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« The Independent Arabia » est-il vraiment indépendant ?

Offensive saoudienne pour le contrôle de journaux arabes et britanniques · Quand un site arabe paraît sous le parrainage d’un journal britannique prestigieux comme The Independent, on pourrait espérer une qualité et une rigueur professionnelles. En réalité, il s’agit d’une entreprise de propagande du régime saoudien, en mal de légitimité.

Qu’obtient-on en mélangeant de l’argent saoudien que l’on soupçonne fortement d’être public, un jeune journaliste saoudien plein d’« enthousiasme » à l’égard de l’héritier du trône Mohamed Ben Salman et un journaliste libanais expérimenté — par ailleurs membre du parti des Forces libanaises, dont il a longtemps conseillé le leader avant de faire ses armes dans l’audiovisuel, et de créer des sites d’information sous l’égide de l’occupation américaine en Irak ? Ajoutez à cela une journaliste égyptienne acquise au pouvoir de notoriété publique, des éditorialistes comme Walid Phares, conseiller de la campagne électorale de Donald Trump, ou encore la fille d’un shah d’Iran déchu. Mixez le tout dans un récipient médiatique numérique portant le nom d’un célèbre journal britannique. Résultat ? The Independent Arabia.

Il s’agit du nouveau site en version arabe du célèbre quotidien britannique, lancé en début d’année, et dont les droits ont été acquis par le milliardaire saoudien Soltan Mohamed Abouljadayel, que l’on suspecte d’être lié à des établissements bancaires publics en Arabie saoudite1.

Au-delà de la polémique suscitée par la propriété désormais saoudienne de médias et sociétés de presse britanniques, est-il pensable, avec tous les ingrédients que nous venons de citer, que le célèbre quotidien britannique puisse conserver sa saveur originale ? Autrement dit, The Independent Arabia peut-il vraiment être… indépendant, comme son nom est censé l’indiquer ? Ces questions ont d’abord été soulevées par le Guardian qui s’est interrogé sur la politique éditoriale de ces nouveaux sites, au vu de leur lien avec l’Arabie saoudite. Dans un autre article, le site Middle East Eye a mentionné que l’acquisition par l’investisseur saoudien d’un tiers des actions « suscite des craintes quant à l’indépendance du journal ».

Autre question : pourquoi l’Arabie saoudite cherche-t-elle à acquérir un nouvel organe de presse qui vient s’ajouter aux dizaines, voire aux centaines de médias que le pays possède déjà, et en plusieurs langues ? Et pourquoi cette offensive visant à mettre la main sur des médias britanniques au point de provoquer l’inquiétude du gouvernement ? The Independent n’est pas le premier média occidental à contracter un accord avec le groupe saoudien. La société Bloomberg l’a précédé en signant l’année dernière un contrat de dix ans avec le Saudi Research and Marketing Group, en vue de la diffusion des chaînes Bloomberg et SkyNews en arabe. Le Guardian a d’ailleurs rapporté que le ministre de la culture britannique prévoyait d’ouvrir une enquête sur les financements de sites britanniques en partenariat avec l’investisseur saoudien Soltan Mohamed Abouljadayel, en raison des liens de ce dernier avec le bras armé du pouvoir royal sur le plan financier. La décision finale sera prise à la fin du mois de juin 2019.

Quand un quotidien britannique vend son âme

Mais avant d’entrer dans les détails, examinons l’historique de l’affaire.

Après la suspension de l’édition papier de The Independent en 2016 et l’annonce d’une conversion numérique, la société ASA Media, propriétaire du journal, a vendu la licence au groupe Johnston Press. Celui-ci aurait vendu à son tour le tiers des actions au milliardaire saoudien Soltan Mohamed Abouljadayel. Peu de temps après, on apprenait que le Saudi Research and Marketing Group qui détient notamment le journal arabophone progouvernemental Asharq al-Awsat avait obtenu une franchise pour la diffusion du journal numérique en quatre langues : l’arabe, le turc, le persan et l’ourdou2.

Pourquoi The Independent ? Sans doute la réponse réside-t-elle principalement dans le besoin de crédibilité. L’histoire du royaume wahhabite avec les médias qu’il possède ou finance a forgé dans l’esprit de nombreux lecteurs l’image d’organes qui relèvent davantage de la propagande que de l’information, bien loin de l’intérêt du lecteur pour une information indépendante. Il faut dire que le phénomène ne se cantonne malheureusement pas à la presse saoudienne ; il s’est étendu dans la dernière décennie à tous les médias arabes, sauf exception, et s’est accentué avec la polarisation croissante dans la région entre l’axe pro-américain et l’axe pro-iranien.

Cette politique d’acquisition de médias n’est pas nouvelle pour le royaume qui y investit ses pétrodollars depuis les années 1960. La presse arabe a d’ailleurs longtemps été nourrie par le boom des pays pétroliers, notamment l’Arabie saoudite et le Qatar, tout particulièrement durant les trois dernières décennies. C’est ainsi que l’intérêt des Saoudiens pour l’acquisition ou l’investissement dans des médias arabes (en Égypte surtout, ainsi qu’au Liban) s’est accru depuis les années 1980-1990, parallèlement à une politique étrangère qui ambitionnait de jouer un rôle décisif dans les affaires des autres pays arabes.

Quels critères professionnels ?

Petit à petit, par leur soumission à des orientations gouvernementales peu intéressées par les normes professionnelles, ces médias ont perdu en crédibilité. Quant aux journaux qui sont encore lus par un public traditionnel, comme Asharq al-Awsat, ils ne sont plus en phase avec le jeune public, plus porté sur le numérique, et qui constitue la cible du véritable gouvernant du royaume d’Arabie saoudite, le prince héritier Mohamed Ben Salman.

Par ailleurs, lorsque l’on considère le meurtre d’une rare barbarie du journaliste Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat de son pays à Istanbul l’année dernière, les « épisodes » d’emprisonnement de princes et d’hommes d’affaires saoudiens soumis au chantage dans l’hôtel Ritz de Riyad, le scandale de l’enlèvement du premier ministre libanais Saad Al-Hariri, obligé de présenter sa démission depuis la capitale saoudienne, et l’image désastreuse qui en a résulté dans la région, mais aussi dans le monde, on comprend mieux l’idée de se doter de The Independent, un titre occidental à l’appréciable réputation professionnelle. Cela paraît logique dans la mentalité des Saoudiens qui pensent que l’on peut tout acheter.

Ce jugement est toutefois nuancé par un expert saoudien en communication, qui a souhaité conserver l’anonymat, et qui indique que le projet de The Independent a commencé « bien avant le meurtre de Khashoggi, Riyad ayant senti la nécessité de s’adresser au monde arabe d’une manière nouvelle, et à travers de nouveaux formats médiatiques. Ils ont donc voulu avoir un site d’information crédible, selon les normes professionnelles internationales, un site varié, moins partisan et moins agressif, qui pouvait explorer de nouveaux marchés de communication politique, en mettant à profit l’expertise du journal britannique, The Independent ayant annoncé qu’il superviserait le contenu des quatre éditions en arabe, persan, turc et ourdou, tant dans le fond que dans la forme. » Et l’expert d’ajouter : « Les langues choisies sont elles-mêmes des indicateurs des marchés visés par l’Arabie saoudite pour étendre son influence. »

Il est légitime dès lors de se poser la question : loin de prétendre rehausser le niveau de la presse dans l’intérêt du lecteur, la volonté saoudienne de se doter d’une nouvelle virginité médiatique ne vise-t-elle pas à redorer le blason de sa communication politique ? Autrement dit de manipuler l’opinion publique en l’« orientant » de manière plus subtile dans les régions où elle prétend à un rôle politique ?

Une rédaction orientée

Le jeune Adwane Al-Ahmari est un journaliste saoudien qui a commencé sa carrière en 2002 dans le journal Al-Watan avant de travailler pour Al-Hayat et Asharq al-Awsat. Il a aussi travaillé comme correspondant pour la chaîne satellitaire Orbit qui émet depuis Riyad, et pour la chaîne Rotana Khalijiya, propriété du prince Al-Walid Ben Talal. Dans les milieux journalistiques, on le qualifie de « porte-parole de Mohamed Ben Salman », tant il est l’un des plus fervents soutiens du prince héritier dont il n’hésite pas à célébrer les accomplissements sur son compte Twitter en toutes occasions, y compris les plus futiles.

S’il était « naturel » pour l’entourage de Mohamed Ben Salman de l’avoir choisi pour le poste de rédacteur en chef du site arabe, les choix portés sur d’autres personnes ont pu soulever des questions quant à l’orientation du nouveau site. C’est le cas notamment pour le Libanais Amjad Iskandar, nommé à la tête du bureau de Beyrouth. Ce membre du parti des Forces libanaises a commencé sa carrière en 1983 en tant que correspondant de la revue Al-Massira, organe du parti des Forces libanaises, avant d’être nommé à la tête de ce service. En 1985, il a présenté le journal sur Radio Liban libre, antenne du même parti, puis a travaillé en tant que correspondant de terrain durant la guerre Iran-Irak. Il a ensuite présenté le journal sur la chaîne LBC (également fondée par les Forces libanaises en 1985) et coordonné le lancement de Radio Irak dans le cadre d’un contrat entre la LBC et le Comité médiatique irakien, organe de l’administration américaine en Irak, afin de former et de faire évoluer les journalistes des chaînes Al-Irakiya, Radio Irak et d’autres.

C’est aussi le cas de Mona Madkour, journaliste égyptienne ayant travaillé pour de nombreux journaux du Golfe ainsi que pour des sites internet. Qualifiée de « journaliste du Golfe en Égypte » et connue pour être proche du pouvoir, elle a été nommée à la tête du bureau du Caire.

Le bureau de Beyrouth ne s’est pas gêné pour recruter des journalistes membres ou proches du parti des Forces libanaises, ou, dans le meilleur des cas, de l’Alliance du 14 mars dont on connaît les liens avec l’Arabie saoudite, ou des agents techniques travaillant depuis longtemps dans la presse des pays du Golfe. La neutralité médiatique devient difficile dans ces conditions, surtout avec la polarisation politique et idéologique aiguë qui domine la région depuis un certain temps entre la presse iranienne et celle de ses alliés d’une part, et celle des États-Unis, des pays du Golfe et de leurs alliés respectifs d’autre part.

Bien qu’une source bien informée du site en langue arabe nous ait indiqué que celui-ci s’efforçait de veiller au respect des normes professionnelles et à une certaine neutralité « dans toute la mesure du possible », ces efforts semblent concerner des dossiers assez éloignés du royaume, comme celui de l’Algérie. Cette neutralité sélective révèle en réalité l’absence de toute objectivité sur les autres dossiers. Sur le Soudan par exemple, on constate un parti pris en faveur du Conseil militaire, fortement lié au pouvoir saoudien, tandis que dans la version anglaise du site, le journaliste Robert Fisk a publié un reportage dénonçant le soutien de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis à la junte militaire, responsable de massacres lors des sit-in des manifestants.

Nous avons demandé à Zahira Harb, maîtresse de conférence en journalisme international à l’université de Londres, de suivre les publications de l’édition arabe de The Independent pendant un certain temps. Sa conclusion est qu’il « arrive que le site publie des sujets bien ficelés, qui valent la peine d’être lus, comme la couverture des évènements depuis Gaza par exemple. Mais, de manière générale, il y a une claire tendance à adopter la position saoudienne dans le traitement des sujets, qui est certes moins flagrante que pour la chaîne saoudienne Al-Arabiya par exemple, mais qui reste tout de même perceptible. » Zahira Harb attire par ailleurs l’attention sur un « alignement total sur les positions saoudiennes dans la rubrique ‟Opinions”, qui apparaît clairement dans les publications de Walid Phares3 depuis Washington ». Quant à comparer l’édition arabe et anglaise, Harb explique : « La version arabe ressemble jusqu’à un certain point à la version anglaise dans la forme, mais pas du tout dans le fond. A fortiori quand cela concerne un contenu politique en lien avec des États ou des gouvernements dont le projet et le discours sont proches du discours politique saoudien. »

The Independent Arabia a démarré par un entretien avec l’ancien ambassadeur saoudien à Washington Bandar Ben Sultan, publié en 5 très longues parties de 50 000 mots chacun. Comme l’ont soulevé des commentaires ironiques sur les réseaux sociaux, le journaliste qui a mené l’entretien s’est distingué par son « sens de l’écoute » face aux digressions de son invité, sans véritable discussion. D’autres observateurs voient dans ce démarrage une manière pour le site d’annoncer la couleur, et de signifier que Bandar joue un rôle très important dans la politique saoudienne actuelle, surtout étrangère, et en premier lieu sur le dossier américain.

L’Iran, voici l’ennemi !

Mais le véritable révélateur de la pratique professionnelle du site demeure sans doute le traitement du dossier iranien. Ici, nul besoin pour le lecteur d’examiner attentivement le propos, un simple survol suffit. En effet, depuis son démarrage, le site n’a cessé de publier des entretiens avec des opposants iraniens comme l’avocate Shirin Ebadi et l’ancien président iranien Bani Sadr, sans les contrebalancer par des entretiens avec des personnalités du camp adverse. De même, le site a publié des articles de la fille du dernier shah d’Iran, Noor Pahlavi, dans lesquels elle s’adresse aux femmes iraniennes. Il a également sollicité pour la rubrique « Opinions » des personnages tels que Walid Phares.

Enfin, dans sa couverture des attaques contre les pétroliers dans le détroit d’Ormuz ou celle des trois derniers sommets organisés à la Mecque à la fin du mois de mai, The Independent Arabia n’a laissé aucun doute sur sa manière de présenter l’Iran comme l’ennemi principal.

La traduction d’articles depuis le site anglais de The Independent est sans doute rigoureuse, mais quels critères président à leur choix ? Et qui, précisément, les choisit ? Le lecteur arabe peut-il par exemple espérer lire, en arabe, l’article de Robert Fisk sur le massacre au Soudan mentionné plus haut, qui a été publié sur le site anglais et qui dévoile le rôle de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis auprès du Conseil militaire soudanais ?

Un autre point, qui pourrait avoir son importance : il est facile, en parcourant le site en arabe, de savoir quels sont les articles qui ont été traduits de l’anglais et ceux qui ont été directement écrits en arabe, grâce à la mention des droits d’auteurs à la fin, et surtout à la différence de qualité et de niveau professionnel. Ce qui renforce l’impression d’un décalage flagrant dans les prestations, entre « collègues » qui, pourtant, exercent tous sous le même label. Cela montre aussi à quel point le contrôle que le site anglais avait promis d’exercer sur l’édition arabe s’est relâché, pour ne pas dire qu’il est devenu purement formel.

Il est possible que ce « relâchement » soit lié à la polémique actuelle dans l’espace médiatique britannique. Autrement dit, comme l’indique malicieusement un observateur, la raison de cette négligence est peut-être de laisser délibérément la version arabe prêter le flanc aux critiques, sur sa non-conformité au code de conduite britannique en matière de presse, prélude à une intervention légale contre la version arabe. L’avenir nous le dira.

Il est surprenant de constater que la plupart des confrères à Beyrouth que nous avons interrogés sur The Independent Arabia n’en avaient jamais entendu parler ! Ceux qui ont parcouru le site l’ont jugé « superficiel ». Quant à ceux qui l’ont lu plus en détail, ils estiment qu’il n’a pas réussi jusque-là à publier une analyse profonde ou un article de très grande qualité, se contentant de couvrir l’actualité.

L’opinion de Zahira Harb ne diffère pas beaucoup. Nous lui avons demandé si The Independent Arabia pouvait apporter une vraie plus-value dans l’univers des sites d’information arabes, six mois après son démarrage, et sa réponse a été clairement « non », surtout au vu du nombre de sites fréquentés par les lecteurs arabes. À ce jour, et de manière générale, ce sont encore les sites d’information des chaînes de télévision arabes, ou ceux qui diffusent en arabe comme la BBC Arabic, qui demeurent les plus consultés, d’après les sondages.

1The Financial Times a publié les détails de la vente de 30 % des actions de The Independent et de The Evening Standard à l’investisseur saoudien. Il a également rapporté que le gouvernement britannique envisageait sérieusement d’intervenir pour mettre fin à la transaction, au nom de « l’intérêt général ». Et que Soltan Mohamed Abouljadayel est lié à la NCB Capital, la branche d’investissement de la Banque nationale du commerce saoudienne, dont le gouvernement saoudien est l’actionnaire principal.

2Selon le communiqué de The Independent en date du 20 juillet 2018.

3Cet universitaire a occupé le poste de conseiller aux affaires étrangères durant la campagne électorale de Donald Trump en 2016, après avoir été conseiller à la sécurité nationale du candidat républicain Mitt Romney en 2012. Actuellement, il est co-secrétaire général du groupe parlementaire transatlantique et analyste en sécurité nationale auprès de la chaîne Fox News.

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