Politique, culture, société, économie, diplomatie

Thérapie par le théâtre au Liban

La voix des marginaux

Zeïna Daccache est la pionnière de la dramathérapie au Liban. Avec une technique qui utilise le théâtre à des fins psychothérapeutiques, elle a défrayé la chronique en mettant en scène des détenus des prisons de Roumieh et de Baabda. Aujourd’hui, c’est à Tripoli, dans une ville ravagée par la crise syrienne, qu’elle prépare sa nouvelle pièce avec des femmes libanaises et des réfugiées syriennes. Une occasion de réunir deux mondes et de mettre des mots sur les maux.

— Zeïna Daccache : « Rentre bien dans ton rôle, Fatmeh. Joue avec ton cœur. »

Fatmeh1, la trentaine, se redresse sur sa chaise en plastique. Elle scrute du coin de l’œil les dizaines d’autres femmes assises en cercle puis déplie un petit bout de papier griffonné au crayon. Elle prend son souffle et se lance.

— Fatmeh : « J’ai laissé mes parents, mes enfants, mon mari en Syrie et je me suis réfugiée ici, à Tripoli. »2 « J’ai vu le futur de mes enfants partir en fumée, leurs rêves sont perdus. Mes enfants étaient comme le jasmin de Damas, ils s’ouvraient peu à peu, mais maintenant je vois qu’ils se fanent. Le plus important pour l’être humain, c’est ce qu’il a au fond de lui, ses traditions, ses coutumes, mais cette génération, celle de mes enfants, elle a perdu tout ça. Ça me rend très triste de voir les enfants se faner plus vite que le jasmin. »

— Zeïna : « Tu es venue toute seule au Liban ? Où sont tes enfants ? »

— Fatmeh : « Je ne sais pas, ils sont perdus. Je me sens désespérée, je suis repliée sur moi-même. Je n’arrive à parler à personne. Je n’ai personne à qui me confier. Je suis très triste. »

Sous les néons, le cercle des femmes, parfois accompagnées d’enfants et de nouveaux-nés, s’empresse de réagir, de commenter, de tirer le fil de cette histoire naissante puis applaudit. Ce que vient d’interpréter Fatmeh, ce n’est pas seulement un rôle. C’est l’histoire d’une de ses camarades présente dans la salle. Une histoire que sa vraie protagoniste n’a jamais osé raconter.

« C’est un exercice. Je leur ai demandé d’écrire un secret sur un papier. Ensuite on a mélangé, on a redistribué et chaque femme a dû jouer ce qui était écrit sur le papier sans savoir à qui appartenait cette histoire », explique Zeïna Daccache. « L’idée, c’est de les faire parler d’elles, de leur redonner une voix. » La dramathérapie cherche, à travers des jeux de rôle et des exercices théâtraux, à encourager les participants à faire un travail sur eux et surtout à exprimer ce qu’ils gardent en eux.

Récit d’expériences

Dans la salle prêtée par le Forum des handicapés de Tripoli, le premier jeu consiste à imiter les gestes de l’autre en binôme, puis en groupe, puis tous ensemble. Elles ont l’air de danser. La metteur en scène installe un fond musical. On croirait un ballet. Une ambiance se crée, les mouvements se libèrent. Certains groupes restent assis, d’autres pleins d’entrain sautent et frappent des mains. Les visages, d’abord figés, se délient, on bouge tous les muscles du visage, on singe des expressions. Puis le grand cercle se forme et la danse laisse place à la parole. Une quarantaine de femmes participent.

Parfois les récits font scandale, heurtent les mœurs des actrices, qui sont aussi les spectatrices. La semaine passée, c’est l’histoire d’une mère qui a choqué l’audience. Son fils a été mutilé dans un grave accident et depuis, secrètement, elle se dit qu’elle aurait préféré ne pas avoir d’enfants. Les réactions ont fusé, les clichés sont ressortis — c’est une mauvaise mère, elle ne respecte pas la volonté de Dieu…

Une semaine plus tard, les cœurs sont apaisés. Mais au cours de l’exercice des papiers, l’histoire revient sur le tapis et, soudain, son auteure se lève et se désigne.

— Roula : « Zeïna, c’est moi. C’est moi la femme dont le fils a eu cet accident. »

— Zeïna : « Alors raconte-nous l’histoire de nouveau, c’est un très bon exemple. »

Roula est une femme grande et forte, elle porte un voile et une abaya marron foncé. Elle a presque le corps d’un homme et son histoire, elle la porte comme un homme. À la fin, le groupe applaudit longtemps.

— Zeïna : « Quand on a lu cette histoire la dernière fois, sans savoir qui c’était, il y a eu beaucoup de commentaires du genre : comment est-ce qu’une femme peut se dire qu’elle n’aurait jamais dû être mère ? Qui peut écrire des choses pareilles ? Maintenant, que vous savez que c’est Roula, que vous la connaissez, est-ce que ça vous surprend toujours ? Moi je la félicite d’avoir parlé. Je suis prête à parier qu’au moins la moitié d’entre vous ont pensé à un moment de leur vie qu’elles n’auraient pas dû avoir d’enfants. Elle, elle a eu le courage de le dire. Elle est courageuse de l’avoir partagé avec nous. »

Pendant les exercices, Zeïna Daccache note tout : les récits, les personnalités, les comportements…C’est à partir de ces témoignages, de ces tranches de vie glanées au fil des séances qu’elle va monter la pièce de théâtre.

De la dramathérapie en prison

Pour en arriver là, la dramathérapeute a beaucoup travaillé. Après des études de théâtre à l’école Philippe Gautier, alors à Londres, elle rentre au Liban où elle travaille avec des toxicomanes avant d’entreprendre des études en dramathérapie à l’université du Kansas aux États-Unis et un master en psychologie clinique à l’université Haigazian de Beyrouth. De retour au Liban en 2007, elle lance le premier centre pour la dramathérapie au Proche-Orient : Catharsis. Son premier projet de grande ampleur est un vrai défi : monter une pièce de théâtre au cœur de la prison de Roumieh où sont incarcérés les plus grands criminels du Liban et de la région. Avec une détermination sans borne, elle frappe à toutes les portes pendant un an avant d’obtenir l’autorisation de pénétrer dans le centre de détention. « Personne ne comprenait ce que je voulais faire, c’était tout à fait nouveau au Liban. Parfois on me disait que j’étais “psy pour acteurs”… J’ai dû tout expliquer. À la prison je pense qu’ils se sont dit que j’allais finir par me lasser de demander des autorisations, mais je revenais frapper… Au final, je crois que c’est eux qui se sont lassés », confie Zeïna Daccache, espiègle.

12 Angry Lebanese
Bande-annonce sur YouTube

Se pose alors un autre défi : se faire accepter en prison, instaurer une discipline et mener à bien le projet. Daccache peut certes compter sur sa renommée d’actrice extravertie qui sert parfois de brise-glace, mais c’est surtout au prix d’un travail acharné pendant quinze mois que la pièce voit le jour. En 2009, c’est la consécration pour 12 Angry Lebanese, une création inspirée des 12 Angry Men de Reginald Rose. Responsables politiques et médias sont présents à la première qui se déroule dans la prison. Le film documentaire qu’elle a tourné durant les répétitions a fait le tour du monde et a reçu plusieurs prix internationaux.

Zeïna Daccache a fait d’une pierre deux coups : les détenus sont parvenus à faire un vrai travail sur eux et leurs messages ont dépassé les barreaux de la prison. Deux mois après la représentation, c’est le cadre législatif libanais qui s’incline : la loi 463 sur les réductions de peine en cas de bon comportement en prison votée en 2002 mais jamais appliquée entre enfin en vigueur.

Schéhérazade à Baadba

L’ambition de la dramathérapeute est aussi de faire entendre à une société divisée et cloisonnée la voix des exclus, des marginaux, de ceux que l’on met sous silence. Après les hommes de Roumieh, ce sont les femmes de la prison de Baabda qui la reçoivent en 2011. Une nouvelle fois avec une pièce, Le Journal de Schéhérazade, et un documentaire (sortie en salle prévue pour le 20 novembre 2014 au Liban), Zeïna Daccache dépeint le quotidien de la vie en univers carcéral mais aussi la place des femmes dans la société libanaise. Viol, mariage forcé, drogues, adultère, meurtre…tout y passe. Tout ce dont on ne parle jamais est jeté sur la table par celles qui l’ont vécu3.

Sans nier leur culpabilité quand elle est avérée, les Schéhérazade de Zeïna Daccache questionnent par leurs récits les fondements d’une société patriarcale où il n’existait pas de cadre légal contre la violence conjugale4. C’est forte de ces expériences que la réalisatrice se lance aujourd’hui dans une nouvelle aventure libano-syrienne avec l’aide de l’ambassade des États-Unis au Liban. « Ce que je veux c’est réunir. Je veux que Syriens et Libanais communiquent », dit-elle au sortir d’une répétition.

Avec Zeïna Daccache, on peut parler de tout tant que le débat ne devient pas politique. C’est la ligne rouge à ne pas franchir, la hantise de la jeune femme. « Même si les réfugiés syriens au Liban c’est politique, je ne veux pas qu’on parle de ça…L’art doit faire aboutir à des messages beaucoup plus forts. »

Scheherazade’s Diary
Bande-annonce sur YouTube

À la fin des répétitions, les participantes sont transformées. Elles semblent détendues, à l’aise avec leurs corps, leurs mots, leurs regards. « Zeïna nous a rendu la parole », explique Amina, originaire de Homs en Syrie, avec émotion. « Toutes ces feuilles qu’on a lues, toutes ces histoires, j’ai l’impression qu’elles sont toutes les miennes. Depuis mon arrivée au Liban je suis passée par toutes ces situations : la peur, le désespoir, la misère…J’ai voulu marcher vers la mer et ne pas revenir. Mais après tout ça, je crois que ça ne va pas trop mal. Finalement, on a encore la volonté d’accomplir des choses. »

1Toutes les femmes de l’article ont requis l’anonymat.

2Depuis le début du conflit syrien en 2011, de violents combats opposent les quartiers de Bab al-Tebbeneh (sunnite, pro-opposition) et Jabal Mohsen (alaouite, pro Bachar Al-Assad). Bab al-Tebbeneh manifeste régulièrement en soutien aux djihadistes de l’Organisation de l’État islamique qui affrontent l’armée libanaise dans la localité d’Arsal au nord-est du pays.

3Jean-Philippe Cipriani, « Liban : du théâtre pour réhabiliter les prisonniers », Le Huffington Post, 16 août 2012.

4Après une longue campagne de la société civile et notamment de l’association Kafa, le Parlement libanais a adopté le 1er avril 2014 une loi contre la violence domestique. Lire « Liban : la loi sur la violence conjugale représente une avancée mais souffre de certaines lacunes », Human Rights Watch, 3 avril 2014.