Extraits

Turquie. « Nazo, femme de ménage »

Une nouvelle extraite de « L’Aurore », de Selahattin Demirtaş · Selahattin Demirtaş est détenu dans le cadre des purges qui ont suivi la tentative de coup d’État du 16 juillet 2016 en Turquie. L’Aurore est un recueil de nouvelles écrites en prison et dédiées « à toutes les femmes qui ont été assassinées et qui ont été victimes de la violence ». Un livre subversif au ton drôle et tendre pour raconter une réalité souvent cruelle. Dirigeant charismatique, leader du Parti démocratique des peuples (HDP), le principal opposant à Recep Tayyip Erdoğan est aussi un authentique écrivain. Il vient d’être condamné à quatre ans et huit mois de prison pour « propagande terroriste ».

La Renault Station 83 que vous voyez là-bas, c’est la voiture du quartier, et les gamins dedans, ce sont nos gars. Eux, ce sont les fils de Tante Halime. Celui au volant c’est l’aîné, Yusuf, les trois autres ses frères, et puis leur cousin Muhittin, et le galopin dans le coffre, c’est Süleyman, le fils de Muhittin. Ils bossent dans le placo, d’où le matériel dans le coffre. Quand ils trouvent du boulot, ils triment comme des fous, ils forment une super équipe. Mais du travail, il n’y en a pas tous les jours. C’est Yusuf qui dégotte les boulots, tous les tâcherons du coin le connaissent, c’est un bon petit. Il a arrêté l’école en primaire, il est fiancé à Süheyla, une fille du quartier. Süheyla, c’est la fille d’Oncle Orhan, concierge à la retraite. Le feu est passé au vert, on repart. Süleyman m’a aperçue au dernier moment, il m’a fait coucou depuis le coffre. Et moi je l’ai salué par la vitre du minibus.

Je m’appelle Nazan. J’ai dix-huit ans, j’ai suivi l’école primaire mais je n’ai pas pu aller au lycée. J’ai deux petites sœurs. C’est notre mère qui nous a élevées. Mon père travaillait pour la municipalité de Mamak, il est mort quand j’avais cinq ans. C’était un mécanicien hors pair, il est mort écrasé sous le bus qu’il réparait dans le garage de la municipalité, lorsque le cric a dévissé. À sa mort, ma mère était enceinte de huit mois. Il nous laissait une pension et ses magazines automobiles. Il était passionné de voitures. Tous les mois il achetait un magazine auto, il y découpait et collectionnait les images de voitures. Celle de ses rêves était une Mustang noire. Il avait collé le poster dans la cuisine. Il répétait toujours à ma mère qu’il allait bientôt s’en acheter une. Ma mère n’a jamais enlevé la photo de la Mustang, elle est encore dans la cuisine. J’ai grandi en lisant les magazines que mon père nous avait laissés, d’où mon intérêt pour les voitures.

Ma mère faisait des ménages, car la pension de mon père ne suffisait pas. À la fin de l’école primaire, j’ai commencé à aider ma mère dans son travail. Parfois, on laissait mes sœurs Nebile et Gülbahar chez notre voisine Tante Hasret. Dès que j’ai su bien faire le ménage, j’ai dit à ma mère : « Reste à la maison maintenant, je m’en occupe. » Ça fait un an que je fais les ménages toute seule.

Nous habitons à Mamak, dans le bidonville. Ici, tout le monde se connaît. Tout le monde est pauvre, mais la pauvreté ne fait grincer les dents de personne. C’est quand on descend en ville qu’elle nous saute aux yeux. Pour aller faire mes ménages, je prends le bus municipal. Je m’assois toujours près de la vitre. Mon truc, c’est de regarder les voitures et les gens à l’intérieur. Je passe le trajet à les observer quand le feu est rouge ou qu’il y a des embouteillages. En ce moment, par exemple, je suis à côté de la camionnette modèle Fargo 86 d’Oncle Haydar. Il transporte du matériel, quand il en trouve bien sûr. Il passe sa vie à attendre au coin de la rue qui débouche sur l’avenue principale. Il vient de Çorum, il a deux filles qui étudient à l’université. Sa femme Besime est invalide, elle s’est fait renverser par une voiture il y a trois ans. L’homme qui l’a fauchée s’est enfui, pensant qu’elle était morte. Une de ses filles s’est retrouvée en garde à vue l’an passé, il y a eu du grabuge à l’université, à cause des massacres de Sivas. Le feu est vert.

On reconnaît tout de suite les voitures des gens de notre quartier. Elles leur ressemblent. Des vieux de la vieille, usés, qui sentent la pauvreté, la peinture écaillée, les cheveux en bataille, de vieux modèles, les deux mains sur le volant, car le volant c’est la bouffe. Quand vous arrivez sur l’avenue principale, les voitures changent, les gens dedans aussi. Il y a des directeurs, des hommes d’affaires, des femmes qui conduisent, des beaux gosses. Leurs voitures sont plus neuves que celles de chez nous. Regardez par exemple l’homme et la femme dans la Passat grise qui arrive à notre hauteur… Sûr que les deux travaillent. La femme peut-être dans une banque, l’homme en tant que directeur de quelque chose. Il va d’abord déposer sa femme à la banque, ensuite il ira au travail. Ils sont sans doute mariés depuis longtemps, on dirait qu’ils sont forcés de partager la même voiture. De temps en temps, ils échangent deux mots sans se regarder. Le mariage s’est transformé en calvaire. Ils auront acheté la voiture à crédit en se partageant les mensualités, seulement l’homme se comporte comme s’il était le seul propriétaire de la voiture, l’avantage d’être au volant. Le trafic repart, maintenant c’est une Şahin turque blanche à côté de nous. Mal trafiquée. Les quatre jeunes qui sont dedans ne sont pas de chez nous mais ils sont de la même espèce. Ils vont au travail, à tous les coups. Des congénères qui tournent dans le quartier tout le week-end pour prendre un peu l’air. Au feu rouge, sur la voie d’en face, une BMW 7.40 bordeaux, une voiture magnifique. Les propriétaires chez qui je fais le ménage ont la même. La plaque aussi est la même. Attends voir un peu, c’est Murat Bey au volant ! Mais la femme à côté de lui n’est pas son épouse Sevgi. Sans doute une collègue de travail. Mon Dieu ! Voilà qu’il l’embrasse sur la bouche maintenant. Feu vert.

J’ai dû mal voir, ou mieux, je n’ai rien vu du tout. Madame Sevgi est médecin, elle travaille aux urgences. Murat Bey a une entreprise de bâtiment. Ils sont mariés depuis quatre ans, ils n’ont pas d’enfants mais ils sont très amoureux, enfin ils avaient l’air. La place Kızılay Meydanı1 est fermée à la circulation. Je descends du bus, obligée de continuer à pied. Il faut que je monte dans un autre bus qui part de Kızılay. Madame Sevgi habite au treizième étage d’une résidence à Çukurambar. J’y vais deux fois par semaine faire le ménage. Les braves gens, ils me paient au-dessus du tarif habituel.

Il doit y avoir une manifestation en cours à Kızılay, on a tiré des gaz lacrymogènes, l’odeur arrive jusqu’ici. Mes yeux commencent à me brûler, j’ai du mal à respirer. Les gens autour de moi toussent comme s’ils étouffaient, ils s’enfuient dans tous les sens. Et si je m’enfuyais moi aussi ? Le mieux, c’est que je traverse pour filer par la ruelle en face. Soudain j’ai dû recevoir un vilain coup, on dirait que ma tête a explosé en deux, je suis tombée, je suffoque. Oui, tout s’explique maintenant. D’accord, mais pourquoi je dois mourir ? Qui m’a tuée ? Peu importe, je laisse aux survivants le soin de régler le problème. Mon nez doit être cassé aussi, vu que je suis étalée face contre terre. Je contemple les événements assise au milieu de l’avenue, et tout semble trop réel pour être vrai. Le sang qui coule de mon nez envahit ma bouche. Des femmes se font traîner par les cheveux, des jeunes tentent de crier des slogans sous les coups de matraque, des gens lancent des pierres, d’autres essaient de se défendre en se servant de leurs pancartes comme de bâtons, il y a des blindés, des canons à eau, des sirènes, des sirènes…

Je suis dans l’ambulance, un masque à oxygène sur le visage. Il y a d’autres blessés avec moi. Mais ils sont tous debout, je suis la seule à être allongée. Comme personnel médical, il y a un homme et deux femmes, dont l’une sans doute médecin. Le gars a une tronche gélatineuse, vraiment pas avenante. Doit dépenser toute sa paie en frime, sûr qu’il n’a pas de voiture, rien que du gel dans les cheveux. La femme infirmière est plus discrète. D’un côté elle fait son travail, de l’autre elle insulte ceux qui nous ont tabassés. Une syndicaliste à coup sûr, le visage en colère mais les yeux débordants de chaleur. « Ça va ? » me demande-t-elle de temps en temps. Je secoue la tête pour dire oui. Elle ne doit pas avoir de voiture mais elle est mariée, le mari en aura une. Quant au médecin, elle est plus jeune que les deux autres. Les infirmiers lui donnent du « docteur » sans compter, mais elle dans la panique semble avoir oublié que c’est elle, le docteur. Elle a l’air célibataire et sans voiture. La syndicaliste garde son sang-froid, c’est elle la vraie patronne de l’ambulance.

On dirait qu’on est arrivés, la porte de l’ambulance s’est ouverte, ils m’ont sortie sur le brancard, on se dirige vers les urgences au pas de course. Les deux gars qui tiennent le brancard ont l’air plutôt sereins. Pas de notre quartier, mais du même tonneau. Tu pourrais croire qu’ils ont fait ça toute leur vie, amener des brancards aux urgences. Célibataires tous les deux, peut-être une moto d’occase pour celui de gauche. Ils doivent être habitués à en voir de toutes les couleurs. Vu la manière qu’il a de crier dans tous les sens, celui-là doit être le médecin-chef. Le grand patron. Les urgences sont bondées ; c’est plein de blessés qui beuglent et gémissent. Les deux « professeurs » me soulèvent d’un coup et me déposent dans un lit, puis ils reprennent leur brancard et s’en vont en courant.

J’ai attendu un long moment dans ce lit. Je me suis tâté l’arrière du crâne, mon cerveau devait pendouiller dehors. Puis j’ai regardé ma main en m’attendant à y trouver un bout de cervelle ensanglantée, mais elle était propre. Je me suis examinée de nouveau, non je n’étais pas blessée, mais j’avais les mains gonflées comme si elles allaient exploser.

Des infirmiers en blouse, hommes et femmes, se sont précipités vers moi. Ils bougeaient si vite dans tous les sens que je n’ai pas compris qui était qui. Ils étaient tous très jeunes, sûrement des étudiants en médecine, célibataires et sans voiture. « Professeur, la patiente a reçu un coup à la tête, elle a peut-être le nez cassé », a dit l’un d’entre eux. La femme méde cin qu’ils appelaient « professeur » a penché sa blouse blanche sur moi et m’a examiné le crâne, le visage. En croisant son regard, je l’ai soudain reconnue : « Madame Sevgi ! » Elle m’a regardée bizarrement : « T’es qui ? Je te connais pas. » Je devais être méconnaissable. « C’est moi, Nazan ! » lui ai-je dit. « Mon Dieu, Nazan ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » J’ai ouvert les mains pour dire que je n’en avais pas la moindre idée. « D’accord, je vois, on va tout de suite faire une radio », elle a dit. On m’a fait une radio et on m’a remise à la même place. Après l’avoir examinée à côté de mon lit, Madame Sevgi a dit : « Bon, rien de grave ; pas de fracture, ni de déchirure, ni d’hémorragie interne, mais tu vas quand même passer la nuit en observation, on fera d’autres examens demain. Ils vont te faire un pansement et te mettre une perfusion pour soulager un peu la douleur. » « Ma mère, j’ai dit, il faut prévenir ma mère. » « Ne t’en fais pas, je l’appellerai moi-même. »

À ce moment-là, des policiers sont arrivés, un talkie-walkie à la main. « Où sont les blessés qui étaient à la manifestation ? » a demandé l’un d’eux aux urgentistes. Personne n’a répondu. Le sergent s’est énervé, il a crié : «  Qui est le responsable ici ? » « C’est moi », a dit Madame Sevgi en s’avançant, et elle s’est présentée. Le chef a répété sa question. « On n’en sait rien, a répliqué Madame Sevgi, on est là pour guérir les gens, ça ne nous intéresse pas de savoir qui est qui. » Le sergent lui a jeté un regard noir. « Prenez les cartes d’identité de tous les blessés », a-t-il ordonné aux autres policiers. Madame Sevgi s’est interposée : « Vous nous empêchez de faire notre travail, vous pouvez sortir, s’il vous plaît ? Quand on aura fini de les soigner, vous pourrez faire le vôtre. » « Prenez aussi les papiers du docteur », a répondu le sergent d’un air menaçant. Madame Sevgi est revenue à mon chevet. Quand un des policiers a voulu me prendre ma carte d’identité, elle l’a retenu en lui disant : « C’est ma femme de ménage, elle est tombée dans les escaliers en nettoyant. » Le policier l’a regardée, il paraissait convaincu ; il était très jeune, l’air pauvre, pas de voiture. Mais, derrière, le sergent a crié : « Prenez-la quand même ! » Le sergent venait d’un milieu pauvre, mais sa voiture le lui faisait un peu oublier, sans doute une Ford Mondeo d’occasion. Madame Sevgi allait protester. « Si ce que vous dites est vrai, il n’y aura pas de problème, docteur, ne vous en faites pas », a lancé le sergent sur un ton sarcastique. Madame Sevgi s’est tournée vers moi : « Donne-leur ta carte d’identité, ne t’inquiète pas, je vais appeler Murat, il préviendra ses amis avocats. » Et moi j’ai pensé à Murat Bey avec la fille dans sa BMW. Ça m’a fait de la peine pour Madame Sevgi. Ils ont ramassé les cartes d’identité, et laissé deux agents pour monter la garde à l’entrée. Ensuite les pansements, le sérum et les antidouleurs m’ont calmée. Ils m’ont fait un bandage sur le nez, je sentais que le pourtour de mes yeux était gonflé. Je m’étais écorché le genou en tombant par terre, ça me faisait très mal.

Quelques heures plus tard, le sergent et ses hommes sont revenus et nous ont emmenés en garde à vue, moi et huit autres blessés. Madame Sevgi a eu beau insister, ils n’ont rien voulu savoir. Je me suis assise à la fenêtre dans le fourgon et on a démarré. Le gamin qui conduisait l’Audi Q7 à côté de nous était clairement un fils à papa. Il mettait la musique à fond et battait le rythme avec sa main posée sur le volant. Peut-être qu’il avait payé pour étudier dans une université privée. Avant la fin de l’année, il en aura marre du 4x4, il prendra une Mercedes CLX, c’est son père qui lui offrira. Il a raison, le môme, il n’est pas du quartier, alors autant qu’il en profite. Feu vert.

J’ai passé la nuit seule dans une cellule du commissariat. C’était une nuit de cauchemar, dans un demi-sommeil. Le matin, ils m’ont annoncé : « Ton avocat est arrivé. » Il était envoyé par Murat Bey, je lui ai tout expliqué. « Bien, a dit l’avocat, ne t’en fais pas, on fera tout notre possible pour éviter le tribunal. » L’homme était marié, de toute sa vie il n’avait jamais mis un pied dans notre quartier. Il conduisait peut-être une Volvo S70. « Comment ça, le tribunal ? J’ai rien à faire au tribunal ! » je me suis écriée. « Je comprends, seulement il y a ta photo à la une aujourd’hui », a-t-il répondu en sortant le journal de sa mallette. Sur la première page, titrée « Les vandales ! », il y avait une photo de moi, le visage en sang au milieu de l’avenue. « D’accord, mais moi j’ai rien fait ! » ai-je dit, inquiète. L’avocat m’a conseillé de garder le silence face aux policiers et de tout raconter au juge d’instruction, exactement comme ça s’était passé. Si j’étais renvoyée en prison, alors on se reverrait, a-t-il ajouté en me serrant la main, et il est parti. « Dites à ma mère que je vais bien ! » lui ai-je lancé tandis qu’il s’éloignait, et il m’a fait oui de la main. Une femme policier m’a attrapée par le bras pour me ramener en cellule. Elle était de chez nous, peut-être que sa mère faisait des ménages pour qu’elle puisse étudier, célibataire, et rêvait maintenant d’avoir sa propre voiture.

Deux jours plus tard ils m’ont sortie de ma cellule : « Vous partez au tribunal. » Il y avait encore quatre femmes avec moi en garde à vue. Dans le fourgon, j’étais assise à côté de la fenêtre. Quand le bus a été plein, on a démarré. Pendant qu’on descendait d’Ulus à Sıhhiye, j’observais la femme au volant de la Ford Focus qui roulait à côté de nous. Représentante dans l’industrie pharmaceutique, à coup sûr. Fringues chic, mini-jupe et des lunettes de soleil qui disaient : « Je ne suis pas de votre quartier. » C’était la voiture de la boîte. Elle était célibataire, la nana, et on aurait dit qu’un grand drame couvait sous son masque de félicité. Elle savait que son bonheur, comme la voiture qu’elle conduisait, était la propriété de l’entreprise. Feu vert.

Le procureur m’a posé des questions courtes, je lui ai donné des réponses courtes. Un jeune procureur pas encore tout à fait débarrassé de son odeur de pauvre. Marié, il devait avoir une Nissan Almera d’occasion. Il détestait la pauvreté, et il conduisait à toute allure pour s’en éloigner le plus vite possible. Une seule fois il m’a regardée. Mon avocat a dit quelque chose comme « remettez-la en liberté ». « Attendez dehors », a dit le procureur. On a patienté trois à cinq heures dans le couloir, debout. Quand toutes les auditions ont été terminées, ils m’ont mise à part avec une vingtaine d’autres, sous le motif « incarcération immédiate ». « Quoi, quelle incarcération ? » ai-je demandé en sanglotant. L’avocat a essayé de me calmer. Peu après, on était devant le juge. Il m’a posé les mêmes questions, j’ai donné les mêmes réponses. Le juge était marié, il avait oublié ce qu’était la pauvreté, conduisait peutêtre une Skoda Superb neuve, noire, sièges en cuir.

Le soir, on nous a conduits à la prison de Sincan. Ils ne m’ont pas mise à la fenêtre dans le fourgon, j’ai tiré la tronche tout le trajet. On n’entendait pas autre chose que les grésillements des talkies-walkies. À l’entrée de la prison, les matonnes nous ont ordonné de nous déshabiller pour nous fouiller. Elles étaient toutes des nôtres, elles savaient qu’elles ne quitteraient jamais leur pauvreté d’origine. Même rêver d’une voiture était hors de leur portée. C’était pourtant pas notre faute si elles étaient pauvres, mais elles nous traitaient comme si c’était le cas.

Je suis en prison depuis six mois. Dans la cellule on est huit copines, toutes des joyeuses luronnes du quartier. Dans deux mois, j’irai au tribunal pour être jugée. Ma mère vient me voir chaque semaine. Elle a recommencé les ménages. Madame Sevgi m’a transmis ses salutations. La première fois qu’elle est venue, ma mère a fondu en larmes, mais maintenant ça va mieux. La semaine dernière, c’était mon anniversaire. Les copines m’ont fait un gâteau avec des biscuits, en forme de voiture, on s’est bien marrées.

Je suis la fille de mon père. D’un homme qui rêvait de Mustang et qui a fini sous la vieille carcasse d’un bus municipal. Je suis ici parce que je suis une prolétaire. Je n’ai jamais de ma vie participé à une manifestation, pourtant ça m’a permis de voir notre quartier d’un autre œil. Peut-être que je ne resterai pas longtemps en prison, mais ces six mois auront suffi pour que j’apprenne à mieux me connaître. Et puis j’ai découvert une chose importante : si tu marches droit devant toi, avec courage et détermination, tu arriveras plus vite que beaucoup de voitures. C’est moi, « Nazo, femme de ménage », à nous deux Ankara !

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