frayer un chemin. « C’est illégal de tout détruire comme ça. Les soldats israéliens n’ont pas le droit. Nous, enfants de Palestine, demandons seulement à vivre dans la paix et dans la sécurité. Comme tous les enfants d’Occident », s’exclame Rahaf tout en fustigeant le simulacre démocratique de l’État d’Israël. Juste en face de la maison des Tawalba, des fleurs et quelques blocs de pierre enlacent le sang de Jihad en signe d’hommage. Ici, les familles et les enfants sont asthéniques face à l’oppression perpétuelle que leur impose l’occupation israélienne. Jénine, située au nord de la Cisjordanie, est un territoire occupé illégalement depuis 1967 au regard du droit international.

« Ce n’est pas un camp de réfugiés, c’est un camp de la mort »

Comme tous les habitants du camp, les membres de la famille Tawalba sont des descendants de la Nakba, qui signifie catastrophe en arabe. Elle a eu lieu en 1948 lors de la création de l’État d’Israël, provoquant le départ forcé de 800 000 Palestiniens sur environ un million. Originaires de la ville d’Afoula, située dans le district nord d’Israël, leurs ancêtres ont trouvé refuge dans ce camp. Un immense agrégat de béton rendu tristement célèbre aussi bien pour les incursions militaires israéliennes spectaculaires que pour la mort de Shirin Abu Akhle, journaliste phare d’Al-Jazirah, tuée d’une balle dans la tête par l’armée israélienne le 11 mai 2022, alors qu’elle couvrait un raid.

Ici, les habitants partagent un sentiment d’insécurité. « Nous sommes tous des cibles de choix. Ce n’est pas un camp de réfugiés, c’est un camp de la mort. Ils nous font comprendre qu’ils ne veulent pas de nous, mais c’est notre terre et nous ne partirons pas. On va rester ici jusqu’au bout », explique Ahmed qui a subi, lui aussi, des violences de la part des soldats israéliens en décembre dernier.

Le soleil se couche, et les amis venus présenter leurs condoléances se retirent tour à tour. Sur la chaussée, le sang de Jihad Tawalba est toujours visible. Les petites filles du camp enveloppent dans leurs bras les sœurs Rahaf et Mayer en guise de réconfort. Rahaf est pensive. Mayer toujours silencieuse. Elles sont épuisées par cette journée de douleurs. Toutes se demandent qui sera le prochain sur la liste des morts du camp de Jénine.

1Attestation de foi que font les musulmans avant de mourir.

2La bouche du Tigre en français.

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