17 865 €Collectés
60%
30 000 €Objectif
25/33Jours

Que valent les réformes économiques imposées dans le monde arabe ?

Syrie-Égypte, de surprenantes analogies

Malgré les systèmes politiques en principe opposés mis en place en Égypte et en Syrie depuis les années 1970, les deux pays ont développé des réformes économiques similaires, notamment à partir des années 1990. Dans les deux cas, et au-delà des différences, elles ont permis aux élites de se renforcer, et à la dictature de perdurer.

© Hélène Aldeguer

Que valent les réformes économiques… ?
L’ensemble des articles de notre dossier, sous forme d’un fichier PDF de 55 pages.
PDF - 827.8 ko
Télécharger

Comme bien d’autres pays du tiers-monde, l’Égypte et la Syrie ont été confrontées au néolibéralisme économique dans sa forme la plus féroce, consistant à défaire l’économie dirigée et le rôle « stratégique » du secteur public dans la réalisation d’une certaine autonomie. Ces pays ont considéré comme une nécessité l’économie de marché, la connexion avec les marchés mondiaux, et ont favorisé l’investissement et l’économie financière détachés de la production et de l’emploi. En l’absence de systèmes politiques et juridiques démocratiques et transparents et en dehors du contrôle que permettent les libertés politiques et parlementaires et les médias indépendants, la libéralisation économique a abouti à une véritable catastrophe sociale. Elle est devenue, ici comme ailleurs, un moyen de reproduction des élites dirigeantes, qui se sont élargies ou rétrécies au gré des besoins du pouvoir, et a permis de faire fructifier les recettes du « pillage premier » des caisses publiques par la première génération autoritaire, les fonds étant réinvestis à l’international, mis à l’abri dans des paradis fiscaux ou utilisés pour créer des multinationales, décuplant ainsi les fortunes en question.

Conséquence de la nature différente des régimes en place et des élites, le processus de « libéralisation économique » entamé dans les années 1980 et qui s’est poursuivi jusqu’aux révolutions de 2011 n’a cependant pas été tout à fait le même dans les deux pays.

« Infitah » et privatisation

Le discours sur l’ouverture (infitah) en Égypte remonte à l’époque de l’ancien président Anouar El-Sadate, qui prend ses distances avec la doctrine et les positions politiques de Gamal Abdel Nasser après la guerre d’octobre 1973. Il entreprend simultanément la transformation économique du pays, en parfait accord avec les courants de pensée qui avaient commencé à se propager mondialement et étaient déjà arrivés au pouvoir dans d’autres régions du tiers-monde, notamment en Amérique latine. Il déconstruit alors le credo sur lequel s’était édifié l’État après l’indépendance, qui donnait la priorité à l’industrialisation (dans laquelle la main-d’œuvre joue un rôle déterminant) et à l’autosuffisance (destinée à préserver la souveraineté égyptienne). Pour Sadate, il devient indispensable de s’intégrer aux marchés mondiaux en encourageant l’import-export et de renforcer des activités telles que la rente du canal de Suez (rouvert en 1975), la transformation du pétrole et l’investissement dans les secteurs touristique et immobilier. Les troubles populaires que ne manque pas d’engendrer cette politique sont contenus par la répression.

Le discours de l’infitah a profité de l’expansion d’une logique économique qui se développe dans les années 1970 pour culminer au cours des décennies 1980 et 1990. La maîtrise de l’inflation et de la croissance devient la priorité absolue, et peu importe l’impact social de réformes prises sans véritable réflexion sur la légitimité et l’intégrité du contexte politique et administratif. Totalement distinct du libéralisme politique, le libéralisme économique est un système influencé par l’École de Chicago qui, comme l’explique Naomi Klein dans son fameux ouvrage La stratégie du choc  a engendré de terribles situations de détresse dans de nombreux pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie.

C’est dans les années 1990 que le changement le plus profond se fait sentir en Égypte, avec la mise en œuvre d’un néolibéralisme qui n’affecte pas seulement l’économie, le droit et le travail, mais génère des situations cauchemardesques, restées très présentes dans l’imaginaire collectif, liées à une image négative de la « privatisation ». À partir de 1991, les gouvernements successifs de Hosni Moubarak (Atef Sedki, Gamal Ganzouri, Atef Ebeid, Ahmed Nazif) entreprennent en effet de démanteler de nombreux services économiques de l’État, procédant à des fermetures et à des licenciements, ainsi qu’à des cessions — partielles ou totales — au profit de certains « investisseurs » égyptiens et étrangers (essentiellement du Golfe). Ce programme de privatisations culmine dans les cinq premières années du XXIe siècle, avant que la commission des politiques administratives du Parti national démocratique (PND) alors au pouvoir n’y mette un terme en 2008.

Les statistiques disponibles font ainsi état de quelque 400 cessions d’entreprises publiques et de centaines de milliers de licenciements ou mises à la retraite anticipée. Initié en dehors de tout contrôle et dans l’opacité totale concernant la signature des marchés, le programme de privatisation se transforme en un nouveau mécanisme autoritaire de reproduction et d’élargissement des élites, lesquelles se rapprochent des cercles de décision pour tisser avec eux des liens financiers et politiques.

C’est ainsi qu’apparaissent les « clients », appellation populaire donnée aux hommes d’affaires qui ont prospéré grâce à des mesures économiques adoptées sous leur propre influence.

Un article d’Ibrahim Hadibi publié en janvier 2018 sur le site Mada Masr donne une idée de leur importance. On y apprend que la proportion des « hommes d’affaires » au Parlement est passée de 12 % en 1995 à 22 % en 2005, tandis que leur nombre a doublé (de 2 à 4) entre le premier et le second gouvernement Nazif. Mais c’est la commission des politiques administratives du PND présidée par Gamal Moubarak qui constitue leur espace de prédilection. On y trouve en effet pléthore d’entrepreneurs en situation de monopole ou de majorité dans l’import-export et les dernières industries rentables : fer, ciment et céramique, toutes productions utiles à l’immobilier qui, depuis la décennie 1980 est, avec le tourisme et l’import-export, l’un des secteurs les plus florissants de l’économie égyptienne « libéralisée ». Bénéficiant déjà de cessions douteuses et monopolisant l’import-export et les franchises, les clients de Moubarak profitent aussi du subventionnement de l’énergie indispensable à l’industrie. Un soutien qui va aux secteurs les plus polluants et les moins pourvoyeurs d’emplois. Dans un document publié en 2015, l’Initiative égyptienne des droits personnels parle à ce propos d’un « cumul dramatique d’incompétence et d’absence de vision stratégique couplées avec une corruption et un clientélisme de grande ampleur ».

Les clients ont également accès aux réserves des banques. Selon les statistiques de la dernière demi-décennie du siècle dernier, une trentaine d’entreprises appartenant aux grands pistonnés ont ainsi accaparé 40 % des fonds dédiés aux emprunts. C’est durant cette période qu’éclate le scandale des « petits clients » avec l’affaire dite des « députés aux crédits », de nombreux membres du Conseil du peuple profitant de leur position pour obtenir d’importants crédits sans présenter de garanties significatives.

La « privatisation » n’aura donc pas tenu les promesses dont elle était porteuse dans les années 1980 et 1990. Bien au contraire, puisqu’au lieu d’améliorer la situation des classes populaires, la mise en œuvre catastrophique des réformes structurelles a fait exploser la corruption et ruiné des centaines de milliers d’emplois. « Ouverture économique » et « privatisation » ayant pris dans la conscience collective une connotation extrêmement négative, la commission des politiques administratives au sein du PND — dont le président Gamal Moubarak, alors candidat à la succession de son père, est en quête d’une réputation positive — décide de mettre un terme à l’opération. Hormis quelques procès autour des scandales les plus médiatisés, il n’y aura ni évaluation critique ni demande de comptes, et le fond de l’expérience ne sera pas remis en cause.

À père cacique, fils entrepreneur

À l’instar de l’Égypte, la Syrie connaît à partir de la fin des années 1980 une montée du discours vantant l’efficacité du secteur privé. « Fin du gaspillage », « rationalisation des dépenses publiques », « liquidation des secteurs économiques en faillite », tels sont alors les leitmotivs. L’État entreprend de se désengager des « secteurs stratégiques » de l’agriculture et de l’industrie sans se préoccuper le moins du monde du sort des populations les plus démunies. C’est ainsi qu’entre 2006 et 2010, une terrible catastrophe économique s’abat sur le nord-est de la Syrie alors en proie à l’une des plus graves sécheresses de la dernière décennie, lorsque le pouvoir décide de supprimer totalement les subventions des engrais et du carburant utilisé dans l’agriculture. Une mesure aux conséquences dramatiques, qui provoque l’effondrement du secteur agricole et entraîne un exode vers les ceintures de pauvreté des grandes villes en privant de leur source de revenus des centaines de milliers de personnes dans les gouvernorats de Hassaké, Deir Zor et Rakka.

Et c’est tambour battant que l’État mène, en parallèle, des campagnes visant à favoriser d’autres secteurs : banques privées, compagnies d’assurances, immobilier, bâtiment et import-export. Cette orientation se confirme avec l’arrivée de Bachar Al-Assad, qui succède à son père durant l’été 2000, puis avec la mise en œuvre de « l’économie sociale de marché » au milieu de la dernière décade. Une vaste opération de « libéralisation » conduite par le vice-premier ministre pour les affaires économiques Abdallah Dardari permet ainsi aux investisseurs d’accroître leurs profits et d’agrandir leurs bureaux situés au cœur de Damas et d’Alep.

Le modèle syrien de « privatisation » présente quelques différences avec l’égyptien. D’une part, le secteur public se retire au profit des clients du régime qui, à compter des années 1980, intègrent certaines branches de l’agriculture et de l’élevage. D’autre part, ces mêmes clients s’approprient des secteurs qui n’existaient pas à l’époque de l’économie dirigée (import-export, banques privées, assurances privées, universités privées, transport aérien et terrestre privé), tandis que les adjudications et la sous-traitance permettent de confier l’exécution de programmes publics à des entrepreneurs privés. Les opérations se déroulant dans une opacité totale et en l’absence de tout contrôle, de nombreux projets livrés sur le papier ne seront en fait jamais mis en œuvre — un procédé qui constitue sous l’ère Assad l’un des principaux moyens de pillage organisé.

Cette situation s’explique par la nature du pouvoir en Syrie, où le cercle de décision politique est particulièrement étroit et la puissance économique concentrée à l’intérieur de ce cercle. En l’absence de tout contrepoids, l’État apparent — ministères et institutions — ne fait qu’exécuter les décisions des détenteurs du pouvoir politique, financier et sécuritaire. Exemple extrême de détournement total de l’édifice de l’État, gouvernement et institutions, la Syrie a vu ce cercle se rétrécir encore au cours des dix dernières années.

Rami Makhlouf, cousin du président, est le type même du « client » du régime Assad. Directement ou par le biais d’associés minoritaires regroupés dans la société Cham Holding et membres des élites damascènes et alépines, il a la haute main sur de vastes pans de l’économie nationale : téléphonie cellulaire, transport aérien, concessions de la plupart des marques d’automobiles et d’engins, zones franches dans les aéroports, ports et passages frontaliers. Il possède également des parts importantes dans les banques privées, les compagnies d’assurances mutuelles et l’immobilier, et est majoritaire dans le secteur pétrolier et les industries minières. Partenaire obligé pour tout investisseur national ou étranger souhaitant opérer en Syrie, il utilise à sa guise les pouvoirs législatif et judiciaire, comme on l’a vu avec le règlement du litige l’opposant à la société Orascom, avec laquelle il avait créé Syriatel à la fin des années 1990. Ou encore lorsque le gouvernement a interdit l’importation des véhicules et des pièces de rechange de la marque Mercedes suite au refus du constructeur de retirer sa concession à la famille Sankar pour la lui confier.

Le cas extrême de Rami Makhlouf illustre parfaitement le fonctionnement du système des clients du régime : des hommes d’affaires de la génération de Bachar Al-Assad, dont les pères, officiers ou anciens responsables du régime, ont réalisé une « accumulation première » en pillant directement les caisses de l’État, raflant les appels d’offres, s’appropriant les sociétés publiques en faillite dans les années 1970 et 1980, et mettant la main sur les divers trafics. Les fils ont pris la relève dans les années 1980 et 1990 en tant qu’hommes d’affaires. On trouve ainsi en bonne place les familles Makhlouf (cousins de Bachar Al-Assad), Tlass (fils de l’ancien ministre de la défense Mustapha Tlass, parmi lesquels Firas Tlass, fondateur de la société MAS et partenaire local du cimentier Lafarge dans le nord du pays, qui a vu, après le départ à la retraite de son père au milieu de la dernière décennie, son influence décroître au profit des clients du régime avant que le différend ne s’envenime avec la révolution), Khaddam (les fils de l’ancien ministre des affaires étrangères et vice-président de la République Abdelhalim Khaddam, magnats des affaires jusqu’à ce que leur père entre en dissidence) Souleimane (fils de Bahjat Souleimane, l’un des principaux officiers de la sûreté à l’époque de Hafez Al-Assad). Et la liste des clans auxquels s’applique la formule « père-cacique-policier-bureaucrate, fils-entrepreneur » est encore longue.

Associés à de petits entrepreneurs de Damas et d’Alep, les clients du régime syrien font aussi — tout comme les Égyptiens — des affaires avec des investisseurs du Liban et du Golfe. Grâce à ces intermédiaires, ils ont accès aux marchés internationaux et aux banques et parviennent ainsi à contourner les sanctions internationales imposées à la plupart d’entre eux. Ils ont une mainmise totale sur l’économie syrienne et ne sont pas acculés à la privatisation. Leur mépris absolu des principes de la démocratie politique ne les empêche pas d’adhérer totalement aux pires théories de « réforme économique », présentées comme une condition sine qua non de la démocratie. Le néolibéralisme, qui n’est ici rien d’autre qu’un moyen pour les puissants de se reproduire et de rejoindre les élites mondiales, est ainsi non seulement nocif, mais également porteur de mépris envers les populations locales. Ce qui est là un point commun aux « clients » des pays du tiers-monde.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.