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Quand le CRIF obtient la destitution d’un candidat « macronien »

Retour sur l’affaire Christian Gerin

Parmi les personnalités désignées par Emmanuel Macron pour réfléchir à une nouvelle loi qui traquera les contenus racistes et antisémites sur les réseaux sociaux, on trouve le nom du vice-président du Conseil représentatif des institutions juives de France, Gil Taïeb. Le choix n’est pas neutre : il s’agit de l’un des partisans les plus actifs de l’amalgame entre antisémitisme et critique d’Israël. Ce qui éclaire rétrospectivement la mésaventure d’un ex-candidat de La République en marche aux élections législatives de 2017.

En mai 2017, Christian Gerin, producteur de télévision renommé, adoubé par le parti La République en marche (LRM) pour les législatives s’est vu quasi instantanément retirer son investiture à la suite d’une intervention de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) l’accusant d’antisémitisme. L’association était soutenue par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Le parti a validé en moins de deux heures cette dénonciation, sans entendre l’intéressé. Le motif avancé par le CRIF et la Licra ? Quelques tweets critiquant la politique du gouvernement israélien et le CRIF lui-même.

En un clin d’œil, l’accusation infamante a été reprise sans nuance sur les chaînes « tout info », les sites de journaux et les réseaux sociaux. La précipitation de LRM à obéir aux injonctions est surprenante quand on connaît la personnalité de l’« accusé ». Christian Gerin ne souhaitait pas jusqu’ici s’exprimer publiquement. Il le fait aujourd’hui, car plus que la déception de se voir brutalement lâché par sa formation politique, il ne supporte pas de se voir désigné comme antisémite.

Plusieurs voyages en Israël et en Palestine

Christian Gerin, 63 ans, est un producteur français de programmes de télévision bien connu des milieux audiovisuels. Après une première carrière de journaliste, il a fondé la société 17 juin Média qui produit des émissions à succès comme « Le magazine de la santé » et « Faites entrer l’accusé », ou des docu-fictions scientifiques comme « L’odyssée de l’espèce ». Depuis 2013, il préside le Syndicat des agences de presse audiovisuelles (Satev).

En 2017, désireux de s’impliquer en politique, il demande l’investiture de LRM dans la cinquième circonscription de Charente Maritime, qu’il connaît bien et où il possède une maison. Gerin est auditionné le 30 avril 2017 par Auxence Moulin, responsable des relations du parti macronien avec les élus. « Au cours de cette longue conversation, Auxence Moulin m’a dit qu’il connaissait mon intérêt pour la question du Proche-Orient à travers mes tweets », se rappelle Christian Gerin. « Je lui ai expliqué quelques réticences. En particulier que je ne comprenais pas pourquoi Emmanuel Macron refusait de reconnaître l’État de Palestine. »

Le conflit intéresse Gerin depuis longtemps. Il s’est rendu plusieurs fois dans la région, professionnellement ou avec des amis, pour mieux comprendre. « À chaque voyage, je suis allé des deux côtés, à Hébron et à Yad Vashem, au Mur des lamentations et au mur de séparation, à Bethléem et à Tel-Aviv », se souvient-il. Lors d’un dernier séjour, il emporte sa caméra et filme quatre acteurs du confit, pendant une heure chacun. C’est la première étape d’un documentaire au long cours, les entretiens devant se répéter au fil des ans avec les mêmes personnes : «  un rabbin ultra, un colon, un député palestinien et un juif de gauche. Je leur ai posé la même question : "Où en serons-nous dans un an, dans dix ans ?". Politiquement, Christian Gerin approuve les options de la gauche israélienne : « je suis partisan de la solution à deux États, et je regrette de la voir reculer au fur et à mesure que les gouvernements israéliens glissent vers des coalitions de plus en plus extrémistes. »

Gerin se dira par la suite convaincu par les positions formulées par Emmanuel Macron sur le Proche-Orient dans son interview à Médiapart du 5 mai 2017. LRM donne le feu vert. Christian Gerin figure sur la liste officielle des investitures publiée le 11 mai. Il est convoqué à la photo de famille des candidats le dimanche suivant à Paris.

Un « antisémite notoire »

Une famille qui pourrait être plus unie, à en croire les événements qui suivent. Dès le lendemain ? Le site JSS News affirme que « des militants En marche » lui ont envoyé un mail dans lequel ils « dénoncent » le choix de leur candidat dans la cinquième circonscription, « antisémite notoire ». Le même jour, vers 13 h, le présentateur Frédéric Haziza annonce sur la chaîne parlementaire (LCP) que « l’investiture va être retirée à Christian Gerin ». Le communiqué de la Licra suit immédiatement ; il sera relayé le lendemain par une déclaration du président du CRIF, Francis Kalifat : « Quand M. Gerin attend la séparation du CRIF et de l’État, il veut dire la séparation des juifs et de l’État. »

Pendant plusieurs heures, le parti d’Emmanuel Macron reste silencieux. « Ce n’est qu’à 17 h 50 que le QG m’appelle pour me dire que ma candidature est « "suspendue" », raconte Gerin. La porte-parole de LRM, Laurence Haïm, officialise la suspension dans un tweet. « La décision n’est donc pas définitive. On me demande de ne pas communiquer en attendant une décision du Comité d’éthique », poursuit le producteur. Il obtempère, espérant que LRM ne cédera pas aux pressions et rétablira la vérité. Le champ reste ouvert à la diffamation. Le dimanche 14 mai sur la chaîne i24news, propriété de l’entrepreneur franco-israélien Patrick Drahi, c’est au tour du philosophe médiatique Bernard-Henri Lévy, défenseur habituel de la politique du gouvernement israélien, de traiter Gerin d’antisémite et d’affirmer que l’investiture lui est retirée.

Le motif de ces attaques ? Une poignée de tweets plus ou moins récents. Christian Gerin est un « twittos » facétieux et un tantinet impulsif. « Je tweete toujours en réaction à une nouvelle, à un article », explique-t-il. La plupart du temps, ses messages concernent son métier, les émissions, le monde de la télé. Parfois, il s’agit du Proche-Orient. Le site JSS news s’appuie en particulier sur trois messages. Le dernier en date est de février 2017 : « À quand la séparation du CRIF et de l’État ? » En 2016, un autre tweet disait : « Une seule solution, BDS »1. En 2014, il demandait ironiquement : « Si Abbas = Pétain, Mechaal [Khaled Mechaal, le leader du Hamas à l’étranger] = De Gaulle, Haniyeh [Ismaïl Haniyeh, leader du Hamas à Gaza] = Jean Moulin, Rohani [Hassan Rohani, président de la République islamique d’Iran] = Churchill, Al-Thani l’émir du Qatar] = Staline, Nétanyahou = Goering, alors Obama ? Mais Hollande = Arletty ».2

Christian Gerin l’admet, il a appris à ses dépens que la forme courte du tweet « ne tolère ni le second degré, ni le clin d’œil, ni l’humour, ni la provocation ». C’est ce qu’il écrit dans une lettre adressée au Comité d’éthique. Il revendique toutefois sa critique des liens entre le CRIF et l’État français, matérialisée par l’assistance régulière des dirigeants français, président de la République compris, à ce dîner annuel d’une organisation qui se positionne en défenseur sans nuance de Benyamin Nétanyahou. « Quant à la liste des équivalences allant d’Abbas à Hollande, elle est évidemment ironique, explique-t-il. Je venais d’entendre dans une émission un militant comparant Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, au maréchal Pétain. J’ai voulu souligner par l’absurde l’incongruité de ce rapprochement. »

Le slogan « une seule solution, BDS » n’implique pas l’adhésion, plaide le producteur auprès de son parti. « C’était une réponse à un autre tweet de mon amie Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde, qui disait : ‟Obama laisse passer une résolution condamnant la colonisation israélienne. Que fera Trump ?” Je voulais dire que si on abandonne la diplomatie, reste seulement la manière dure. Pour ma part, je ne l’approuve pas. »

Le « tweet BDS » aurait pu mettre Gerin en porte-à-faux avec son parti. Emmanuel Macron se place en effet dans la continuité de la position française, qui depuis la circulaire Alliot-Marie de 2008 criminalise le soutien à ce mouvement, faisant de la France le seul pays occidental à légaliser cette entrave à la liberté d’expression. Mais le déroulé de la séquence ne permet pas le doute. LRM a accepté les explications de son candidat sur BDS. Il l’a bien suspendu plus tard, en réaction au communiqué de la Licra accusant Gerin d’antisémitisme.

Une fois élu, Emmanuel Macron fera de l’antisionisme, position politique, « la nouvelle forme de l’antisémitisme » en pleine commémoration de la rafle du Vél d’Hiv le 16 juillet 1942, au cours de laquelle 13 152 juifs, hommes, femmes et enfants ont été raflés à Paris par la police et la gendarmerie françaises et envoyés dans les camps de la mort nazis. Déclaration faite devant l’invité d’honneur, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, appelé « cher Bibi » dans le discours du président français. C’était la première fois qu’un officiel israélien était associé à l’anniversaire du Vél d’Hiv.

Christian Gerin a reçu rapidement de nombreux soutiens. Un comité s’organise en sa faveur dans sa circonscription. Le bureau du Satev lui renouvelle sa confiance : « Non, Christian Gerin n’est pas antisémite. S’il y avait eu le moindre doute à ce sujet, le Satev ne l’aurait pas élu et réélu à sa tête. » De nombreuses personnalités de l’audiovisuel signent en sa faveur, de Marc-Olivier Fogiel à François de Closets en passant par Michel Cymès3.

Absout par le Comité d’éthique, mais...

L’accusation ignoble force aussi Gerin à rappeler au Comité d’éthique la mémoire de son père, Louis Gerin, responsable de l’Association des prisonniers et déportés de la zone sud à Lyon en 1945. Et à convoquer, comme il le dit lui-même, « d’autres fantômes : Pierre Pierre-Bloch, président de la Licra de 1993 à 1999, dont le fils, Jean-Pierre Pierre-Bloch m’a choisi, embauché et nommé directeur des informations de France-Soir, le journal de Pierre Lazareff. Et la mémoire de Chaïm et Mendel, les grands-pères de Michel Cymès [animateur du « Magazine de la Santé »] exterminés à Auschwitz ». À l’époque où on le traite d’antisémite, Gerin produit le film tiré du livre de Michel Cymès, Hippocrate aux enfers, sur les médecins nazis des camps de la mort…

Épilogue : le Comité d’éthique s’est réuni le 8 mai, un mois avant le premier jour des élections législatives de 2017. Il absolvait Christian Gerin de l’accusation d’antisémitisme. Mais il ne le réinstallait pas comme candidat en Charente-Maritime. Le président du comité, l’avocat Jean-Pierre Mignard, s’en explique : « à titre tout à fait exceptionnel », dans une lettre embarrassée à Christian Gerin qu’Orient XXI s’est procurée : « Votre candidature n’a pas été validée… sans qu’un quelconque grief d’antisémitisme n’ait été retenu contre vous. C’est du fait de l’exceptionnelle gravité de ce grief que le Comité éthique tenait à ce que ni votre honneur ni votre considération n’aient à souffrir du choix qui a été fait par la Commission nationale d’investiture et sur lequel ses responsables se sont déjà expliqués auprès de vous. »

Christian Gerin avait bien reçu une explication, mais réduite à de la cuisine politique : LRM ne présenterait finalement pas de candidat pour laisser la circonscription à un membre du Modem de François Bayrou. Le parti macronien ne sera pas allé jusqu’à laver publiquement l’honneur de son candidat. Ni Jean-Pierre Mignard ni les autres responsables de LRM n’ont donné suite aux sollicitations d’Orient XXI. Un cadre de LRM a toutefois accepté de s’exprimer anonymement. À l’entendre, on comprend que les accusations étaient fausses, mais qu’elles ont en même temps pesé sur la décision : « À la suite de la polémique, le Comité d’éthique a rendu un avis défavorable à la candidature de Christian Gerin. Mais il n’a pas retenu le caractère antisémite de ses tweets. »

1Pour Boycott, désinvestissement, sanctions, campagne internationale qui appelle à exercer des pressions sur Israël pour l’obliger à mettre fin à l’occupation et à la colonisation des territoires palestiniens.

2Célèbre actrice française qui eut des ennuis à la Libération à cause de sa liaison avec un officier allemand.

3L’auteur de ces lignes ajoute volontiers son témoignage. J’ai connu Christian Gerin comme rédacteur en chef à France-Soir dans les années 1980. Nous nous sommes revus régulièrement et nous avons souvent discuté d’Israël et de la question palestinienne. Je n’ai jamais entendu de remarque antisémite de sa part.