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Turquie. Le tourisme soumis aux aléas sécuritaires

Dotée de monuments, paysages, bords de mer et sites archéologiques grandioses, la Turquie multiplie ses efforts depuis près de quinze ans pour développer le tourisme de masse. Avec succès jusqu’en 2015, quand une série d’événements sont venus, pendant trois « années noires », contrarier son développement. Si cette activité repart à la hausse depuis 2018, les objectifs annoncés de 70 millions de visiteurs et 70 milliards de dollars de revenus en 2023 paraissent très ambitieux au regard des conflits qui mettent la région en péril.

La Mosquée bleue (Sultan Ahmet Camii) à Istanbul, l’un des monuments de Turquie les plus visités

La vague d’attentats de 2015 et 2016 a mis un sérieux coup de frein à dix ans d’essor continu du tourisme en Turquie. La menace terroriste en Europe était ces années-là dans tous les esprits, notamment après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan à Paris en 2015, créant un sentiment d’insécurité d’autant plus aigu que la guerre en Syrie était alors à son comble, les Russes se portant en septembre au secours du régime de Bachar Al-Assad alors en grande difficulté.

Attentats tous azimuts

Sur le territoire turc, des groupes djihadistes sévissaient à Istanbul (janvier 2016 à Sultanahmet, mars 2016 sur l’avenue Istiklal, janvier 2017 dans la discothèque Reina), à Ankara (octobre 2015 aux abords de la gare centrale) et dans les zones frontalières avec la Syrie (20 juillet 2015 à Suruç et 20 août 2016 à Gaziantep). En outre, les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK) revendiquaient des attentats commis à Ankara les 17 février et 13 mars 2016, et à Istanbul le 10 décembre de la même année. Enfin, en 2015, des attaques attribuées au mouvement d’extrême gauche Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C) visaient le consulat des États-Unis à Istanbul, les forces de police et le palais de Dolmabahçe.

De surcroît, la rupture du cessez-le-feu entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les autorités en juillet de la même année entrainait le sud-est de la Turquie dans un cycle de violences. Un conflit qui engendra le classement d’une large région par de nombreux pays en zone « déconseillée sauf raison impérative », s’additionnant à la zone frontalière avec la Syrie, « formellement déconseillée ».

Toutes ces attaques propageaient une image d’insécurité générale et de menace permanente, à l’opposé des rêves de repos et de plaisance en Turquie.

Tensions avec la Russie

À cela se sont ajoutés, un mois après le début de l’intervention militaire russe en Syrie, plusieurs incidents entre Ankara et Moscou, révélateurs de leur antagonisme sur le ce dossier. Le mardi 24 novembre 2015, la Turquie abattait un avion militaire russe à la frontière turco-syrienne, engageant les deux pouvoirs dans un bras de fer. Parmi les différentes mesures de représailles, le gouvernement russe interdit aux agences de voyages de vendre des offres vers la Turquie. Cette mesure touchait particulièrement le secteur, car les Russes constituaient la deuxième plus grande communauté de touristes (près de 4,5 millions en 2014, soit environ 12 % du nombre de visiteurs de cette année, il chutait à 0,8 million en 2016, soit moins 3,5 % du nombre de visiteurs de cette année-là), juste derrière l’Allemagne (5,2 millions en 2014).

En juillet 2016, la tentative de coup d’État contre le régime de Recep Tayyip Erdoğan est venue noircir encore le tableau : de nombreux voyages étaient annulés et la confiance des touristes envers la Turquie était à nouveau mise à mal. La mise en place de l’état d’urgence, levé en juillet 2018, et les purges massives qui ont suivi conduisirent de nombreux pays à inciter à la prudence face à une visite en Turquie. Ceci fut particulièrement sensible dans les tensions avec l’Allemagne, autre principale source du tourisme en Turquie.

Une communication offensive

Depuis 2018, le ministère de la culture et du tourisme met en œuvre une stratégie de communication très offensive s’illustrant par la publication de bulletins de presse qui mettent chaque mois en avant les progrès réalisés dans tel ou tel domaine. On peut citer à titre d’exemple : « Dans le secteur du tourisme, les réservations augmentent de 100 % » (8 mars 2018), « 2018, l’année de tous les records : plus de 46 millions de touristes » (31 janvier 2018), « L’augmentation du nombre de touristes continue au mois de mai » (28 juin 2019).

L’année touristique 2018
augmentation de 21 % du nombre de touristes, de 22 % du nombre de nuitées et de 12 % des revenus.
Source : Portail internet du ministère de la culture et du tourisme

Cet effort de transparence permet d’observer l’évolution des chiffres dans la durée. Entre 2001 et 2018, le nombre de touristes est passé de 11 à 39 millions, soit une augmentation de 350 %. L’année 2018 semble avoir rattrapé la chute de 2016 grâce, notamment, à la réconciliation avec la Russie, et les dernières données pour 2019 suggèrent que cette tendance se confirme. L’objectif de 70 millions de touristes en 2023 semble tout de même très ambitieux, puisqu’il se situe bien au-delà de la tendance 2001-2018.

Nombre de touristes par année, avec l’objectif de 2023 en rouge

Les Européens boudent le pays

Si le nombre global de « touristes » a repris le cours de l’évolution d’avant 2015, ce terme désigne toute personne entrée en Turquie grâce à un visa touristique et passant au minimum une nuit sur le territoire1. Ainsi, la quasi-totalité des dix pays dont le nombre de « touristes » a augmenté entre 2014 et 2018 (Russie, Ukraine, Bulgarie, Iran, Irak, Géorgie, Roumanie) peuvent être considérés comme circonvoisins, hormis l’Arabie saoudite et Israël2 et que le PIB par habitant de ces pays est inférieur à celui de la Turquie.

Les dix pays ayant la plus forte augmentation en nombre de touristes entre 2014 et 2018.

En revanche, les chiffres indiquent que pour l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni, les États-Unis, la France, les Pays-Bas, la Suède, la Norvège, l’Autriche et la Belgique, le nombre de touristes diminue pour la même période. La diminution la plus importante concerne l’Allemagne qui était le premier pays en 2014 (5,2 millions) et qui passe en deuxième position (4,5 millions, soit une perte de près de 15 %). L’évolution est encore plus marquée pour l’Italie (de 0,7 à 0,3 million, soit une perte de 60 %), et le contingent de la France diminue de 30 % (de 1 à 0,7 million). Les dix pays ayant la plus forte diminution en nombre de touristes entre 2015 et 2018 Les dix pays ayant la plus forte augmentation en nombre de touristes entre 2014 et 2018.

Les dix pays ayant la plus forte diminution en nombre de touristes entre 2015 et 2018

Diminution du revenu global

S’il n’est pas nécessaire de regarder les chiffres du tourisme pour analyser les réorientations politiques de la Turquie, ceux-ci laissent entrevoir des perceptions au-delà des gouvernements et des déclarations politiques. Non seulement la Turquie se tourne moins vers l’Europe et les États-Unis, mais les touristes de ces pays se détournent légèrement de la Turquie. Cela se fait également ressentir sur les revenus du secteur du tourisme en Turquie, car même si le nombre de touristes n’a jamais été aussi élevé, le revenu global de 2018 (24 millions de dollars, soit 21,87 millions d’euros) est inférieur à celui de 2014 (27 millions de dollars, soit 24,6 millions d’euros) à nombre de nuitées constant (30 millions).

La réussite de l’ambitieux plan de développement du tourisme nécessite un climat politique et sécuritaire apaisé, mais les relations avec les pays limitrophes (Syrie, Iran, Russie, Chypre) pourraient rapidement porter atteinte à l’objectif fixé. Ceci est d’autant plus vrai que si les flux de touristes en provenance de la Russie se sont très rapidement rétablis à la résolution du conflit avec la Turquie, la récupération des flux de touristes d’autres pays, notamment depuis l’Europe, demandera encore plusieurs années pour revenir au niveau antérieur à 2014. Seule l’image d’une Turquie pacifiée semble pouvoir atteindre cet objectif.

1Depuis 2011, il n’existe plus de touristes syriens ; ils ont « disparu » des chiffres officiels.

2Si cette tendance se confirme en 2019 pour Israël, les chiffres disponibles pour 2019 (de janvier à mai) montrent une érosion de 30 % de la part de l’Arabie saoudite.

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