Sport dans le Golfe. La naturalisation, une arme pour gagner

Pour construire des équipes sportives nationales de haut niveau, les pays du Golfe procèdent à des naturalisations de jeunes étrangers. Une pratique courante mais très controversée au niveau des instances internationales.

Coupe d’Asie des Nations 2019. Bassam Al-Rawi, capitaine de la sélection qatarienne, désigne l’écusson du Qatar sur sa tenue, après un but marqué contre le Liban.
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Ce 1er février 2019, à Abou Dhabi, Bassam Al-Rawi, le jeune capitaine de la sélection qatarienne, brandit le trophée de la victoire remportée par son équipe lors de la 17e Coupe d’Asie des Nations de football. Un événement qui marque l’arrivée au plus haut niveau de l’équipe nationale du Qatar qui, comme ses voisins du Golfe, perçoit à travers le sport l’occasion de fédérer sa jeunesse face aux défis de la mondialisation1 .

À l’heure de l’économie globalisée, la nouvelle génération de dirigeants des pays de la péninsule Arabique a compris qu’il ne suffit plus de s’appuyer sur la seule rente des hydrocarbures. Pour prendre place parmi les puissants de ce monde, il faut en premier lieu mettre en mouvement leurs sociétés qui, sous le poids de l’État providence, sont devenues en grande partie oisives et peu enclines à pratiquer le sport. Il s’agit aussi de rassembler leur jeunesse autour d’un enjeu national tel que la compétition sportive et d’en tirer parti au niveau international.

Dans cet objectif, les gouvernants ont fait du sport un des piliers de leur politique et s’appliquent à ce que leurs pays parviennent à rivaliser avec les meilleures équipes du monde. Pour cette raison, il leur faut aller chercher leurs futurs champions dans les couches périphériques de leur société, composées essentiellement de bidoun2, d’étrangers ou d’enfants de travailleurs immigrés. Les instances sportives n’ont ainsi d’autre recours que de procéder à des naturalisations pour faire entrer ces champions ou futurs champions dans les équipes nationales. Dans un sport mondial qui s’est en grande partie construit au cours du XXe siècle autour du concept de nationalité, symbole de la domination européenne passée, ces pratiques sont critiquées à l’étranger et reviennent à chaque fois que l’on évoque le sport dans les pays du Golfe.

En outre, dans ces pays à faible démographie où la nationalité ne peut traditionnellement être transmise que par le père, les jeunes nationaux ne sont pas nombreux à choisir la carrière aléatoire de sportif de haut niveau. À Doha par exemple, de nombreux jeunes Qatariens repérés et entraînés par les recruteurs de l’Aspire Academy abandonnent vers 17 ans leur rêve hypothétique de devenir des champions pour se tourner vers un avenir moins risqué. Ils entament alors des études supérieures, souvent à l’étranger, ou intègrent l’entreprise paternelle, ce qui leur garantit des salaires supérieurs et exige de surcroît beaucoup moins de sacrifices.

Les voisins du Qatar critiquent, mais font de même

Pour les jeunes des couches périphériques de la société, souvent issus de familles d’origine étrangère expatriées, le sport offre en revanche des possibilités inespérées qui peuvent leur ouvrir l’accès à la nationalité du pays d’accueil, leur permettre de bénéficier des mêmes droits que les citoyens nationaux et de réussir socialement. La composition de l’équipe du Qatar qui a triomphé lors de la Coupe d’Asie de football 2019 illustre cette réalité sociale. Al-Moez Ali, né à Khartoum, est venu au Qatar avec ses parents lorsqu’il était enfant ; Akram Afif Al-Yefaï est né à Doha d’un père footballeur tanzanien naturalisé qatarien et d’une mère yéménite ; Abdelkarim Hassan, sacré meilleur joueur asiatique en 2018 est né lui aussi à Doha, dans une famille soudanaise. Tous trois ont été formés à l’Aspire Academy, comme le jeune capitaine de la sélection, Bassam Al-Rawi, originaire d’Irak, dont le père footballeur a joué autrefois pour la sélection irakienne. On peut encore citer le Malien Assim Madibo, l’Egyptien Ahmed Alaa Al-Din, ou l’ancien meilleur espoir asiatique, Ahmed Moeïn Doozanbeh, qui témoignent également de ce phénomène.

Bien que les EAU critiquent la politique de naturalisation menée par le Qatar, leurs instances sportives appliquent la même politique. Ismaïl Matar, la star du football émirien, a des origines omanaises. Son père jouait au football dans le club de la ville omanaise de Sour ; il émigre dans les années 1970 à Abou Dhabi, alors en plein essor économique. Dans les rangs de cette sélection, Ali Mabkhout, Ismaïl Al-Hammadi et Omar Abdulrahman Al-Amoudi sont issus de familles yéménites.

Le cas d’Omar Abdulrahman Al-Amoudi est particulièrement intéressant. Né à Riyad dans une famille très modeste originaire du sud du Yémen, il intègre tout jeune le célèbre club de la capitale saoudienne, Al-Hilal, se démarquant par son talent. À son adolescence, le club souhaite le former pour qu’il intègre la grande équipe, mais les négociations bloquent sur la question de la nationalité. Le club d’Al-Hilal souhaite naturaliser le joueur, mais pas sa famille. Le club de l’émirat d’Al-Aïn propose alors un contrat au jeune joueur assorti d’une naturalisation pour lui et sa famille. Aujourd’hui, Omar Abdulrahman Al-Amoudi nourrit tous les espoirs des supporteurs émiriens.

Les règles de la FIFA contournées

Il arrive aussi que les pays du Golfe recrutent des athlètes étrangers en formation ou déjà engagés dans leur carrière en leur faisant miroiter des rémunérations nettement plus élevées que dans des clubs européens de seconde zone et un support matériel optimal pour développer leur compétitivité. Cette pratique est très fréquente au Qatar et dans une moindre mesure aux EAU et au Bahreïn.

À partir des années 2000, le Qatar et les EAU ont envisagé de naturaliser des footballeurs sud-américains brillants qui jouaient dans des grands championnats européens, mais n’avaient pas encore eu leur chance de porter le maillot de leur équipe nationale, compte tenu du nombre de joueurs talentueux originaires de leur pays. Face à ces tentations, la Fédération internationale de football association (FIFA) a modifié ses règlements concernant la naturalisation des athlètes. Ce durcissement de la législation sportive s’est notamment manifesté par la mise en place d’une obligation de résidence consécutive sur le territoire du pays pour lequel le footballeur souhaitait jouer. Une période fixée à partir de 2004 à deux ans, puis qui a été augmentée en 2008 à cinq ans. Le Qatar s’est alors appliqué à contourner la nouvelle réglementation en recrutant des joueurs de seconde zone dans les clubs de ses championnats. Vivant ou ayant vécu sur le territoire qatarien pendant la période nécessaire, ils pouvaient ainsi se faire naturaliser pour accéder à la sélection et faire progresser le niveau de l’équipe nationale qatarienne. Toutefois, les revers subis par cette sélection de mercenaires ont fini par susciter des critiques au sein même de l’émirat et notamment dans les débats animés de la chaîne sportive qatarienne Al-Kass. Mais aujourd’hui, le fruit du travail conduit par l’Aspire Academy et la confirmation du bon niveau de certains joueurs du championnat national ont accéléré le changement de stratégie de l’émirat. Il ne reste plus au sein de l’effectif de la sélection du Qatar que trois joueurs de la période précédente : Pedro Miguel, Karim Boudiaf et Boualem Khoukhi.

Les EAU et le Bahreïn procèdent de la même manière pour naturaliser des joueurs de football professionnels, mais à une moindre échelle.

Dans d’autres sports aussi

Cette politique de recrutements d’athlètes étrangers existe au Qatar dans d’autres sports, notamment en athlétisme et en handball. Il en est de même au Bahreïn et aux Émirats arabes unis où, comme dans tous les pays du Golfe, la pratique sportive des citoyens lambda est peu développée, ce qui n’aide pas à l’évolution du sport national.

En athlétisme, on observe à partir des années 2000 la venue d’athlètes kenyans et éthiopiens, ainsi que des sportifs nigérians dans les disciplines de vitesse. Ces derniers y voient la possibilité de trouver des moyens financiers et matériels plus importants que chez eux. En outre, la concurrence est rude dans leur pays d’origine et ceux qui partent dans le Golfe espèrent avoir plus de chances de fouler les pistes des compétitions internationales de prestige. C’est ainsi que Stephen Sherono, devenu Saïf Saïd Shahïn, offre au Qatar en 2003 son premier titre mondial en athlétisme, en course de fond. En 2016, c’est au tour du Bahreïn de remporter un titre olympique sur la piste de Rio de Janeiro par l’intermédiaire de Ruth Jebet, une athlète d’origine kenyane, tandis que sa compatriote, Eunice Kirwa termine deuxième du marathon olympique sous ces mêmes couleurs. Un an auparavant, c’est la sélection de handball du Qatar qui, lors des championnats du monde de 2015 organisés à Doha, surprend par l’éclectisme de son effectif et suscite des polémiques en terminant deuxième.

Nationalité à vie ou un million de dollars

Dans l’émirat, cette pratique reste de mise. Lorsque la sélection nationale joue sur le terrain, la langue de communication principale n’est plus l’arabe, mais l’anglais. En prenant part à des rencontres sous les couleurs d’un autre pays que le leur, ces sportifs de haut niveau accomplissent un travail. L’État qui recourt à leurs services joue alors le rôle d’employeur. Une contractualisation qui peut être assimilée à un mercenariat de la nationalité. Souvent, ces athlètes se voient retirer leur nouveau passeport hors des périodes de compétition ou une fois leur contrat terminé, mais en cas de succès, ils peuvent se voir accorder la nationalité à vie. C’est le cas des joueurs de la sélection de handball du Qatar qui, après la médaille d’argent remportée lors des championnats du monde de 2015, ont eu à choisir entre deux types de primes : soit ils se voyaient octroyer la somme d’un million de dollars, soit ils recevaient à vie la nationalité qatarienne. Enfin, dans le Golfe, on peut citer le cas de sportifs en provenance du Koweït et du Bahreïn qui choisissent de changer de pays pour des questions souvent d’ordre politique. Par les possibilités matérielles et financières qu’offre le Qatar en matière de sport, l’émirat apparaît souvent comme une porte de sortie pour ces athlètes, avec en prime une possible place dans les équipes nationales de l’émirat. Les athlètes issus du Koweït sont souvent des bidoun. Le sport devient alors pour eux l’occasion d’obtenir un statut de citoyen. Les sportifs bahreïniens qui tentent leur chance au Qatar proviennent pour leur part des communautés chiites de l’archipel. C’est le cas d’Ali Assad Allah, du club Al-Saad de Doha, qui a disputé de nombreux matchs avec la sélection du Qatar. Formé dans le club de la ville bahreïnienne d’Al-Muharraq, il a choisi à la fin des années 2000 de changer de nationalité et de faire allégeance à la famille régnante du Qatar.

Droit du sang, droit du sol

Les sélections des pays du Golfe sont à l’image de leurs sociétés : cosmopolites. Le Qatar, qui accueille — plus souvent que ses voisins EAU et Barheïn — des compétitions sportives mettant aux prises des sélections nationales, doit dès lors parer au plus vite pour être représenté sur le terrain. La naturalisation apparaît comme un moyen de pouvoir lier l’accueil d’événements à la performance sportive.

Hors des pays du Golfe, cette question est généralement jugée au regard de l’acceptation « universelle » du concept de nationalité, mêlant le droit du sang au droit du sol. Si dans ces États, le droit du sol venait s’ajouter au droit du sang par le père, il y aurait vraisemblablement moins de cas de naturalisations. Des enfants de travailleurs expatriés pourraient alors concourir pour leur pays de naissance. Né à Abou Dhabi, le nageur serbe Velemir Stjepanović aurait peut-être disputé les Jeux olympiques de Rio de Janeïro sous les couleurs émiriennes.

Cependant, dans la plupart de ces pays le droit du sol est tout de même accordé à des enfants de parents originaires d’États dits « arabes », nés ou arrivés jeunes dans le pays, après avoir vécu une dizaine d’années sur ce territoire, et ce, surtout lorsqu’il est question d’apporter des compétences particulières à la communauté nationale comme le sont les qualités sportives. Toutefois, les mentalités dans le Golfe changent au rythme des dynamiques économiques. La réduction des avantages liés à l’État providence dans certains de ces pays, comme Oman ou l’Arabie saoudite, amène de plus en plus de jeunes à concevoir la carrière sportive comme un moyen de conserver un niveau de vie confortable.

1Sur le football, on pourra visiter l’exposition de l’Institut du monde arabe, « Foot et monde arabe. La révolution du ballon rond », jusqu’au 21 juillet 2019.

2Les bidoun sont résidents de longue date ou nés dans tel ou tel émirat. Ils n’ont ni le statut de citoyen ni celui d’étranger. Privés de droits, ils sont pour la plupart issus de la population bédouine.

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