23 852 €Collectés
60%
40 000 €Objectif
23/36Jours

Retours du Soudan. Une photo, un texte (3)

Talodi, le bout du monde

Gwenaelle Lenoir

Sur la photo, tous les ingrédients de la petite ville soudanaise provinciale, un peu oubliée du pouvoir central, à l’écart des grands axes, tranquille et même ennuyeuse. Une avenue qui n’a jamais connu l’asphalte, un café protégé du soleil par un grand arbre, avec sa sett as-shay (dame du thé) habile et souriante, les chaises en plastique de couleur, quelques clients nonchalants, les motos-taxis, indispensables dans ces contrées où la voiture individuelle est rare et le transport en commun encore plus.

Sauf que nous sommes à Talodi, et que Talodi, ce n’est pas n’importe quelle ville, au Soudan.

D’abord, il faut y arriver, et rien que ça, c’est une aventure exigeant patience et détermination.

Talodi, ce n’est pas tout à fait le bout du monde, mais c’est le bout du Soudan. L’extrême sud. Pas loin, derrière les montagnes qu’on voit au fond de la photo, c’est un autre pays, le Soudan du Sud.

Talodi a été la capitale des monts Nouba. C’est intéressant, les monts Nouba. Ce sont les Britanniques qui, au XIXe siècle, nommèrent « Nouba » les populations africaines vivant là, poussées dans ces petites montagnes granitiques surgissant de la plaine. Elles n’avaient alors guère que cette implantation géographique en commun. Depuis, une identité nouba s’est développée, même si chacun sait à quel peuple nouba il appartient.

Les Anglais, toujours eux, ont fait de Talodi la capitale des monts Nouba. Avant de la déchoir brutalement. Il faut dire qu’en 1906, à l’issue d’une parade militaire, les troupes, composées de locaux, massacrèrent les maîtres anglais et égyptiens… La ville perdit son statut au profit de Kadogli, un peu plus à l’ouest.

La petite provinciale vit isolée du reste du pays, mal desservie, lointaine, tout au bout de ces pistes où peuvent surgir, à tout moment, les guérilleros de l’Armée populaire de libération du Soudan (Sudan People’s Liberation Army, SPLA) de John Garang, ou d’autres groupes plus ou moins identifiés. Aujourd’hui encore, les routes ne sont pas sûres.

Rien d’extraordinaire pour les monts Nouba, région martyre. Mais la petite ville provinciale s’est une fois encore distinguée, et 110 ans après le massacre de la parade militaire, certains ont fait les frais de la détermination des gens de Talodi.

En 2010 commence la ruée vers l’or. On redécouvre les anciens filons. Les orpailleurs arrivent de toute la région, et bientôt de tout le pays. Et puis viennent quelques entreprises plus équipées, attirées par les dollars, puisque l’indépendance du Sud-Soudan se profile, et qu’avec lui les puits de pétrole vont sortir du giron de Khartoum…

Seulement, les industriels débarquent avec des techniques hors de portée des orpailleurs artisanaux. Notamment celle qui utilise du cyanure pour séparer l’or de la roche. Accidents, incendies…, la santé de l’environnement, des humains et de leurs animaux en prend un sacré coup.

Les entreprises appartiennent à des hauts gradés, et même au frère du redoutable Hemetti, chef des janjawid de terrible réputation ? Talodi s’en moque. Elle en a défié d’autres. Manifestations, sit-in, saisie de la justice, les habitants se battent tout seuls. Sans autre résultat que la répression.

Jusqu’à la révolution de 2019.

Ils en sont, à Talodi, évidemment. Et à la fin, ils obtiennent ce qu’ils demandaient : les industriels doivent déguerpir.

J’ai rencontré trois des jeunes hommes qui ont eu le courage, la folie, pour tout dire, de tenir tête au régime d’Omar Al-Bachir avant le soulèvement populaire. Hussein Noureljalil est un géant barbu de 33 ans, employé de la succursale locale de la banque agricole. Sharaf Eddin Fadol, travailleur indépendant, est un grand maigre enthousiaste de 32 ans. El Fatih, le plus vieux de la bande, 37ans, discret et posé, a le sourire facile. Ils s’assoient parfois sur les chaises en plastique du café de la photo. Et ils surveillent de près le cours de la révolution, à Khartoum. Car ce sont quand même eux qui l’ont commencée, avant tous les autres.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.