Reportage

Renaissance pachtoune à Peshawar

Ville martyre du conflit du nord-ouest du Pakistan pendant plus d’une décennie, Peshawar respire depuis quelques années malgré la menace persistante des attaques terroristes et des combats dans la région. Victime et « otage » d’une lutte armée aux facteurs complexes, le peuple autochtone pachtoune fait néanmoins preuve d’une remarquable résilience.

La porte du bazar de Qissa Khwani, symbole fort de Peshawar, arbore des affiches du parti national Awani, un mouvement séculier de protection des minorités pachtounes.
© Arthur Fouchère

Dans une lueur crépusculaire, des centaines de motos slaloment entre les vieux taxis, les tuk-tuk et quelques charrettes de marchands tractées par leur âne. Sur la Grand Trunk Road, l’artère principale de Peshawar, l’air est irrespirable. Éventrée par la construction d’une voie d’autobus surélevée qui ne sera achevée qu’en juillet 2019, la route rejoint l’Afghanistan et le poste-frontière de Torkham en seulement 45 km.

Ville millénaire, la capitale de la province du Khyber Pakhtunkhwa fascine. Née sous la civilisation du Gandhara, cinq siècles avant notre ère, elle est l’une des plus vieilles cités au monde. Mais le nom de Peshawar évoque surtout une réputation de poudrière qui lui colle à la peau. Et pour cause, entre 2005 et 2015, la ville a été frappée de plein fouet par les attentats terroristes dans le contexte du conflit armé du nord-ouest du Pakistan. Muhammad, né à Peshawar il y a vingt-six ans, a été témoin de cette descente aux enfers. « Durant cette période, les attaques à la bombe et par armes à feu étaient quasi quotidiennes. Dans les écoles, les mosquées, les hôpitaux, les transports, les marchés… Quand il n’y avait pas d’attaques pendant deux semaines, nous étions tous surpris. Nous avions peu à peu intégré cette menace et appris à vivre avec », se souvient-il avec pudeur.

Des passants longent la place Chowk Yadgar, vestige de l’empire britannique.
© Arthur Fouchère

Une violence orchestrée par le Tehrik-i-Taleban Pakistan (TTP), principal réseau des talibans pakistanais depuis 2005, officiellement constitué en 2007. Nébuleuse d’une trentaine de formations dont une dizaine de groupes exogènes affiliés à Al-Qaida (Mouvement islamique d’Ouzbékistan, Parti islamique du Turkestan oriental — Ouïghours du Xinjiang chinois —, Arabes et Tchétchènes), son objectif a toujours été clair : frapper l’État pakistanais, jugé complice des États-Unis et de l’OTAN dans la traque des djihadistes au nom de « la guerre contre le terrorisme » et dans l’approvisionnement terrestre des troupes occidentales stationnées en Afghanistan. Pendant des années, les cadres du TTP, basés dans les zones tribales pakistanaises du Nord-Waziristan, ont utilisé Peshawar comme cible privilégiée pour terroriser la population et faire pression sur les autorités pakistanaises. Une escalade de la violence qui s’est intensifiée à mesure que l’armée pakistanaise combattait les foyers talibans. Bien que connecté aux talibans afghans — dont de nombreux membres du réseau Haqqani repliés au Nord-Waziristan seraient toujours, selon les États-Unis et le gouvernement afghan, soutenus par Ie Pakistan1 —, le TTP a progressivement affirmé sa singularité sur le sol pakistanais.

Un million et demi de personnes évacuées

Cette configuration géopolitique a beaucoup nui au peuple autochtone du nord-ouest pakistanais, les Pachtounes. Si, à l’exception des militants étrangers rattachés au TTP, les talibans sont des Pachtounes, seule une minorité de Pachtounes a rejoint les rangs des talibans. « Notre famille ethnique a été meurtrie par ces années de terreur et de guerre. C’est notre identité qui a été touchée au plus profond d’elle-même. Nous désirons désormais vivre en paix », confie avec émotion Ezaz, artisan dans le bazar Qissa Khwani du vieux Peshawar.

Outre les militaires, les policiers et les représentants de l’État, de nombreux civils ont en effet perdu la vie, notamment lors d’attentats à la voiture piégée en plein cœur de Peshawar, et dans les grandes villes du pays. Autour de Peshawar, les affrontements entre les talibans pakistanais et l’armée ont émaillé le Khyber Pakhtunkhwa ainsi que la plupart des sept agences tribales des Federally Administered Tribal Areas (FATA, (régions tribales administrées fédéralement)2. Périmètres où le TTP contrôla des villages, exécutant des habitants de tribus qui tentaient de leur résister, dans le Kurram et l’Orakzai. Au total, plus de 1,5 million de Pachtounes ont dû être évacués par l’armée entre 2009 et 2016, pour se réfugier à Peshawar, mais aussi à Lahore, Karachi et Quetta.

Prière dans la mosquée Mahabat Khan.
© Arthur Fouchère

D’origine indo-européenne, les Pachtounes ont été au fil des invasions (grecque, arabe, moghole, sikhe) au cœur de déstabilisations géopolitiques. Depuis plus d’un siècle, ils sont dispersés entre le Pakistan et l’Afghanistan, de part et d’autre d’une frontière tracée arbitrairement au milieu des tribus par l’empire britannique en 1893 (la « ligne Durand », définitivement consolidée en 1921), reconnue par Islamabad depuis 1947, mais toujours contestée par Kaboul. Si la proportion de Pachtounes est plus faible au Pakistan (17 % de la population, contre 40 % en Afghanistan), leur nombre y est plus important (30 millions, contre 20), pour l’essentiel au nord-ouest3, région la moins développée du pays avec le Baloutchistan.

À Peshawar, capitale des Pachtounes pakistanais, ces derniers ont appris à cohabiter avec leurs cousins afghans. Des réfugiés (2,5 millions sur l’ensemble du Pakistan) ayant fui les conflits successifs depuis les années 1980. « Ils ont réussi à développer des réseaux commerciaux, mais beaucoup seront toujours exclus », confie Ezaz aux abords d’un bidonville au sud de la ville. Une fracture supplémentaire pour les 2 millions de Pachtounes de Peshawar, l’entraide laissant parfois place à la division, sur fond de rapatriements forcés et de tensions entre Kaboul et Islamabad sur la question.

Un nouveau souffle

Symbole d’une région martyre, Peshawar panse ses plaies. Pour la majorité des natifs comme pour les réfugiés, on espère que le pire est passé, bien que la ville demeure une base djihadiste (Lashkar-e-Islam). Depuis trois ans, en dehors de Peshawar Cantonment et quelques zones bannies par l’armée, la vie a repris ses droits ainsi que dans la vallée de Peshawar, à l’image du district de Mardan. C’est également le cas au nord du Khyber Pakhtunkhwa à Malakand ou dans la vallée de Swat, un temps contrôlée par le TTP, en 2008.

À Peshawar et dans l’ensemble du pays, l’insécurité a fortement chuté ces dernières années. Le nombre de victimes civiles, même s’il reste encore trop élevé, a été divisé par 7,5 entre 2014 (3 000 morts) et 2018 (moins de 400), selon South Asia Terrorism Portal (pour un total de 22 000 civils tués depuis 2000).

Le TTP a été très affaibli par l’opération Zarb-e-Azb, lancée le 15 juin 2014 jusqu’à l’été 2016 au Nord-Waziristan, la deuxième offensive d’ampleur de l’armée pakistanaise après celle de 2009 au Sud-Waziristan. La plupart des militants du TTP ont été repoussés au-delà de la ligne Durand et de nombreuses poches terroristes ont été supprimées. Mais le réseau n’a pas abdiqué pour autant et la situation demeure tendue au Waziristan, à Miranshah et Mirali, où des opérations militaires sont toujours déployées. Le TTP parvient toujours à frapper Peshawar, comme ce fut le cas en marge des élections législatives en juillet 2018.

De plus, l’organisation de l’État islamique (OEI) et sa branche de l’EI Khorasan (EI-K), très présente dans la province afghane de Nangarhar constituent une menace supplémentaire. Son dernier attentat, en novembre 2018, a ensanglanté le marché de Kalaya et la minorité chiite pachtoune dans l’agence d’Orakzai, à 60 km au sud de Peshawar. « Contrairement à ce que l’on croit généralement, c’est d’abord au Pakistan, dans cette agence d’Orakzai, qu’est né l’EI-Khorasan sous l’autorité de Hafiz Saeed Khan, ancien lieutenant du TTP, qui a fait défection avant d’être nommé premier gouverneur de l’EI par Al-Baghdadi en janvier 2015 », rappelle Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et grand spécialiste de l’arc de crise Afghanistan-Pakistan-Inde. L’armée et le gouvernement nient pourtant l’existence de cellules de l’EI-K au Pakistan, qui ciblent en priorité les minorités chiites et soufis, comme le TTP l’a souvent fait.

Ni armée, ni États-Unis

Les Pachtounes sont traumatisés par les bavures des raids aériens pakistanais et surtout par les drones américains, pilotés par la CIA, à l’origine de plusieurs centaines de victimes civiles entre 2004 et 2012. De quoi renforcer un anti-américanisme historique en réaction aux stratégies opportunistes de Washington : soutien depuis Peshawar aux moudjahidines afghans dans la lutte contre les Soviétiques, suivi d’une guerre contre les talibans depuis 2001…, alors que le retrait d’Afghanistan de la moitié de ses troupes américaines n’est pas encore confirmé et que l’élection présidentielle afghane a été reportée de trois mois — à juillet 2019.

D’une manière générale, les Pachtounes se sentent pris en étau entre terroristes et militaires. Certes, l’armée pakistanaise a été efficace et a payé un lourd tribut, mais son omniprésence est mal vécue par les chefs de tribus (maliks). Souvent soupçonnés de soutenir les talibans, ils dénoncent la duplicité des autorités qui, tout en combattant le TTP, laissent à certains groupes la jouissance d’une impunité suspecte, à l’image de Lashkar-e-Taeba, basé à Lahore.

Les déplacés internes ont subi une forte discrimination dans le Pendjab, à Lahore et Faisalabad. « Nous sommes souvent assimilés aux terroristes ! Et beaucoup de Pendjabis, Sindis ou étrangers qui n’ont jamais mis les pieds dans le nord-ouest pensent que nous sommes violents par nature », déplorent bon nombre de Pachtounes. Cette vision biaisée s’explique en amont par une analyse partielle du Pachtounwali, un code coutumier de droit oral régissant encore les tribus et souvent réduit à ses notions de vengeance (badal) et de séparation stricte des sexes (purdah). S’il est vrai que l’éducation féminine dans des zones rurales pachtounes est très limitée et que beaucoup de femmes portent la burqa à Peshawar et dans la région, l’identité pachtoune ne saurait être réduite à cela4. Le courage, la loyauté et l’hospitalité, notamment avec les étrangers, constituent dans la culture pachtoune des valeurs fondamentales.

Le retour des réfugiés

Dans ce contexte, le Mouvement pour la protection des Pachtounes s’est affirmé au printemps 2018, suite à l’assassinat d’un jeune mannequin pachtoune à Karachi. « Ce mouvement veut être informé sur les disparitions forcées, souhaite le respect des droits humains et réclame la neutralisation des mines déposées par l’armée ou des groupes divers », précise le géopolitologue Alain Lamballe, , analyste géostratégique de l’atelier de prospective Asie21, spécialiste de la région et auteur de l’ouvrage Les Pachtouns5. Un grand peuple sans pays (VaPress, 2018). Son chef de file, Manzoor Pashteen, est accusé par ses détracteurs de désinformation, mais il jouit d’une grande popularité auprès des hommes, mais aussi des femmes pachtounes.

Fin 2018, 97 % des déplacés étaient revenus dans leur ville d’origine, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Mais dans des conditions matérielles et sanitaires précaires, au cœur d’une zone déjà très pauvre. En mai 2018, une loi amendant la Constitution a fusionné les FATA avec la province du Khyber Pakhtunkhwa. Auparavant, les zones tribales étaient administrées par le pouvoir fédéral via des agents politiques, la loi nationale ne s’appliquant qu’à titre d’exception. Un statut de semi-autonomie hérité du Pachtounwali, auxquels les maliks restent très attachés à travers la recherche de consensus par la tenue d’assemblées (jirgas). Certains domaines comme la santé sont ainsi désormais sous l’autorité du gouvernement de Peshawar, mais cette réforme mettra du temps à entrer en vigueur.

Sur la Railway Road, quartier de Shoba, tronçon du futur « metro-bus », une voie surélevée réservée aux autobus.
© Arthur Fouchère

Plus que jamais, les Pachtounes ont soif de reconnaissance. « Saviez-vous que les Pachtounes ont écrit des poèmes romantiques magnifiques ? » s’exclame Asim avec fierté. Âgé de 23 ans, il étudie les technologies de l’information à Peshawar, mais sa passion est la photographie. Il se rend souvent dans la vallée de Swat ou dans son district natal de Bannu, aux portes du Waziristan, pour immortaliser la subtile diversité des visages des enfants et des personnes âgées. « Je veux leur rendre hommage », clame-t-il.

Ancien carrefour commercial entre la Perse, l’Inde et l’Asie centrale, Peshawar a laissé un héritage aux influences multiples, comme l’art gréco-bouddhique sous l’empire Kouchan. Né à Islamabad, Zachary Haussmann n’oublie pas ses origines pachtounes qui prennent racine à Jallalabad. Citoyen américain depuis 2007, il revient tous les deux mois au Pakistan pour préserver ce patrimoine. Il contribue notamment à la restauration de la maison Sethi, une demeure du XIXe siècle au style centre-asiatique. Mais sa vocation va plus loin. « L’éducation des jeunes garçons et jeunes femmes est la clé de l’émancipation économique et culturelle des Pachtounes. C’est un grand peuple. Je m’investirai jusqu’à ma mort pour qu’il prenne conscience de son potentiel », insiste Zachary, qui a décidé de financer le Studio 360, une petite maison de production audiovisuelle, pour des documentaires éducatifs.

Les défis restent colossaux, dans un contexte économique alarmant. Le nouveau premier ministre Imran Khan devra certainement solliciter le FMI alors que l’État est déjà lié par 62 milliards de prêts chinois dans le cadre des nouvelles routes de la soie (China Pakistan Economic Corridor, CPEC), qui relieront le Xinjiang au port de Gwadar en mer d’Arabie et tisseront des projets industriels dans l’hydroélectricité. Il reste à voir dans quelles mesures le nord-ouest du Pakistan s’en trouvera pacifié et en tirera profit pour assurer aux Pachtounes un avenir meilleur.

1Le Pakistan a toujours eu peur qu’un État afghan séculier revendique un grand Pachtounistan unifié et ne rogne sur ses territoires pachtounes. Mais les autorités pakistanaises démentent toute collusion avec les talibans afghans.

2Les FATA incluaient aussi les six régions dites « frontières », contiguës aux agences tribales.

3Mais aussi au nord du Bouloutchistan et à Karachi, où l’on compte plus de Pachtounes qu’à Peshawar, du fait de l’exode économique vers la capitale.

4Parmi les sept notions du code, figurent également : le pardon (nanawati), le comportement chevaleresque (ghairat/nang), l’hospitalité (melmastia), la défense de l’honneur (namus), la recherche de consensus par la tenue d’assemblées (jirgas).

5On écrit indifféremment « Pachtoun » ou « Pachtoune ».

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