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Quand les Kurdes irakiens exigent le changement

Violentes manifestations, brutale répression

Alors que la République islamique d’Iran connaît des manifestations violentes largement relayées par la presse occidentale, les protestations au Kurdistan irakien ont fait l’objet d’une bien moindre couverture médiatique. Pourtant la situation est tout aussi problématique dans cette région qui traverse une grave crise économique et politique.

Entré dans une phase de manifestations et d’émeutes qui a vu la foule s’en prendre aux bureaux de différents partis politiques dans la région de Souleimaniyé, le Kurdistan irakien n’en est pas à sa première épreuve. Des incidents similaires ont émaillé la région ces dernières décennies, avec plus ou moins de violence. Ce dernier épisode se caractérise toutefois par la rapidité avec laquelle les autorités ont déployé des forces de police et de sécurité dans les villes sous tension, tout en ordonnant la fermeture de plusieurs médias accusés d’attiser la colère des manifestants, comme les canaux du groupe de presse Nalia et sa sulfureuse chaine NRT.

Les atteintes multiples au travail de la presse dans la région ont fait l’objet de protestations modérées de la part des chancelleries occidentales, tout comme l’arrestation d’opposants notoires aux principaux partis politiques, tel Shaswar Abdelwahid, le fondateur de Nalia, appréhendé à l’aéroport de Souleimaniyé par des hommes en uniforme et dont les autorités n’ont donné aucune nouvelle pendant plusieurs jours avant de le libérer. Pendant ce temps, les médias proches du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani n’ont pas hésité à traiter de « terroristes » tous les manifestants et leurs sympathisants.

Selon Niyaz Abdulla, militante kurde et journaliste irakienne interviewée sur NRT, « toutes les lois et les institutions de l’exécutif sont des outils aux mains des partis politiques au pouvoir. Dès qu’ils le souhaitent, ils peuvent utiliser la loi dite ‟des partis politiques” qui par son article 13.1 leur permet de s’en prendre aux médias privés et à ceux qui ont un autre discours que le leur. C’est pourquoi, au GRK, le ministre de la culture et l’exécutif peuvent à tout moment faire appel à l’appareil sécuritaire et à toute institution politique nécessaire au service des intérêts d’un groupe particulier ou d’un parti politique. Tout cela est le fruit d’une mentalité politique issue de la guerre civile qui leur permet de s’en prendre à quiconque s’oppose à leur vision des choses. »

Zone verte et zone jaune

Une tendance se précise : les manifestations ne se produisent presque que dans la « zone verte »1 contrôlée par l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), parti politique fondé par feu Jalal Talabani. Après le conflit sanglant qui avait opposé cette formation au PDK dans les années 1990, un accord avait séparé le Kurdistan entre les deux rivaux pour mettre un terme à leurs rivalité. Depuis, les deux partis se sont distingués par leur conception du dialogue démocratique : le PDK ne tolère pas d’opposition significative dans son giron2, alors que l’UPK a ouvert la voie à un pluralisme et à l’expression de voix discordantes, toutes proportions gardées.

L’absence de manifestations et de violences dans la « zone jaune » du PDK n’est donc pas le reflet du bien-être de la population locale, qui subit les mêmes restrictions que celle sous le contrôle de l’UPK. « Depuis l’époque de Saddam, les gens de la région de Souleimaniyé sont connus pour leur courage et leurs sacrifices. Les manifestations n’ont jamais eu lieu à Erbil ni à Dohuk. Ce sont deux mentalités différentes. On ne peut pas manifester à Erbil, car on se fait réprimer automatiquement », nous explique Taha Betwatayi, le père d’une des victimes des manifestations de Ranyeh3. Il faut toutefois noter que la dichotomie entre les deux zones s’arrête là, dans la mesure où les deux partis possèdent le même appareil militaire qui s’apparente à des milices et qui sert leurs intérêts privés. En ce sens, l’UPK et le PDK jouissent d’une position de force dans l’arène politique kurde, que cherchent depuis à contrecarrer les autres partis dénués d’atouts militaires.

Les raisons de la colère

Dans la « zone verte », étudiants, enseignants, fonctionnaires et simples citoyens ont exprimé leur exaspération face à la situation catastrophique dans laquelle se trouve le Kurdistan depuis longtemps. Les salaires des fonctionnaires n’ont pas été payés depuis trois mois, alors qu’ils étaient déjà amputés depuis plus d’un an à cause de la crise économique que traverse le pays. Vu l’aggravation régulière de la situation, on voit mal comment les autorités vont parvenir à renverser la tendance. Le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) pâtit de plus de 20 milliards de dollars (16,6 millards d’euros) de dettes et son économie est en ruines, surtout depuis la perte des principaux champs de pétrole dans la province de Kirkouk. Il faut dire qu’une part importante de cette manne disparaissait déjà dans des affaires de corruption.

Les raisons des maigres performances économiques du Kurdistan sont aussi structurelles. Peu diversifiée, l’économie kurde souffre d’une stratégie de spécialisation sur le modèle de la rente pétrolière au détriment d’autres secteurs ainsi que d’un secteur public pléthorique et opaque. La rente pétrolière ayant quasiment disparu, c’est tout un modèle économique qui est à revoir. L’absence de secteur financier performant et, pire, la fuite des capitaux et des investisseurs mine d’autant plus la santé économique du pays.

Les premières victimes de cette situation sont les classes populaires. Elles ont contenu leur exaspération jusqu’au 18 décembre dernier, date du début des manifestations. Alors que le gouvernement vit sur ses dernières réserves financières, estimées à 1,6 milliard d’euros, les négociations avec Bagdad avancent lentement. Reprenant le cadre de la Constitution qui prévoit que le salaire des fonctionnaires est une prérogative du pouvoir central, Bagdad a promis de débourser le budget nécessaire, non sans avoir exigé un audit des employés du service public dans la région kurde pour s’assurer qu’il n’y aura pas d’abus. Pendant ce temps, le quotidien des classes populaires reste inchangé.

Crise des acteurs politiques

Massoud Barzani n’a pas tardé à démissionner après la déroute issue du référendum d’indépendance qu’il avait instigué, et c’est son neveu Nechirvan Barzani qui a pris l’intérim. Son parti jouit toujours d’une situation de force imposée manu militari en octobre 2015 à la suite à ce qui s’est apparenté à un coup d’État par le dernier président du Parlement, Youssef Mohammed. Entretemps, les élections législatives initialement prévues le 1er novembre avaient été reportées sine die au prétexte que la crise politique découlant de la perte de Kirkouk et d’autres territoires contestés ne permettait pas qu’elles se tiennent dans un cadre convenable. Mohammed a fini par démissionner le 26 décembre 2017, cinq jours après plusieurs ministres du gouvernement qui protestaient contre la gestion brutale des révoltes à travers le pays.

Le PDK et l’UPK n’ont pour leur part pas jugé nécessaire de démissionner ni de revoir leur mode de gestion gouvernementale. Alors que l’UPK traverse une crise interne sans précédent, avec le clan des héritiers de Talabani qui s’efforce de prendre la direction du parti au détriment d’autres acteurs comme Barham Salih ou Kosrat Rasoul, le PDK est immobilisé dans un mode de fonctionnement quasi tribal et népotique. Conscients des difficultés de réformer en profondeur l’UPK4, plusieurs cadres se dirigent vers la sortie, comme Salih qui a lancé son propre mouvement dès septembre 2017 et serait même tenté de former une coalition avec le parti d’opposition Gorran dont est issu l’ancien chef du Parlement. Mais tout cela ne règlera pas la crise politique tant que des élections politiques régionales transparentes n’auront eu lieu et tant que la question litigieuse des milices au service des partis politiques ne sera pas résolue.

Bagdad tire profit de la gabegie

Pendant que les dirigeants du GRK s’obstinent à rester au pouvoir, les autorités irakiennes jouissent de leur position de force et imposent des contraintes toujours plus sévères, amenuisant chaque fois un peu plus l’aspiration des Kurdes à l’indépendance. Ayant fait fermer les aéroports internationaux de la région kurde (jusqu’au mois de mars prochain), elles ont pu imposer un blocus terrestre au GRK par l’entremise des États turc et iranien (blocus graduellement allégé et complètement annulé le 2 janvier 2018 après la réouverture des deux derniers postes frontières iraniens). Plus encore, les milices Hached Al-Chaabi, dont l’allégeance à Téhéran est souvent dénoncée, ont profité de la situation pour favoriser les minorités chiites dans les zones mixtes et contestées où les forces kurdes étaient auparavant établies. Dans la région de Touz Khormatou, les exactions contre les minorités kurdes ou sunnites sont le pendant de la politique du GRK de favoritisme envers les Kurdes qui ont caractérisé l’époque où ils exerçaient leur autorité sur la ville.

Les mesures punitives imposées par Bagdad ont eu un impact significatif sur l’économie de la région déjà sinistrée par la chute des prix du pétrole et la guerre contre l’organisation de l’État islamique (OEI). Sans ressources, les élites kurdes sont obligées d’attendre le verdict de l’audit des fonctionnaires et peshmergas qu’a ouvert Bagdad sur les institutions du GRK. Le gouvernement n’hésite pas non plus à tenter d’influencer le jeu des acteurs politiques au sein des institutions politiques kurdes en incitant les partis proches du PDK à mettre un terme à leur collaboration avec le parti de Massoud Barzani pour lui faire perdre la majorité au Parlement. Une autre exigence du gouvernement central est que les futures délégations politiques de la région représentent plus équitablement le spectre des acteurs kurdes, ce qui pourrait paradoxalement bénéficier à la démocratisation du processus politique au Kurdistan irakien.

Alors que des élections législatives sont prévues pour l’ensemble de l’Irak le 12 mai prochain, aucune date n’a été fixée pour les élections législatives régionales au Kurdistan. À ce sujet, le parti Gorran a lui aussi appelé à un audit des électeurs de la région kurde, après les conclusions d’un rapport qui avait identifié plus de 900 000 électeurs fantômes, ce qui équivaut à plus de 40 sièges sur 111 au Parlement, indiquait un professeur de droit kurde irakien lors d’un entretien. Pendant ce temps, le gouvernement régional tente de ne pas se soumettre à la décision de la Cour de justice irakienne qui le somme de reconnaître le référendum d’indépendance comme nul et non avenu, ce qui serait l’humiliation ultime. Même si le risque de voir le gouvernement irakien démanteler complètement le gouvernement régional kurde semble éloigné, Bagdad entend brider définitivement toute velléité de séparatisme à l’avenir. La question reste de savoir si les tractations entre les différentes parties aboutiront à une normalisation de la situation, au retour des réfugiés dans leurs régions d’origine, au respect de la diversité, à une véritable représentation des populations dans les zones contestées dans leur diversité, et enfin à une réelle démocratisation, que ce soit au Kurdistan ou en Irak.

1NDLR. À la suite de la guerre civile kurde (1994-1998), deux administrations de facto existent au Kurdistan : la « zone verte » (province de Souleimaniyé) contrôlée par l’UPK et la « zone jaune » (provinces d’Erbil et de Duhok) contrôlée par le PDK.

2Un collectif d’avocats résidant à Erbil a fait une demande de manifestation le mois dernier. Le dirigeant du groupe a subi des pressions et a vu l’eau et l’électricité coupées à son domicile le jour de leur requête.

3Son fils et un autre jeune tué à ses côtés sont tombés sous les balles des forces de sécurité d’un bureau appartenant au PDK dans cette zone.

4Le IVe congrès que l’UPK devait mettre en place en janvier 2018 pour réformer la structure du parti a été reporté sans date fixe, comme l’a annoncé Latif Cheikh Omar, chef du bureau de l’UPK de Souleimaniyé lors d’un entretien.