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Palestine-Israël : limites éthiques et politiques du combat nationaliste

« Le droit d’avoir des droits »

À l’occasion du centième anniversaire de la déclaration Balfour, Leila Farksakh réexamine l’histoire de la lutte palestinienne pour l’autodétermination et son rapport avec la présence juive. Elle avance, pour l’étape actuelle, des solutions originales qui permettent à la fois de dépasser les limites éthiques et politiques du combat nationaliste et de créer un État où serait garanti, selon la formule de Hannah Arendt, « le droit d’avoir des droits ».

La mort du projet d’État palestinien plonge le mouvement national palestinien dans une crise existentielle majeure, sans précédent depuis 1967. Dans « The ‘rights to have rights’. Partition and Palestinian Self-Determination »1, Leila Farsakh réexamine la lutte palestinienne pour l’autodétermination. Elle estime qu’une solution viable fondée sur deux États n’a jamais été véritablement possible et que seule une solution à un seul État pourrait empêcher l’effacement des Palestiniens. Encore faut-il définir la nature de cet État.

Des universitaires et des militants exercent une pression croissante sur les dirigeants palestiniens pour les forcer à redéfinir leur projet de libération politique et à le renouveler sous le paradigme des droits. Chercheurs et activistes soutiennent qu’un État démocratique ou binational est supérieur, ou plus légitime que tout autre modèle parce qu’il permet de revigorer le concept de souveraineté populaire, lié aux droits des premiers habitants du territoire. Selon eux, un État unique, démocratique ou binational serait mieux placé pour garantir la réalisation des droits des Palestiniens, tant politiques que civils, car il reconnaîtrait et protègerait le droit au retour, conformément à la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies, ouvrant la voie au retour de plus de six millions de réfugiés palestiniens. En outre, cette option engloberait tous les Palestiniens, y compris ceux de la diaspora et d’Israël, plutôt que de privilégier les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Pour Omar Barghouti, un État démocratique unitaire offrirait une forme de justice relativement acceptable, car il permettrait aux victimes palestiniennes de vivre sur un pied d’égalité avec les responsables de leur malheur, malgré toutes les injustices du passé2.

Toutefois les tentatives de définir la forme constitutionnelle et institutionnelle de cet État unique sont restées vagues. Parmi ceux qui cherchent à recadrer la lutte palestinienne dans un paradigme des droits, on entend d’un côté des échos de la position de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1971 en faveur d’un État démocratique. La renaissance de cette option de l’État unique lui confère une source palestinienne de légitimité. Mais les partisans d’un État démocratique libéral ne s’attaquent pas au risque d’un régime majoritaire pour les minorités et ne reconnaissent pas non plus les droits collectifs des juifs en Palestine. Ils considèrent l’autodétermination comme un droit individuel — et non collectif3 — et supposent qu’un tel État sera arabe. Ils ne parviennent donc pas à déterminer comment les juifs israéliens pourraient faire partie d’un tel État sans perdre leur identité collective.

Reconnaissance mutuelle des droits nationaux

Il y a d’un autre côté les partisans d’une option démocratique binationale. Ils reconnaissent aujourd’hui la revendication identitaire et les droits collectifs à l’autodétermination des Palestiniens comme des juifs israéliens. Leur position reprend des éléments du rapport minoritaire du Comité spécial des Nations unies sur la Palestine (United Nations Special Committee On Palestine, Unscop)4, car ils appellent à des mécanismes de partage du pouvoir tels que la décentralisation des autorités, des structures étatiques fédérales et la représentation proportionnelle dans divers cadres institutionnels. Ils considèrent l’option binationale comme la plus à même de s’adapter à la réalité actuelle et de protéger les droits des réfugiés, qu’ils soient palestiniens ou juifs, ainsi que les droits collectifs des autochtones, qu’ils soient palestiniens ou israéliens.

On trouve les principaux avocats d’une telle solution parmi les citoyens palestiniens d’Israël (NDT. Appelés également « Arabes israéliens ».). Azmi Bishara dans les années 1990, le Parti israélien Balad, la Déclaration d’Haïfa de 2007 et la Liste arabe commune élue à la Knesset en 2015 ont tous mené des initiatives appelant Israël à devenir un État de tous ses citoyens, et donc à ne pas donner aux droits collectifs juifs la priorité sur les droits collectifs palestiniens. La capacité des Palestiniens d’Israël à mener la revendication de la solution à un seul État et à influencer le mouvement national palestinien reste toutefois limitée. Leur influence, tout comme celle de tous les autres partisans palestiniens de la solution d’un État unique dépendra de leur capacité à convaincre les dirigeants palestiniens que l’abandon du projet d’État-nation n’est pas l’abandon des droits palestiniens, mais plutôt la seule façon de les réaliser5.

Le défi est d’autant plus grand que la solution à deux États bénéficie toujours du soutien de la communauté internationale, alors même que cette dernière a échoué à arrêter l’expansion coloniale israélienne, et qu’il n’existe pas de mouvement israélien désireux de coopérer avec les Palestiniens pour créer une alternative démocratique. Aujourd’hui, il peut être très risqué de demander une solution à un État sans traiter des droits individuels et collectifs de tous ceux qui vivent en Israël/Palestine, car les défenseurs de la solution à un État au sein de la droite israélienne insistent pour qu’Israël soit reconnu comme un État juif et démocratique.

Bien que de nombreux députés Likoud et représentants du mouvement des colons aient exprimé leur volonté d’accepter les droits humains et les droits individuels des Palestiniens, ils ne leur reconnaîtront pas de droits nationaux, car ils estiment qu’« entre la mer et le Jourdain il y a place pour un seul État, un État juif ». À cet égard, la droite israélienne n’est pas très différente des défenseurs palestiniens de l’État démocratique formule 1971 ; tous deux reconnaissent que l’ennemi existe et qu’il a des droits politiques individuels, mais dans un cadre national unique. Pour la droite israélienne, la nationalité de cet État doit être israélienne, à la fois pour des raisons de realpolitik et en vertu de ce qu’elle considère comme un impératif moral, l’État démocratique juif offrant la seule garantie contre un nouvel holocauste, ou la réponse au caractère exceptionnel du problème juif. Les défenseurs palestiniens de l’État unique et leurs partisans doivent déconstruire et discuter ces arguments sionistes, plutôt que de les rejeter simplement comme paranoïaques et/ou prétexte d’un projet impérialiste.

Un État au-dessus des nations

Après cinquante ans d’une occupation quasi permanente des terres palestiniennes, la nécessité s’impose d’un État qui affirme le droit des peuples à avoir des droits. Pourtant, les cinquante dernières années ont également montré que l’État doit être supérieur à la nation plutôt que de lui être soumis. Ces cinquante ans d’occupation démontrent clairement qu’aucune solution n’est possible si elle ne s’attaque pas aux causes profondes du conflit israélo-palestinien, à savoir l’iniquité engendrée par la Déclaration Balfour de 1917, l’injustice de la Nakba et le droit au retour des réfugiés. Pour paraphraser Hannah Arendt, pour aller de l’avant, il faudrait définir une organisation humaine qui ne serait pas un État ethnique, mais une organisation guidée par des principes de justice dans laquelle les « droits mutuellement égaux » de tous seraient reconnus et protégés.

Le défi est de parvenir à un tel résultat dans le contexte des graves inégalités de pouvoir et de l’absence de volonté de vivre ensemble des Israéliens et des Palestiniens. La communauté internationale a indubitablement un rôle à jouer en obligeant Israël à tenir compte des prescriptions du droit international : arrêt de l’expansion des colonies de peuplement, retrait des territoires occupés pendant la guerre de 1967, conformément à la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, ou encore application du droit au retour conformément à la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies. De tels résultats pourraient être obtenus par la persuasion, comme le préconisent les États-Unis, ou par des sanctions comme le demande le mouvement Boycott-désinvestissement-sanctions (BDS) et ses partisans dans le monde entier.

Toutefois, cette pression ne suffirait pas à elle seule. Les Israéliens et les Palestiniens devraient s’attaquer aux limites éthiques et politiques de leur combat nationaliste, et s’atteler à deux tâches difficiles : premièrement, accepter « l’autre » comme égal en droits et en responsabilités, ce qui signifie que chacun devrait reconnaître la tragédie nationale de l’autre peuple, sans que l’une devienne un objet en soi, au détriment de l’autre ; deuxièmement, faire face à l’histoire et au destin communs des juifs israéliens et des Palestiniens. Les Israéliens qui veulent sortir de l’impasse actuelle devront prendre en considération « la question arabe », ce qui impliquerait d’assumer la responsabilité de la Nakba, plutôt que de lui trouver diverses excuses. De même, Israël devra réexaminer sa prétention irréalisable à être un « État juif et démocratique », ainsi que reconnaître les injustices infligées aux juifs d’origine arabe. Une réflexion qui ne sera pas facile, car elle exigera des Israéliens de rompre avec le fondement colonial et orientaliste du sionisme. Ils devront aller au fond et prendre en compte la dimension arabe de leur judaïté. Le sionisme ne peut pas faire face à cette réalité puisqu’il s’est défini lui-même comme une entreprise civilisatrice, cherchant à universaliser le juif, y compris le juif arabe, et à le transformer en un juif éclairé, c’est-à-dire un juif ashkénaze de style occidental, qui a son propre État comme n’importe quel habitant d’un monde civilisé. La reconnaissance des injustices faites aux juifs arabes, tant en Israël que dans plusieurs pays arabes, sera essentielle à la guérison et à la création d’un État de droit.

Une vision multiethnique et multiculturelle

Les Palestiniens, pour leur part, devront faire face à « la question juive », à savoir l’attachement des juifs à la Palestine et le fait que le colonialisme ne résume pas le sionisme. Cela ne signifie pas qu’ils doivent accepter le sionisme ou renoncer au démantèlement de la structure d’implantation coloniale israélienne, mais qu’ils doivent définir clairement ce à quoi pourrait ressembler la décolonisation, sans nier la culture et le patrimoine national qu’Israël a créés au cours des 70 dernières années. Les juifs devront faire reconnaître leurs droits de vivre et de continuer à émigrer en Palestine, à parler hébreu, à une autonomie politique et à rester liés à leurs origines, que ce soit dans les pays occidentaux, par leur lignée ashkénaze ou, pour les mizrahi (NDT. Juifs originaires du Proche-Orient.), dans diverses parties du monde arabe.

Une telle vision implique que l’État démocratique ne peut pas être un État-nation arabe au sens étroit du terme ni que les juifs qui en font partie doivent devenir des ressortissants arabes, ou autrement vivre sous un statut de résidents avec des droits limités. En d’autres termes, les Palestiniens et les Israéliens doivent élever l’État au-dessus de la nation, et adopter un discours multiethnique et multiculturel qui honore la diversité de la Palestine au lieu de la confiner à une identité essentialiste, islamiste ou arabe. Retrouver l’État de droit, c’était précisément la raison des révoltes arabes. Même s’ils n’ont pas réussi à faire tomber les régimes autoritaires, que ce soit dans les territoires palestiniens ou en Égypte, ni à démanteler les ethnocraties en Israël et en Syrie, les révolutionnaires ont affirmé la détermination du peuple à revendiquer ses droits et à rappeler à l’État sa responsabilité d’assurer l’égalité de tous.

Si on veut mettre fin au colonialisme israélien et que les réfugiés rentrent chez eux, qu’ils soient syriens ou palestiniens, juifs ou yézidis, la seule solution reste l’État de droit, qui inclut tous ses citoyens dans leurs multiples identités. C’est aussi ce que le droit international a promis de protéger et doit faire respecter.

1Publié dans le numéro d’automne 2017 du Journal of Palestine Studies à l’occasion du [centième anniversaire de la déclaration Balfour.

2Omar Barghouti, « Al-Dawla al-Dimuqratiyya al-’Almaniyya hiya al-Hal al-Wahid wal-. Amthal » [en arabe] (l’État démocratique laïc est la seule solution possible et idéale), Majallat al-Dirasat al-Filastiniyya 19, no 76, 2008 ; p. 18–25.

3Bashir Bashir, « The Strengths and Weaknesses of Integrative Solutions for the Israeli-Palestinian Conflict », Middle East Journal 70, no. 4, 2016.

4NDT. L’Unscop a publié deux rapports : le rapport majoritaire qui a été approuvé par sept membres, tous des représentants de pays européens ou latino-américains, et le rapport minoritaire, présenté par les représentants de l’Inde, de l’Iran et de la Yougoslavie (le onzième membre, l’Australie, s’est abstenu de voter.) Le premier a proposé une partition ; le second a demandé plutôt un seul État fédéral en Palestine.