Syrie. Une école éclatée dans un pays en ruine

La guerre qui ravage la Syrie depuis maintenant près de huit ans a une conséquence dramatique dont on parle trop peu : l’effondrement du système scolaire et la déscolarisation massive des enfants.

8 mars 2017. Pour la première fois depuis quatre ans, des enfants de la Ghouta orientale passent une journée entière dans leur école.
© UNICEF /Amer Al-Shami

Le régime syrien se vantait d’avoir largement éradiqué l’analphabétisme, généralisé l’accès à l’école dans toutes les régions du pays, et permis à un nombre croissant de jeunes Syriens d’accéder à l’enseignement secondaire et supérieur. Si l’on en croit les chiffres de l’Unicef, le taux de scolarisation dans le cycle primaire aurait été en 2011 de 99,6 % d’une classe d’âge, et quasiment équivalent pour les filles et les garçons. Dans le secondaire, il atteignait 68 %, avec un léger avantage pour les garçons. Enfin, si l’analphabétisme n’était pas encore totalement vaincu, le taux d’alphabétisation des adultes était de 84 %, et de 95 % pour les jeunes de 15 à 25 ans. Ces chiffres, apparemment remarquables, méritent en réalité d’être relativisés tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif.

« Nous avons réalisé que nous ne connaissions pas notre société », raconte Sahar*, une activiste de Damas. Lorsqu’elle s’est mobilisée avec ses amis pour aider les familles fuyant les bombardements du régime, en provenance de toutes les régions de Syrie, ceux-ci ont découvert l’importance de l’analphabétisme, et de pratiques qu’ils croyaient disparues, telles que les mariages précoces des petites filles — que la violence et la disparition des pères ont contribué à aggraver —, mais aussi un nombre non négligeable d’enfants non enregistrés à l’état civil et de ce fait non inscrits à l’école. Aux conditions matérielles déficientes s’ajoutait le caractère autoritaire des méthodes éducatives, la prédominance de l’apprentissage par cœur, l’inculcation d’un rapport de sujétion à l’autorité à travers l’« éducation patriotique » (tarbiya wataniyya) qui ont développé une représentation servile de l’adhésion à la nation et à l’État, et un rapport au savoir abstrait et passif.

Depuis quelques décennies déjà, la croissance démographique non maîtrisée avait entrainé une grave surcharge des classes. On a vu alors fleurir les cours particuliers, et se multiplier les institutions d’enseignement privé à but lucratif, proposant des cours de renforcement aux élèves des écoles et lycées publics, souvent assurés par les enseignants de ces mêmes écoles.

Aujourd’hui, alors que près d’un tiers de la population est en exil, et presque autant déplacée à l’intérieur du pays, c’est près de la moitié des enfants qui sont déscolarisés. En 2015, d’après un rapport du secrétariat général de l’ONUle ministère de l’éducation syrien reconnaissait que « depuis le début du conflit, plus de 6 500 écoles (avaient) été détruites, partiellement endommagées, utilisées comme abri pour les déplacés ou rendues inaccessibles. »

Selon un rapport de l’Unicef de 2016, « la Syrie dénombre 2,1 millions d’enfants en âge d’être scolarisés (5-17 ans) qui ne vont pas à l’école. Par ailleurs, 600 000 enfants syriens réfugiés dans la région sont également privés d’éducation. »

Deux, trois, quatre déplacements

Dans les zones passées sous contrôle des rebelles, les écoles, comme les hôpitaux ou les bâtiments publics, n’ont pas été épargnées ; elles ont même souvent été ciblées par les bombardements de l’armée syrienne. Dans les régions restées sous le contrôle du régime, alors que nombre de bâtiments scolaires étaient mis à disposition pour des durées plus ou moins longues pour accueillir des déplacés sans ressources, les écoles publiques en activité voyaient leurs effectifs doubler ou tripler ; sans parler de la situation des exilés dans les pays voisins, ou de celle des camps.

Pratiquement, pour des milliers d’enfants dont les familles ont parfois subi deux, trois ou quatre déplacements successifs — parfois plus —, cela représente soit une coupure, soit un retard de plusieurs années à l’entrée à l’école. Le temps passant, ce sont aussi des enfants qui n’étaient pas ou plus enregistrés à l’état civil qui sont venus grossir les effectifs des enfants non scolarisés originaires de régions abandonnées par les politiques publiques.

Nayla*, une enseignante d’Idlib rencontrée à Damas début décembre 2018, raconte l’arrivée du Front Al-Nosra en 2015 : comment ses combattants ont imposé aux femmes de se vêtir selon une norme supposée « islamique », en pourchassant celles dont la robe laissait entrevoir un bout de cheville ; comment des « gamins » séparaient les femmes de leurs maris dans les taxis collectifs, sous prétexte de mettre les hommes devant et les femmes derrière ; comment ils accusaient les fonctionnaires, et particulièrement les enseignants, d’être des chabiha (miliciens du régime) ; comment ils ont transformé le contenu de l’enseignement.

Des guides de bonne conduite

Mais selon Nayla, lorsque « la coalition »1 a pris en main la ville d’Idlib, des  mourchidates (sortes de guides de bonne conduite) étaient déjà envoyées dans les établissements scolaires pour surveiller la tenue des écolières. Une anecdote a eu un grand retentissement dans la ville : lors d’un examen, l’une de ces mourchidates a voulu faire sortir une jeune fille dont elle estimait la tenue incorrecte. Les autres élèves se sont alors solidarisées avec leur camarade, jusqu’à l’arrivée du père de la jeune fille qui s’est mis en colère et a obligé cette pseudo-éducatrice à laisser les élèves tranquilles.

Les programmes officiels, mais expurgés

Toutefois, poursuit l’enseignante, à la différence du Front Al-Nosra, qui avait imposé ses propres programmes scolaires en supprimant les cours de philosophie, remplacés par des cours de religion, les écoles d’Idlib sous le contrôle de la coalition ont conservé les programmes officiels, simplement expurgés de leur contenu politique et du culte de la famille Assad. Et il restait même encore en 2018 une école dont le personnel continuait à être payé par le gouvernement syrien, et qui appliquait les programmes officiels dans leur totalité.

De fait, dans un certain nombre de régions sorties de la tutelle du régime entre 2012 et aujourd’hui, les enseignants restés sur place ont plus ou moins longtemps continué à toucher leur salaire de l’État. Les écoles fonctionnaient, malgré les difficultés matérielles, en suivant les programmes officiels simplement expurgés des cours d’« éducation patriotique » ou d’« études sociales ». La préoccupation des enseignants restait en effet de permettre aux élèves de préparer les examens débouchant sur les diplômes dotés d’une reconnaissance officielle. À Alep, dans la partie orientale, le Conseil de région avait repris en main l’éducation, réhabilité de nombreuses écoles, et payait les enseignants. Ceux-ci, de la même façon, appliquaient les programmes officiels, en supprimant les cours d’éducation politique, mais en introduisant de nouvelles activités artistiques et en formant les enseignants à des méthodes éducatives nouvelles.

Les régions administrées par les Forces démocratiques kurdes représentent un cas à part : l’administration autonome a mis en place un enseignement en kurde, tout en préservant pour les élèves arabes un enseignement en arabe, et en introduisant un enseignement spécifique pour les élèves de la petite minorité de langue syriaque. Les programmes ont fait l’objet d’une refonte totale, adaptée au projet politique du nouveau régime.

Dans les régions restées ou revenues sous le giron du régime, tous les enfants, y compris les déplacés, doivent officiellement être accueillis dans les écoles publiques. Mais l’importance des déplacements internes a fortement aggravé la surcharge des classes et la dégradation des conditions d’accueil des enfants. On parle souvent de classes de 40, 50, parfois jusqu’à 60 élèves même après dédoublement, avec accueil d’une session le matin et d’une autre l’après-midi. Ici ou là, toutefois, on signale déjà un allègement de la pression du fait d’un début de retour des déplacés.

À Banyas, Hanaa*, enseignante en école primaire, rapporte que les effectifs des classes sont passés de 30 à 40 ou 50 par classe suite à l’afflux des déplacés, souvent en provenance d’Alep, à partir de 2012. Certes, le massacre du printemps 2013 avait entrainé la fuite d’une grande partie de la population des quartiers sunnites, mais leurs écoles n’avaient pas échappé à la destruction. Toutefois depuis la reprise d’Alep, nous dit-elle, un certain nombre de familles repartent dans leurs villages et quartiers, allégeant la pression.

Une urgence absolue

Selon son amie Sorayya*, la surcharge est parfois aggravée par la pression de parents réticents au dédoublement des classes, qui insistent pour que leurs enfants aient tous les mêmes horaires : à Banyas, la plupart des écoles y auraient renoncé, tandis qu’à Lattaquié, selon un autre témoignage, l’administration scolaire, après avoir mis en place le système de double session du matin et de l’après-midi, y a renoncé, avant d’y revenir…

Face à cette situation, les Syriens n’ont certes pas attendu l’intervention des organisations internationales, agences intergouvernementales ou ONG, pour se mobiliser : « Il s’agit d’une urgence absolue, nous dit Souheir*, laisser ces enfants trainer dans la rue, c’est les livrer à la délinquance, et à la merci d’un embrigadement terroriste. » Pour y répondre, les habitants s’appuient d’abord sur les ressources locales, les bonnes volontés, le bénévolat, et l’aide matérielle des notables et de diverses structures existantes, mais aussi sur une aide matérielle et financière venant de l’étranger, parfois du Liban proche, d’organisations caritatives chrétiennes, ou d’associations de tailles diverses, en lien avec des relais locaux informels. Mais la loi interdit de recevoir une aide de l’extérieur sans l’autorisation de l’État. Quelles que soient leur identité et leur orientation politique ou confessionnelle, ces initiatives doivent ruser avec l’obligation pour tout établissement scolaire de se placer sous l’égide du ministère de l’éducation.

Fait ainsi écho aux propos de militants de Lattaquié ou de Damas, ce témoignage de Nabil Antaki, médecin fondateur des Maristes bleus, qui ont pris en charge des milliers de déplacés provenant des quartiers est d’Alep2 : « Ce que nous faisons est illégal… Alors on joue avec le vocabulaire, on ne parle surtout pas d’école, mais de "projet" ».

À Lattaquié, alors que jusqu’alors les seules structures éducatives préscolaires étaient privées et payantes, deux jardins d’enfants ont été mis sur pied par des associations, pour accueillir spécifiquement les enfants des familles déplacées. Leurs moyens réduits ne leur permettent malheureusement pas de répondre à la demande, regrettent leurs responsables. Dans le premier cas, les militants ont pris le parti de travailler dans un cadre officiel, ce qui leur permet de recevoir légalement des financements étrangers, et de payer des salaires, mais les soumet à une surveillance officielle contraignante. Dans le second, le refus de dépendre tant du contrôle du régime que de celui des bailleurs étrangers leur assure une plus grande liberté d’action, mais limite leurs moyens : ils s’appuient d’abord et avant tout sur le bénévolat, et sur leurs liens avec un groupe d’exilés qui réussissent à transmettre une aide matérielle modeste par des voies informelles. Ce faisant, ils se placent dans l’illégalité, et savent qu’ils courent un risque.

Dans la banlieue de Damas, Oumm Wassim*, d’abord active au Croissant rouge syrien, a réussi, grâce à cette couverture, à ouvrir un centre d’accueil d’enfants déplacés avec l’aide et au sein d’une école privée. Les activités y sont de deux types : en soirée sont accueillis des enfants ayant besoin de rattraper le temps perdu dans les matières de base (langue arabe, langue anglaise, mathématiques) ; en journée, c’est le tour de ceux qui sont exclus de l’école parce que démunis de papiers d’identité. Le samedi, enfin, sont organisées des activités extrascolaires ouvertes à tous, incluant un travail d’expression corporelle visant à les libérer des angoisses accumulées.

L’accueil d’enfants à l’étape préscolaire a pour but à la fois à les aider à surmonter le traumatisme qu’ils ont vécu, et à leur donner les moyens de retrouver le chemin de l’école primaire. Mais à Lattaquié comme à Banyas, comme dans les communes de la banlieue de Damas, les militants soulignent tous combien la surcharge des classes en primaire risque d’anéantir une partie de ces efforts, dès qu’ils rejoignent l’école officielle, malgré l’aide matérielle apportée par l’Unicef.

Développement du privé

Dans quelle mesure la défaillance de l’enseignement public peut-elle favoriser le développement d’un secteur privé confessionnel ou lucratif, en plein essor à la veille du soulèvement de 2011 ?3 Quand on sait que plus de 80 % de la population syrienne vit en dessous du seuil de pauvreté, cela ne peut évidemment concerner qu’un minorité, et aggraver un peu plus le fossé entre une petite élite de privilégiés et la masse de la population.

À Salamiyé, on me cite un nombre croissant d’« instituts » qui offrent un enseignement complémentaire le soir à des groupes de vingt élèves, avec des enseignants eux-mêmes souvent issus de l’enseignement public qui complètent ainsi leur revenu mensuel ou leur pension de retraite. C’est le cas de Rafik*, professeur de sciences à la retraite qui enseigne dans trois de ces instituts privés. Mais il explique que ceux-ci existaient bien avant les « évènements ».

Même si, selon quelques témoignages, le poids des cours d’« éducation patriotique », « culture nationale » et autre « études sociales » se serait allégé dès avant 2011, le régime tient à garder le contrôle du contenu de l’enseignement, contre toute tentative d’introduire une « pensée subversive », qu’elle soit religieuse ou culturelle.

L’Unicef, dont le partenaire officiel reste l’État , contribue à la « modernisation » des programmes, pour permettre aux élèves de rattraper leur retard, et plus largement pour repenser les cursus. Mais les programmes en cours d’élaboration sont l’occasion de débats et de controverses qui risquent d’appauvrir encore plus le contenu de l’enseignement. Sont en jeu non seulement les enseignements d’histoire et de géographie, d’instruction civique, mais aussi de littérature, puisque tel auteur revendiqué par l’opposition subit de ce fait les foudres des responsables, tandis que l’illustration d’un manuel par un personnage barbu ou voilé risque d’apparaître comme un soutien aux islamistes.

Bien sûr, la langue d’enseignement est également en question. Il est exclu d’introduire le kurde ou toute autre langue minoritaire, même en option. Mais le ministère a commencé à introduire le russe dans les écoles secondaires. Jusqu’à quel point des conseillers russes ou iraniens vont-ils intervenir ? Dans deux éditions du 23 janvier et du 6 mars derniers, le Syria Report évoque l’expansion des relations de ces deux pays dans le secteur éducatif. L’Iran aurait déjà ouvert de nombreuses écoles à Damas, Lattaquié et dans l’est syrien.

En attendant, à l’opposé, la région sous administration des Forces démocratiques kurdes est en train de mettre en place un système éducatif « national », qui reproduit les tares du système baasiste du point de vue idéologique. Éducation politique révolutionnaire, culte de la personnalité d’Abdullah Öçalan suscitent le mécontentement d’une partie de la population de ces régions, particulièrement des non-Kurdes. Dans 2 400 nouvelles écoles, seules les dernières classes suivent le programme syrien. Pour les autres, les anciens manuels sont interdits.

À l’instar de la reconstruction du pays, celle d’un système scolaire efficace risque non seulement d’être longue, mais plus encore un rêve impossible. Loin de la société « plus saine et plus homogène » à laquelle prétend son président, l’école qui se prépare en Syrie en sera réduite pour longtemps à ne fournir qu’une masse de travailleurs sans qualification à un marché totalement dérégulé, aux côtés d’une petite minorité de diplômés médiocrement qualifiés et réduits au silence, et au mieux une minuscule élite vouée à l’émigration, ou à un affairisme sans frontières dans un monde globalisé. Même si quelques expériences portées par des militants ou des pédagogues soucieux d’une conception nouvelle de l’école susceptible de former des citoyens ouverts se poursuivent, on ne peut que craindre que leurs efforts ne soient anéantis par un régime dont le seul souci est de se maintenir à n’importe quel prix.

1NDLR. La coalition rebelle islamiste Jaich Al-Fatah (L’Armée de la conquête), rassemblant principalement le Front Al-Nosra, Ahrar Al-Cham et Faylaq Al-Cham, et des factions de l’Armée syrienne libre, s’empare de la ville d’Idlib en mars 2015.

2Nabil Antaki, Georges Sabé, Les Lettres d’Alep, L’Harmattan, 2018.

3Il est amusant de lire que le ministère de l’éducation s’inquiéterait du développement des cours privés qui renforceraient « la tendance à l’apprentissage par cœur » (sic) et, selon une information officielle, tenterait de réagir « en mettant en place des cours par Internet et en améliorant le système d’évaluation ».

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