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Syrie. Le communautarisme comme stratégie de combat

Après neuf ans de guerre, le conflit en Syrie a grandement modifié la démographie du pays. Autrefois majoritaires, les Arabes sunnites ne représentent plus que la moitié de la population. Ce changement est dû au nombre important de réfugiés et de déplacés engendrés par les combats, mais il est aussi le fruit de stratégies issues d’une approche communautaire du conflit.

Deir Ezzor, 3 février 2018. — Le patriarche syriaque orthodoxe d’Antioche visite l’église syriaque orthodoxe de Sainte Marie, très endommagée, après la reprise de la ville par l’armée syrienne
Ayham Al-Mohammad/AFP

En 2011, des manifestations sont sévèrement réprimées par le régime de Bachar Al-Assad dans la ville de Deraa, faisant des dizaines de morts, dont des enfants. C’est l’étincelle qui a embrasé la Syrie depuis près de neuf ans. Comme souvent en temps de guerre, l’insécurité entraîne un repli communautaire. Cependant cet aspect va être exacerbé et instrumentalisé par les belligérants. La régionalisation du conflit et l’implication d’acteurs extérieurs, notamment la Turquie et l’Iran, ont accentué ce phénomène.

Ankara pratique le nettoyage ethnique dans les zones kurdes sous son contrôle. L’État turc applique ainsi son programme de mise en place d’une ceinture de sécurité peuplée d’Arabes proturcs en expulsant les Kurdes et en les remplaçant par les milices djihadistes qui lui sont acquises.

Téhéran emploie également des « proxies ». L’utilisation de supplétifs chiites venant des pays de la région, mais aussi d’Afghanistan et du Pakistan permet d’augmenter le nombre de combattants, mais aussi de changer la démographie de certains territoires en leur offrant la possibilité de rester en Syrie. Ce faisant, le régime redessine la répartition des populations et s’assure ainsi de la présence de soutiens du pouvoir ou de personnes dépendantes de celui-ci dans les zones clés de la Syrie.

Les politiques clientélistes des Al-Assad

Le communautarisme est inhérent au système étatique construit par Hafez Al-Assad. Dès son accession à la présidence, il a pris en otage les alaouites, sa communauté d’origine, les liant à son pouvoir et à son appareil sécuritaire. Il a aussi composé avec la majorité sunnite en utilisant des politiques clientélistes afin de s’assurer le soutien d’un certain nombre de fidèles à l’intérieur de cette communauté. Il en fera de même avec les autres minorités nationales, leur rappelant leur faible poids démographique face à la majorité sunnite.

Poursuivant les stratégies de son père, Bachar Al-Assad va s’appuyer sur une partie de la bourgeoisie sunnite sans négliger sa communauté d’origine. Les alaouites sont entre 2 et 2,5 millions, soit 9 à 11 % de la population syrienne. Même si, en leur sein, il y a toujours eu des opposants au régime, la montée en puissance des djihadistes et notamment de l’Organisation de l’État islamique (OEI) les a forcés à soutenir le pouvoir central. Ils sont très présents dans l’appareil d’État et dans les milices chabbiha.

Comme le montre l’article de Fabrice Balanche, Géographie de la révolte syrienne publié en 2011 dans la revue Outre-Terre, le dirigeant syrien et les siens ont aussi usé de politiques clientélistes et ajusté leurs modes de répression afin de fragmenter la communauté sunnite et favoriser l’émergence des djihadistes (soutenus de l’étranger, notamment par la Turquie et les pays du Golfe) qui submergeront les militants modérés. Dès lors, Damas a pu brandir la montée de l’extrémisme sunnite comme une menace pour les différentes minorités.

Une approche au cas par cas

Avec les Kurdes, qui se sont moins mobilisés qu’en 2004, le régime va chercher un terrain d’entente. Ils sont environ 2 millions et représentent entre 9 et 10 % de la population1. Les deux principales forces kurdes en Syrie, le Parti de l’Union démocratique (PYD), branche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et le Conseil national des Kurdes de Syrie (CNKS) relais du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), l’un des deux partis dirigeant le Kurdistan irakien, n’arrivent ni l’une ni l’autre à trouver un accord avec l’opposition syrienne du Conseil national syrien (CNS) dominée par la Turquie et les Frères musulmans.

Cependant les forces kurdes n’ont pas la même lecture des événements. Les partisans du PDK misent sur le départ de Bachar Al-Assad, les Kurdes du PYD vont choisir une troisième voie : « Ni le régime ni l’opposition ». Cette prise de position ouvre la porte à des négociations entre Damas et le PYD. Un accord est trouvé. Le retrait des forces du régime permet au PYD de se rendre maître des zones de peuplement kurde ainsi que d’une importante partie de la frontière turco-syrienne. Cet accord offre au pouvoir central l’occasion de regrouper ses troupes et de les concentrer dans la « Syrie utile »2. Il lui permet aussi de s’assurer que les Kurdes ne basculeront pas dans le camp adverse et de couper en partie l’accès à la frontière turque aux forces de l’opposition.

Les Druzes vivent en majorité dans la province de Sweida et représentent environ 3 % de la population syrienne. Au début du soulèvement, une partie de la communauté a rejoint les manifestants afin d’exiger plus de libertés. À cette occasion, la petite-fille du sultan Pacha Al-Atrach, leader druze qui milite contre le régime, est emprisonnée. Mais souhaitant ménager cette communauté, Damas la relâche quelques jours plus tard. Au fil du temps, les stratégies du gouvernement syrien et la menace grandissante de l’extrémisme sunnite vont faire cesser les revendications des Druzes à l’encontre du régime.

Ainsi en 2012 et 2013, les populations druzes et chrétiennes des quartiers de Jaramana et Shanya à Damas s’allieront aux forces qui soutiennent Assad pour combattre des groupes insurgés. Les Druzes sont très actifs dans l’appareil d’État et ils ont formé des milices d’autodéfenses afin de protéger leur communauté. « Cela étant dit, une exception prévaut dans le cas des Druzes résidant au nord d’Idlib, dans le massif du djebel Soumak. Ces derniers affirment leur soutien à la révolution, mais ils ne prennent pas les armes pour autant. Il s’agit simplement pour eux de se prémunir, dans une zone tenue par l’opposition, en mettant en pratique la taqiya (dissimulation) » (Fabrice Balanche).

Les chrétiens rassemblent plusieurs ethnies et plusieurs confessions. Ils seraient à peu près 2 millions. Les principaux groupes chrétiens sont les Grecs orthodoxes, les Arméniens, les Assyro-Chaldéens et les Arabes. Les Arméniens estimés à quelque 100 000 individus sont proches du pouvoir depuis l’époque de Hafez Al-Assad. En échange de leur soutien, ils ont bénéficié d’une relative autonomie.

Les Assyro-Chaldéens ou Syriaques sont environ un demi-million en Syrie, soit 2 % de la population. Ils vivent majoritairement à Damas et à Alep et dans la Djezireh. Très actifs dans l’ancien parti Baas, ils ont gardé une proximité avec les Assad père et fils. Aujourd’hui divisés entre le pouvoir de Damas et les Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes, les Syriaques se sont organisés en milices d’autodéfense. Si certains sont des alliés des Kurdes, ils restent majoritairement des soutiens du régime. Les Arabes chrétiens qui, toutes confessions confondues, sont un peu moins d’un million (4,5 %), sont en très grande partie favorables au gouvernement central, ainsi que le rappelle Mgr Jeanbart, archevêque melkite d’Alep qui se dit « très préoccupé par les conséquences d’un renversement de régime pour les chrétiens de Syrie, qui pousserait beaucoup de fidèles à émigrer, comme en Irak depuis la chute de Saddam Hussein » (Nora Benkorich). À l’instar des autres groupes minoritaires, une partie de cette population a participé aux protestations de 2011, mais le virage confessionnel de la rébellion et les événements d’Irak les ont poussés majoritairement à soutenir à nouveau le régime.

L’enjeu chiite

Les ismaéliens (chiites septimaniens) et les chiites duodécimains représentent 2 à 3 % de la population. Certains ismaéliens, notamment à Salamyeh, ont pris part à des manifestations contre le régime. Voulant les attirer dans son camp, celui-ci ne les a pas réprimés de façon brutale. La crainte grandissante des islamistes les a amenés à une position de neutralité, voire de sympathie vis-à-vis de l’État central.

Les autres chiites sont, quant à eux, restés de manière générale éloignés de la vie politique jusqu’en 1990 avec l’arrivée de missionnaires iraniens. En 2008, le prosélytisme de ces derniers a conduit les autorités religieuses sunnites à demander au pouvoir d’intervenir. Étant parmi les premières victimes des djihadistes, ils se sont rangés très tôt aux côtés du régime. Dès l’automne 2011, les villages chiites autour de Qousseir furent les cibles de raids de la rébellion syrienne. « C’est l’une des raisons qui poussèrent le Hezbollah à intervenir en Syrie, avant même l’ordre de Téhéran, car les liens claniques qui unissent les chiites de part et d’autre de la frontière entraînent un devoir de solidarité mécanique » (Fabrice Balanche).

Deux autres petites communautés, les Turkmènes (environ 150 000) et les Tcherkesses, originaires du Caucase (entre 65 000 et 150 000) vivent aussi en Syrie. Forts de leur identité turcophone, les premiers ont gardé un lien avec Ankara, qui les instrumentalise en partie pour justifier ses interventions en Syrie et élargir son influence. Les Tcherkesses, aujourd’hui, sont divisés en deux catégories. La première regroupe ceux qui ont choisi le camp du régime — certains sont membres de l’appareil sécuritaire — et les autres souhaitent revenir sur leur terre d’origine (le Caucase) et ont demandé à la Russie un droit au retour.

Une loi pour redessiner le territoire

Le régime se projette déjà dans l’après-guerre. Le 2 avril 2018, le gouvernement a promulgué la loi n° 10 sur « le renouveau urbain ». Ce texte, adopté par le Parlement, permet aux institutions locales de s’approprier des terrains privés et de choisir quelles zones doivent être rénovées. Selon le pouvoir central, ce projet a pour but de lutter contre les logements informels et illégaux, et d’en finir avec les habitations insalubres, notamment dans les banlieues des grandes agglomérations qui ont été les zones les plus touchées par les combats.

Bien que devant la pression internationale la loi ait été amendée, certains points restent flous. Elle pourrait permettre au régime de redessiner à sa guise la répartition ethnico-confessionnelle du pays. En effet, selon l’ONU, le conflit a engendré plus de 5,6 millions de réfugiés et quelque 6,6 millions de déplacés internes, qui sont majoritairement des Arabes sunnites, la communauté la plus nombreuse du pays et la plus touchée par la guerre et la répression. Aucun recensement sérieux n’a été effectué depuis très longtemps en Syrie, et de ce fait les chiffres utilisés ici ne sont que des estimations faites par des experts et des ONG. Cependant tous s’accordent sur le fait que les communautés les plus touchées par l’exil sont les Arabes sunnites et les chrétiens. Dans son rapport de juin 2017, Open Doors international estimait le nombre de chrétiens ayant fui la Syrie à quelques 300 000. Pour sa part, dans son étude pour le Washington Institute, Sectarianism in Syria’s civil war, le géographe Fabrice Balanche estime qu’ils représentent environ 10 % des réfugiés, soit 600 000 à 700 000 personnes.

Ces changements démographiques se font à l’avantage du régime. La diminution numérique des Arabes sunnites rehausse en pourcentage la représentation des minorités, à l’exception des chrétiens et peut-être des Tcherkesses. Le régime s’en trouve ainsi d’une certaine manière renforcé.

1Les chiffres utilisés dans ce texte sont issus des articles « Les minorités dans le printemps syrien » de Nora Benkorich publié en 2012 dans Le Débat et « Communautarisme en Syrie : lorsque le mythe devient réalité » de Fabrice Balanche publié en 2014 dans Confluences Méditerranée.

2NDLR. L’ouest du pays, où est concentré l’essentiel de sa population et de son économie. Il s’agit du corridor qui relie Damas au sud-ouest à Alep au nord-ouest et qui englobe le littoral méditerranéen et ses ports.

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