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Médias

Tunisie. Mainmise et résistances dans le paysage médiatique

Le chef du gouvernement a échoué à nommer à la tête de l’agence de presse nationale un ancien collaborateur du régime de Ben Ali aujourd’hui proche d’Ennahda. Ce geste confirme la volonté de mainmise de la majorité parlementaire sur les médias publics, malgré les résistances du secteur.

Manifestation de journalistes devant le siège de la TAP. Sur les pancartes, de droite à gauche : « La liberté de la presse est une ligne rouge », « Le quatrième pouvoir n’est pas un pouvoir à genoux », et « Le gouvernement ne respecte pas la loi »
Fethi Belaid/AFP

Aéroport de Tunis-Carthage. Comme à chaque fois que je retourne en Tunisie, à l’arrivée comme au départ, l’agent de la police aux frontières me demande : « Vous êtes journaliste où ? Dans quel média ? ». La constance de cette question — posée systématiquement à tous les journalistes que je connais — ne permet pas de supposer une simple curiosité personnelle de la part de l’agent. Mes réponses varient entre l’agacement : « Pourquoi cette question ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? » et le sarcasme : « Vous faites des statistiques à la douane ? » Mais le fait est là : dix ans après le départ de Zine El-Abidine Ben Ali, les vieux réflexes résistent.

Le régime de l’ancien président tunisien surveillait de très près l’entrée des journalistes sur son territoire quand il la permettait et le périmètre de leurs activités, sans parler du travail des journalistes locaux. En 2010, le pays occupait la 164e place sur 178 dans le classement de Reporters sans frontières (RSF) pour la liberté de la presse. Aujourd’hui, il est remonté jusqu’à la 73e.

Un secteur tenu d’une main de fer

Sous Ben Ali, le principal quotidien francophone La Presse était un organe de propagande de l’État. Sakher Materi, ex-gendre du président et aujourd’hui condamné par contumace et réfugié aux Seychelles avait racheté en 2009 70 % du capital de Dar Assabah (Le Temps), la principale maison de presse privée. Trois titres se démarquaient alors par leur discours critique et en payaient le prix : Kalima, journal bilingue et clandestin, Al-Mawqif, le journal du Parti démocrate progressiste (PDP) régulièrement raflé des kiosques à journaux et Attariq Al-Jadid, hebdomadaire arabophone du mouvement Ettajdid, l’ancien Parti communiste tunisien qui était interdit, comme les autres, de publicité. Dans les médias audiovisuels, la libéralisation tardive et l’entrée en scène de chaînes privées se faisaient toujours sous l’étroit contrôle du clan Ben Ali, comme dans le cas de la radio Shems Fm lancée en septembre 2010 par la fille du dictateur, Nesrine Ben Ali, ou encore Zitouna Fm, caution religieuse de son mari à l’époque, Sakher Materi.

Quant à contrôler l’image du pays à l’étranger, l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) créée en 1990 et dissoute en 2011 avait été transformée en un véritable outil de propagande par l’ancien ministre et conseiller du président, Abdelwahab Abdallah. Chargée entre autres de gérer le budget publicitaire des entreprises publiques — et donc de les contrôler —, l’agence faisait également le tri entre les « bons » et les « mauvais » journalistes étrangers qui auraient le privilège d’officier dans le pays. On se souviendra ainsi des reportages de France 2 louant une Tunisie si féministe qu’on n’y voyait presque pas de femmes voilées dans la rue (le journaliste ignorait-il qu’elles étaient soit en prison, soit contraintes de s’engager au commissariat à ne plus porter le voile ?). Ou encore du publireportage du Figaro Magazine le 9 novembre 2007, dont le journaliste était reçu au palais de Carthage pour une interview exclusive, mais non moins conciliante, avec le dictateur.

Chassez le naturel…

C’est justement un ancien collaborateur de l’ATCE, Kamel Ben Younès, que le chef du gouvernement Hichem Mechichi a choisi de parachuter le 6 avril à la tête de l’agence Tunis Afrique Presse (TAP). Selon le rapport de la Commission nationale d’investigation sur la corruption et la malversation (2011) dont Mechichi faisait pourtant partie, l’homme aurait même perçu plus de 152 000 dinars (45 414 euros) en 2008 pour ses productions au sein de l’agence. Ancien collaborateur du quotidien arabophone Assabah, Ben Younès était depuis avril 2017 président directeur général de la radio religieuse Zeitouna FM, réputée proche d’Ennahda. Il avait également participé en mars 2021 au colloque politique des jeunes du mouvement. Le parti de Rached Ghannouchi n’a en effet aucun scrupule à recycler les suppôts de l’ancien régime qui avait pourtant sévèrement réprimé les islamistes, tant qu’ils lui prêtent allégeance, condition sine qua non pour recevoir l’absolution révolutionnaire du Cheikh.

Tollé chez les journalistes de la TAP. Alors qu’Abdellatif Mekki, ancien ministre de la santé et l’un des leaders du parti islamiste ne voit pas le problème d’une nomination partisane, les employés de l’agence organisent un sit-in de contestation le jour de l’annonce. Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et la centrale syndicale Union générale tunisienne du travail (UGTT) appellent le 13 avril à une grève en présentiel pour dénoncer l’obstination du gouvernement à maintenir Ben Younès à son nouveau poste.

Mais Mechichi persiste et signe : le chef de l’exécutif, qui occupe également la fonction de ministre de l’intérieur par intérim envoie des policiers accompagner le nouveau directeur lors de sa prise de fonction. Des journalistes sont agressés sur leur lieu de travail. Du jamais vu, même sous Ben Ali. Ben Younès finira par quitter les lieux sous les « Dégage ! » scandés par ces derniers. Le cri prononcé le 14 janvier 2011 vient rappeler la nature politique des pratiques ici dénoncées. Pour Mahdi Jelassi, secrétaire général du SNJT, « on est toujours dans le même système qui cherche à protéger ses intérêts, c’est juste qu’Ennahda l’a pleinement intégré ».

Dix ans de bras de fer

Au même moment, une mobilisation similaire a lieu dans les locaux de la radio Shems Fm, confisquée par l’État après le départ de Ben Ali et de sa famille. Alors que les journalistes attendent toujours sa cession par l’État qui la dit imminente — une procédure d’autant plus urgente que la chaîne connaît des difficultés financières et techniques —, le gouvernement décide le 12 mars de parachuter Hanen Ftouhi comme nouvelle directrice. L’incompréhension du personnel de la radio est à son comble, d’autant que Ftouhi, journaliste, n’a aucune expertise en termes de gestion financière ou administrative. Lors d’une conférence de presse en date du 5 avril 2021, le SNJT dénonce une volonté politique manifeste de faire échouer la cession et de contrôler la ligne éditoriale de Shems Fm.

Enfin, après l’exécutif, c’est le pouvoir judiciaire qui s’est mobilisé le 26 avril contre le président de la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), instance constitutionnelle de régulation dotée de pouvoirs réglementaires. Celle-ci avait ordonné la réquisition du matériel de la Radio du Saint Coran, qui avait joué un rôle dans la campagne électorale du député du parti Al-Rahma Saïd Jaziri, pour motif de diffusion illégale. Jaziri, qui n’a pourtant aucun statut légal dans l’organigramme de la radio, s’est empressé d’aller porter plainte contre Nouri Lajmi, président de l’Haica, pour vol, infraction et tentative d’homicide. Ni une ni deux, ce dernier a été convoqué par la police judiciaire.

Sit-in, manifestations, « Dégage ! » : Kamel Ben Younès comme Hanen Ftouhi finissent par renoncer à leurs postes de direction le 19 avril. S’il s’agit sans conteste dans le cas du premier d’un précédent au vu de la violence physique et symbolique de l’intervention policière, la volonté de mainmise sur les médias publics n’est pas nouvelle. En 2012 déjà, pendant le gouvernement de la Troïka dominé par Ennahda, le chef du gouvernement Hamadi Jebali avait également procédé à des nominations à la tête de la radio et de la télévision publiques. Sous prétexte de réformer le secteur audiovisuel public, ces décisions faisaient fi des nouveaux décrets-lois régissant la liberté de la presse, en remplacement du liberticide Code de la presse de l’ancien régime.

En août de la même année, c’était aussi un ancien collaborateur du régime de Ben Ali : Lotfi Touati, ancien policier, que le gouvernement d’alors nommait à la tête de Dar Assabah, également confisquée par l’État en 2011. Après un bras de fer de deux mois qui est allé jusqu’à l’observation d’une grève de la faim par certains journalistes, Lotfi Touati démissionne. Autant d’ingérences dans le secteur médiatique dans une ambiance assez délétère que faisait peser sur les journalistes Lotfi Zeitoun, le conseiller nahdaoui de Hamadi Jebali en charge de la question médiatique.

Un tournant inquiétant

Ces nominations arrivent dans un contexte de forte tension sécuritaire qui voit le retour d’une violence policière que l’on croyait révolue, avec notamment la saisie des téléphones des manifestants arrêtés et le viol de leurs données personnelles. Il n’est pas rare non plus que les syndicats de police s’en prennent aux journalistes dans leurs publications sur les réseaux sociaux. Or si Hichem Mechichi, ministre de tutelle, n’a pas de couleur partisane, sa politique est toutefois dictée par les intérêts du parti islamiste qui est son premier soutien au Parlement.

Pour Mahdi Jelassi, les manœuvres récentes sont plus inquiétantes que celles que le secteur médiatique a connues en 2012 :

Certes, il y a une continuité. Mais aujourd’hui, l’État est en train de se disloquer et il est incapable de protéger qui que ce soit, y compris les journalistes. En 2012, en plus de la société civile, il y avait une véritable opposition politique qui nous soutenait et permettait d’équilibrer la situation. Aujourd’hui, nous avons différentes nuances de droite au pouvoir et Abir Moussi1 comme première opposante. Des personnalités politiques qui prétendent appartenir au camp révolutionnaire ont déjà appelé la police à réprimer des manifestants. Nous sommes menacés de partout.

Pour la première fois depuis 2013, la Tunisie a connu un recul dans le classement mondial de la liberté de la presse publié chaque année par RSF. Si elle n’a perdu qu’un point, c’est en raison d’une tendance mondiale qui fait peser une menace sur la liberté de la presse, selon Amira Mohamed, vice-secrétaire générale du SNJT. Ainsi, cet acquis indéniable et unanimement salué du processus révolutionnaire démarré en décembre 2010 s’ajoute à la liste des victimes de la crise politique actuelle que vit le pays.

1Présidente du Parti destourien libre et ancienne responsable du parti de Ben Ali dont elle revendique l’héritage.

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