Tribune

Repenser la politique étrangère de la France à l’ère du djihad global

Alors que l’organisation de l’État islamique a subi plusieurs revers importants, il est illusoire de penser que la menace djihadiste a disparu. Et la poursuite d’une stratégie de lutte contre le terrorisme fondée uniquement sur l’instrument militaire est vouée à l’échec.

Comme toutes les tragédies, la guerre en Syrie possède son avant-scène et ses coulisses. Pendant que le président syrien Bachar Al-Assad et ses troupes massacrent la population civile de la Ghouta orientale — une région frondeuse dès les premiers jours de la révolution de mars 2011 —, la recomposition du paysage militaire syrien est toujours en cours. Avec une constante : la part importante des combattants djihadistes. La récente déconvenue du groupe Tahrir Al-Cham, mis en déroute dans la province d’Idlib par les rebelles, offre certes la démonstration que les révolutionnaires syriens n’ont pas tous été, loin de là, convertis au djihadisme par sept années de guerre.

À mesure que le conflit syrien se prolonge, les djihadistes ne disparaissent toutefois pas sous les bombes d’Assad : ils se réorganisent. De la décomposition du groupe Jabhat Al-Nosra, anciennement lié à Al-Qaida, a récemment surgi une nouvelle organisation, Tanzim Hourras Ad-Din. Et contrairement à ce qu’assène la propagande pro-Assad, le régime syrien ne constitue pas un rempart contre le djihadisme : il le nourrit, quand le chaos que ses troupes sèment depuis sept ans avec l’appui de l’Iran et de la Russie demeure le premier facteur de la mobilisation djihadiste dans la région, et au-delà. Tant que durera le conflit syrien, les massacres successifs commis par le pouvoir de Damas nourriront la motivation des groupes liés à l’organisation de l’État islamique (OEI) et à Al-Qaida. La politique d’Assad n’est pas simplement criminelle du point de vue des civils, femmes et enfants, qu’elle tue. Elle hypothèque l’avenir de la région, et le nôtre.

Que coûterait le maintien d’Assad au pouvoir ? À cet égard, le passé récent peut aisément nous renseigner. Lors de la précédente décennie en Irak, la politique clivante et hostile aux populations sunnites du gouvernement corrompu de l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki, soutenu par les États-Unis et l’Iran, a contribué a faire ressurgir les djihadistes d’Al-Qaida, puis de l’OEI, pourtant en déroute à l’été 2007. La suite est connue, de même que ses conséquences funestes, en Syrie, et sur notre propre territoire. Après dix ans de fiasco irakien, doit-on laisser faire Assad comme Washington et Téhéran laissèrent Maliki agir entre 2007 et 2014 ? L’état actuel de désagrégation de la Syrie et de l’Irak et les évènements qui ont récemment endeuillé l’Europe offrent une réponse évidente à cette question.

Dans ce contexte chaotique, quelle peut être l’attitude de la France ? Les hésitations sur le retour des djihadistes et leur jugement dans notre pays, et plus largement au sein des pays occidentaux, démontrent la difficulté de notre logiciel diplomatique à s’adapter aux mises à jour constantes imposées par la prégnance de l’idéologie djihadiste. Plusieurs dizaines de combattants étrangers de l’OEI se sont déjà échappés des geôles kurdes. Pourtant prévisible, ce nouveau fiasco est le dernier signe d’une évidence : comme ses alliés, la France n’a pas de politique à la hauteur de la recomposition qui s’opère, depuis sept ans, au Proche-Orient. Comme le printemps arabe, la question djihadiste semble toujours considérée comme un phénomène transitoire, que la destruction de l’OEI en Syrie et en Irak devrait avoir réglé. L’essor depuis trente ans de l’idéologie djihadiste tend pourtant à prouver sa capacité de résilience, tout comme ses métamorphoses successives. L’OEI a ainsi anticipé la chute de son « califat » en suscitant dès 2014 l’allégeance de groupes disséminés partout dans le monde. Début 2018, l’OEI comme Al-Qaida semblent prêts pour un retour à la clandestinité. Et la France s’est-elle préparée à les contrer, sur le plan stratégique comme sur celui des idées ?

Échec au Mali

Début mars, la nouvelle communication téléphonique du président français Emmanuel Macron à son homologue iranien Hassan Rohani constitue un pas intéressant pour inciter Téhéran à peser sur Damas et se démarquer de la politique unilatérale du chef d’État américain Donald Trump. Mais un appel téléphonique ne fait pas tout, et celui-ci ne suffit pas à masquer l’absence de réflexion de fond. Au printemps 2018, la diplomatie française demeure celle des présidences précédentes, structurée par les mêmes constantes : présence militaire française en Afrique, soutien indéfectible et dépourvu de critique aux régimes des États-clés du Proche-Orient (Égypte, Arabie saoudite), quelle que soit leur politique et la nature des régimes qui les gouvernent. Pourtant, tous les indicateurs le montrent : cette politique de containment1 a échoué.

Au Mali, plusieurs centaines de djihadistes ont péri depuis l’intervention de la France et cependant, la situation ne cesse de s’y dégrader. Pis, les partisans du djihad sont chaque jour plus nombreux. C’est également le cas au Niger. L’échec est similaire en Afghanistan, où la menace de l’OEI est venue s’adjoindre à celle des talibans. Il est patent en Syrie, où Bachar Al-Assad profite du renoncement occidental à le punir de ses attaques à l’arme chimique pour anéantir toute sédition, quel qu’en soit le prix en vies humaines. Accepter Assad, nous l’avons dit, consolide la propagande djihadiste et lui permet de prospérer sur les ruines des aspirations démocratiques des révolutionnaires syriens. Tant qu’un tel régime perdurera, la présence djihadiste étendra son influence partout dans le pays, et dans les États limitrophes.

Pas plus qu’elle ne permet d’aborder avec efficacité le monde tel qu’il est,la diplomatie actuelle de Paris n’autorise à le penser tel qu’il se présentera dans les années à venir. Largement confinée de nos jours à la préservation d’intérêts économiques et subordonnée aux offensives militaires, sa tâche s’annonce pourtant immense. Il ne s’agit plus de préserver l’intérêt de quelques exportateurs d’armes, mais bel et bien de préserver l’avenir de la prochaine génération. Éviter, en somme, qu’elle se trouve prise au piège de la multiplication des conflits larvés et insolubles qui constituent les foyers de recrutement d’organisations djihadistes capables de frapper partout, et au cœur même des cités françaises.

Un appui au régime égyptien

Comment faire ? Le premier pas d’une politique cohérente consisterait à cesser le soutien inconditionnel aux États faillis, sur lesquels le djihad prospère. En tête de liste figure l’Égypte. Un septième de ses forces de l’ordre est actuellement déployé au Sinaï, et pourtant, elle a subi en 2017 plus d’attentats que jamais dans son histoire. Fin mars, la parodie d’élection présidentielle viendra compléter le sombre tableau d’un régime dont les opposants emprisonnés se comptent par milliers. Au milieu des décombres de cet État en perdition incapable de contenir la violence qu’il suscite, la fraction locale de l’OEI semble, hélas, avoir de beaux jours devant elle.

Rien ne justifie un appui officiel de la France à ce régime égyptien, et encore moins un soutien logistique en armes. Il en va de même pour les pays du Golfe qui, du renversement des Frères musulmans en Égypte au bourbier yéménite, ont durablement déstabilisé la région sans en tirer véritablement profit. Face à ces États incapables de déployer une politique étrangère cohérente et rationnelle, tous les efforts des diplomaties occidentales doivent être tournés vers la pacification des conflits et la préservation des démocraties en construction.

Tête de pont progressiste dans la région, le soutien au processus démocratique tunisien doit constituer une priorité. Face aux déstabilisations potentielles venues de Libye ou des contre-pouvoirs hérités des années de dictature, la France doit tout faire pour inciter son partenaire tunisien à s’attaquer à deux fléaux : la corruption et la résistance d’une partie des élites face aux nécessaires réformes démocratiques, à commencer par la décentralisation.

Depuis l’avènement d’Al-Qaida à la fin des années 1990, le monde est entré dans l’ère du djihad global. Depuis la fin du « califat » de l’OEI, ce djihad a pris pied sur tous les continents. Il est temps de se préparer à le contrer sur le long terme, en ajoutant la carte diplomatique à une option militaire qui, face à la menace persistante du phénomène djihadiste, n’a pas fait la preuve de son efficacité.

1NDLR. Allusion à la stratégie de politique étrangère adoptée par les États-Unis après la seconde guerre mondiale. L’endiguement (containment) visait à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique au-delà de ses limites atteintes en 1947.

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