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Football

Port-Saïd, un crime impuni. Les ultras toujours parias du régime égyptien

Soixante-douze supporters du club de football d’Al-Ahly avaient trouvé la mort le 2 février 2012 dans les tribunes du stade de Port-Saïd, assassinés ou piétinés sous le regard de policiers passifs dont la responsabilité a été établie. Une décennie plus tard, les ultras du monde du football restent dans le viseur de l’autoritaire régime égyptien.

Le Caire, 1er février 2014. Rassemblement des supporters Al-Ahly au stade Mokhtar El-Tetsh en mémoire des victimes de Port-Saïd
Mohamed El-Shahed/AFP

Une fois le pont Qasr Al-Nil traversé, au centre du Caire, le saisissant désordre de la place Tahrir s’estompe. Sur l’île de Zamalek, à quelques pas du siège du club de football d’Al-Ahly, formation la plus titrée d’Égypte — et du monde ! —, des graffitis attirent l’œil. Tous ou presque ont en commun un chiffre : 74. Il s’agit d’hommages aux 74 supporters du club tués il y a une décennie. Deux sont morts le 2 février 2011 sur la place Tahrir, en pleine révolution égyptienne, lorsque les hommes de main du régime d’Hosni Moubarak foncèrent sur la foule à dos de chameau. Les 72 autres ont perdu la vie l’année suivante, le 1er février 2012, dans le stade de Port-Saïd, au nord-est du pays, à la suite d’une rencontre de football opposant le club local d’Al-Masry à la formation cairote. Il s’agit de l’incident le plus meurtrier de l’histoire du football égyptien et de l’un des épisodes les plus dramatiques de la révolution.

Ce soir-là, à quelques minutes du coup de sifflet final, plusieurs centaines d’individus armés de couteaux, de bâtons et de barres de fer descendent de la tribune réservée aux supporters locaux pour s’en prendre, sur la pelouse, aux joueurs d’Al-Ahly. Surtout, ils attaquent le parcage visiteurs, là où sont placés les Ultras rivaux d’Al-Ahly. Les policiers ne réagissent pas. Il n’existe aucune issue pour les supporters d’Al-Ahly, puisque quelques minutes plus tôt, les grilles et portes du parcage ont étrangement été fermées. Personne ne peut s’enfuir. On s’écrase, on se bouscule, on se marche dessus. Certains supporters mourront poignardés, mais la grande majorité a été piétinée ou asphyxiée par les mouvements de foule.

Les questions fusent entre les sanglots

La tragédie indigne le monde et endeuille Le Caire. Mais très vite, la révolte gronde. Le lendemain, des manifestations s’organisent dans la capitale égyptienne à l’initiative des Ultras Ahlawy 07, les ultras d’Al-Ahly. Des heurts éclatent avec la police, des députés demandent l’ouverture d’une enquête indépendante. Certains supporters présents la veille évoquent des menaces formulées par les policiers. L’un d’eux assure même avoir entendu : « Vous avez défendu la révolution, maintenant, défendez-vous ». Entre les sanglots, les questions fusent.

Comment des centaines de supporters ont-ils pu entrer armés dans l’enceinte ? Pourquoi les policiers n’ont-ils pas réagi ? Pourquoi n’ont-ils pas protégé les supporters d’Al-Ahly ? Pourquoi les grilles ont-elles été fermées quelques minutes avant l’envahissement de la pelouse ? Pourquoi aucune arrestation n’a-t-elle eu lieu sur le moment ? Pourquoi aucun médecin légiste ne s’est-il rendu sur place ?

« Quand j’ai vu les vidéos, j’ai tout de suite compris », explique Golden, un habitué des tribunes égyptiennes aujourd’hui étudiant à Marseille. Au moment du drame, il avait 15 ans. C’est un ancien membre des Ultras White Knights 07 (UWK07), le principal groupe d’ultras du club de Zamalek, le principal rival cairote d’Al-Ahly. « D’ordinaire, il y a des contrôles à l’entrée du stade faits par les policiers, se souvient Golden, qui continue de se faire appeler par son surnom de supporter. Ils ont toujours tout vérifié. Là, on a vu des gens sur le terrain avec des longs couteaux ou des barres de fer. C’est impossible. La police a profité de la rivalité entre les supporters pour laisser faire ». Un vieux contentieux oppose les ultras d’Al-Ahly et ceux d’Al-Masry de Port-Saïd : en 2007, les fans Ahlawy avaient fait une démonstration de force dans la ville portuaire, saccageant des boutiques et provoquant des heurts violents. Ce n’est donc pas un hasard si cela s’est passé à Port-Saïd.

© Ana Gressier

Une jeunesse qui s’oppose

Le soir même du drame, en réaction à la tuerie de Port-Saïd, les Ultras du club de Zamalek décident d’un acte symbolique inédit dans l’histoire du football égyptien : l’arrêt total des encouragements. À la suite de la tragédie, les autorités décrètent un huis clos sur tous les matchs du championnat. Comme partout ailleurs dans le monde, les ultras sont des supporters fervents et passionnés qui encouragent en groupe leur équipe favorite. En Égypte, les stades de foot ont commencé à devenir des lieux de contestation à partir de 2007, sous l’impulsion de cette nouvelle génération de supporters, jeunes, provocateurs et assoiffés de liberté. Tout en encourageant leur club par la voix, les drapeaux et les fumigènes, les ultras défient le gouvernement par des chants et différentes scénographies. Lorsque la police les réprime, ils répondent avec virulence.

« On dit très souvent que notre arme, en tant qu’ultras, ce sont les fumigènes », raconte Golden, qui a été membre des UWK07. Assis dans le jardin du Pharo, sur les hauteurs de la cité phocéenne, Golden développe : « Le fumigène, c’était aussi une arme pour exprimer notre présence, montrer que l’on était là et qu’il existait une jeunesse qui s’opposait à ce que faisaient le pouvoir et la police ».

Les rapports entre policiers et ultras ont toujours été tendus, en Égypte. En janvier 2011, lorsque la révolution éclate, ce sont ces jeunes ultras du Caire, des clubs d’Al-Ahly et de Zamalek que l’on trouve en première ligne sur les barricades de la place Tahrir. « Ils ont été les bras de la Révolution », développe Sébastien Louis, historien spécialiste du supportérisme ultra et auteur du livre Ultras : les autres protagonistes du football (Mare et Martin éditions, 2017). Rompus aux combats de rue avec la police, solides, féroces même, les ultras ont été très précieux lors des dix jours d’affrontements sur la place Tahrir. Leur savoir-faire pour éviter les arrestations et lutter contre les gaz lacrymogènes ont pesé dans la balance face à la police, qu’ils ne craignaient plus depuis bien longtemps. L’historien complète :

Ils sont intervenus à un moment décisif. Ils n’étaient pas les seuls, il faut aussi relativiser leur rôle. En aucun cas ils n’ont été les moteurs de ce soulèvement, mais ils ont joué un rôle prééminent, en protégeant les manifestants face aux forces contre-révolutionnaires, en particulier lors des journées clés du 28 janvier, lors de la ‟bataille des ponts”, et du 2 février, au moment de celle des chameaux.

« Un général sous la forme d’un chien »

En novembre 2011, de violents affrontements avaient éclaté de nouveau au Caire entre révolutionnaires et militaires. Le Conseil suprême des forces armées (Supreme Council of the Armed Forces, SCAF) et son dirigeant le maréchal Tantawi étaient cette fois-ci dans le viseur. L’armée s’accroche en effet au pouvoir et retarde la transition vers les premières élections libres, promises après la chute d’Hosni Moubarak, le 9 février 2011. Les virages, ces tribunes qui abritent les ultras, n’échappent pas à la contestation. « Lors de cette période de latence, les Ultras ont continué à mettre la pression [sur le pouvoir militaire] avec des scénographies impressionnantes, ajoute Sébastien Louis. Les ultras d’Al-Ahly avaient représenté le général Tantawi sous la forme d’un chien et ils défiaient dans un chant l’ancien ministre de l’intérieur, Habib Al-Adli ».

C’est dans ce contexte d’hostilité entre un pouvoir militaire inquiet et des supporters sentant, comme le reste de la jeunesse, la révolution leur échapper qu’intervient la tragédie de Port-Saïd. Une dizaine de jours plus tard, une commission d’enquête parlementaire établit la responsabilité de la police, coupable de « négligence ». Le Parlement d’alors, issu d’élections libres en décembre 2011 et janvier 2012, est le plus démocratique que l’Égypte moderne ait connu. Mais à partir du coup d’État du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi en juillet 2013, le football n’échappe pas à la dérive sécuritaire du régime égyptien. La moindre voix opposante est muselée, emprisonnée. D’abord les Frères musulmans, puis les militants révolutionnaires de gauche, les activistes des droits humains, les blogueurs, les syndicalistes rétifs, les journalistes qui n’adoptent pas la ligne officielle. Et bien sûr les groupes de supporters ultras.

En 2015, le pouvoir lève le huis clos sur les matchs. Mais dès la reprise, le 8 février de cette année, un nouveau drame intervient avant un match opposant Zamalek à l’Engineering for the Petroleum and Process Industries Sporting Club (ENPPI SC), au Caire : des mouvements de foule autour du dispositif de sécurité installé à l’entrée du stade de l’armée de l’air entraînent la mort de 20 supporters. Le pouvoir décrète un nouveau huis clos, qui cette fois durera jusqu’à la Coupe d’Afrique des Nations de 2019, organisée par l’Égypte. Parallèlement, le tribunal du Caire classe en 2015 les groupes de supporters ultras comme « organisations terroristes ». Dans la foulée, la Cour des affaires urgentes ordonne leur dissolution. Depuis et jusqu’à l’heure actuelle, des ultras sont arrêtés. Sohan, 27 ans, est un ancien ultra de haut rang du club de Zamalek. Il était l’un des graffeurs des UWK07. Il a décidé de s’exprimer sous un faux prénom, afin de ne prendre aucun risque. Et pour cause : il a été arrêté et détenu deux jours, en 2018, par la Sécurité nationale, le principal service de renseignement intérieur, en raison de son passé dans le mouvement ultra.

« Blessé est un mot trop faible »

Les faits remontent à 2018. Sohan se trouvait en voiture avec certains de ses amis ultras qui quelques mois auparavant, lors d’un échange sur une messagerie, avaient émis l’idée de créer un nouveau groupe après l’autodissolution des Ultras Ahlawy et des UWK07 en 2015. « Cela n’a pas plu au régime, raconte l’ancien ultra zamalkaoui. Nous étions suivis ». La Sécurité nationale décide d’arrêter les membres du groupe. Les prisonniers sont torturés et battus pendant deux jours avant d’être libérés. Le jeune homme raconte :

Blessé est un mot très faible pour décrire ce qu’ils m’ont fait. Pendant deux jours je ne pouvais rien voir. J’étais entravé les mains dans le dos : je sentais juste que ma tête était proche de mon dos. Les gardes venaient seulement pour me donner à manger, je ne pouvais parler à personne. Quand la Sécurité nationale nous a laissé partir, ils nous ont dit qu’ils allaient nous traquer et que s’ils trouvaient quelque chose en lien avec les ultras, ils nous arrêteraient à nouveau.

La vie de Sohan a complètement changé. Après cette arrestation, il a décidé de faire disparaître tout ce qui pouvait encore le relier aux ultras. « Je me sens toujours en danger ; même notre interview est dangereuse pour moi », confesse-t-il par téléphone. En plus d’une longue dépression à la suite de sa détention, le jeune homme appréhende aujourd’hui même le simple fait de prendre en photo un graffiti dans la rue, avec son téléphone. Par peur d’être suspect. Il conclut : « J’ai eu de la chance, j’aurais pu y rester. »

En mai 2021, un ancien supporter du club d’Al-Ahly, Alaa Khaled, est mort à la prison de Tora, près du Caire, à seulement 23 ans. Il avait été arrêté en février pour avoir participé à un hommage, neuf ans après, aux victimes de Port-Saïd. Le jeune homme était en détention provisoire illimitée. Son procès n’a jamais eu lieu.

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