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Gaz naturel

Un accord maritime flottant entre le Liban et Israël

La médiation américaine a permis de résoudre l’un des principaux conflits gaziers en Méditerranée orientale. Le Liban et Israël ont accepté, à contrecœur, de délimiter leur frontière maritime commune. Objectif : déclencher un processus d’exploration gazière longtemps retardé, avec en son cœur le géant français TotalEnergies.

Au premier plan, navire de guerre israélien montant la garde près de la plateforme d’Energean dans le champ gazier de Karish, le 2 juillet 2022
Armée israélienne

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il était compliqué de parvenir à un accord entre le Liban et Israël en guerre depuis 74 ans, qui ne se parlent pas directement et ne se reconnaissent même pas. Pour couronner le tout, les parties prenantes faisaient respectivement face à des échéances serrées pour parvenir à un compromis avant la fin du mois. Le mandat du président libanais Michel Aoun prendra fin le 31 octobre. Devrait s’ensuivre un vide présidentiel prolongé qui aurait pu faire dérailler les négociations sur la frontière maritime. De plus, Israël organise des élections législatives le 1er novembre, lors desquelles une coalition menée par Benyamin Nétanyahou pourrait évincer le gouvernement actuel. Étant donné que le gouvernement israélien actuel est plus favorable à l’administration Biden que son prédécesseur, et qu’il était risqué d’attendre l’élection du parlement israélien, le premier ministre Yaïr Lapid a franchi le pas pour parvenir à cet accord, ce qui a provoqué le 3 octobre la démission du négociateur en chef israélien sur la frontière maritime avec le Liban, Uday Adiri.

Et pourtant, la médiation américaine a permis de résoudre l’un des principaux conflits gaziers en Méditerranée orientale. Le Liban et Israël ont accepté, à contrecœur, de délimiter leur frontière maritime commune, avec comme objectif de déclencher à terme un processus d’exploration gazière longtemps retardé. La découverte de gaz en Méditerranée orientale a contraint Israël et le Hezbollah à modifier leurs calculs stratégiques, mais cette démarcation de la frontière maritime ne garantit pas qu’un nouveau cycle de conflit n’aura pas lieu à long terme.

Avec l’aimable autorisation de © L’Orient-Le Jour.
Cette carte figure dans l’article « Frontière maritime : Aoun donne ses directives à la délégation libanaise ».

L’interprétation du Hezbollah

D’autant que les parties concernées n’ont pas la même compréhension de ce qu’elles viennent d’accomplir. Alors que les responsables américains et israéliens le qualifient d’« accord maritime », le président libanais Aoun l’a décrit comme un « accord indirect » et le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah l’a présenté comme un « arrangement » pour éviter toute connotation de normalisation. Ce qui vient d’être accompli serait mieux caractérisé comme un compromis pour des avantages économiques. Les deux parties sont également ambivalentes quant au sens à donner à cet accord. Le premier ministre suppléant Naftali Bennett a déclaré que « l’accord n’est pas une victoire diplomatique historique, mais ce n’est pas non plus une terrible capitulation ». Nasrallah a quant à lui salué l’unité et la performance des officiels libanais au cours des négociations, tout en affirmant : « Certains nous ont accusés de gaspiller des droits et de renoncer à des lignes, et nous n’avons rien à voir avec la démarcation, et si vous me demandez où se trouve notre mer, je vous dirai que notre mer s’étend jusqu’à Gaza. »

Avantages économiques partagés

Les motivations derrière cet accord sont principalement les avantages économiques attendus à l’issue de l’exploration gazière, ainsi que la nécessité de prévenir un conflit armé. Le conflit semblait imminent l’été 2022. Israël se préparait alors à commencer le forage et la production de gaz dans le champ de Karish alors que la frontière maritime avec le Liban n’était pas délimitée. Ceci a suscité une évolution dans la position officielle libanaise et l’envoi par le Hezbollah de drones non armés au-dessus du champ comme message au gouvernement israélien. Cet accord n’aurait pas eu lieu sans la menace d’une escalade armée, sans la prise de position décisive du Liban et la pression soutenue des États-Unis. Lorsque le ministre de la défense Benny Gantz a mis l’armée israélienne en état d’alerte à la frontière nord avec le Liban après que Beyrouth a proposé des amendements au projet d’accord américain, les responsables libanais et le Hezbollah sont restés silencieux, ce qui a permis d’adopter les changements nécessaires à la version finale. Il était clair que cette démarche israélienne était motivée par des facteurs liés à la politique intérieure.

La démarcation de la frontière maritime avec Israël a aussi failli devenir une condition préalable imposée par les États-Unis pour que le Liban puisse commencer l’exploration gazière et débloquer de l’aide étrangère pour faire face à la crise économique. La tactique de négociation libanaise a dû sortir de ce cercle vicieux de qui obtient quel pourcentage des 860 kilomètres carrés contestés. Le Hezbollah s’est également rendu compte que cette approche pourrait mener au partage de la coordination technique ou des bénéfices avec Israël, ce qui pourrait être considéré comme une forme de normalisation à laquelle le Hezbollah s’oppose fermement. Par la suite, le Liban a donc proposé l’été dernier l’échange du champ de Karish pour Israël contre le champ de Cana pour le Liban, ce qui est devenu la pierre angulaire de l’accord maritime. Bien que cette offre ait libéré le Liban de toute tendance potentielle à la normalisation, cette équation présente un risque économique, car le potentiel des réserves de gaz est déjà prouvé à Karish alors qu’il doit encore être évalué à Cana.

Les garants Total et les États-Unis

L’accord maritime repose sur deux garants, les États-Unis en tant que médiateur et TotalEnergies en tant que principal opérateur du bloc gazier 9 du Liban, qui garantiront la mise en œuvre de l’accord. L’administration Biden garantira que Total pourra commencer immédiatement ses travaux dans le champ de Cana sans aucune obstruction de la part d’Israël et s’est engagée, dans une lettre adressée au gouvernement israélien, à veiller à ce qu’aucun revenu du gaz libanais ne parvienne au Hezbollah.

Le champ de Cana constitue l’épicentre de l’influence française dans cet accord maritime en jouant un rôle en coulisses dans ces pourparlers, ce qui reflète bien les limites de cette influence puisque les États-Unis ont pris le premier rôle. Total a, dans les faits, payé de sa poche pour que cet accord ait lieu, sans aucun retour sur investissement tangible pour la politique étrangère française. Pour renoncer totalement à ses droits sur le champ de Cana, Israël devrait recevoir un règlement financier de la part de Total, estimé à 17 % des revenus de la partie sud du champ de Cana qui se trouve en dehors de la ligne 23 convenue lors de la délimitation de la frontière maritime.

Le directeur général du ministère israélien de l’énergie Lior Shilat s’est rendu à Paris le 4 octobre pour discuter de cette question avec la compagnie énergétique française et le directeur de Total Laurent Vivier s’est rendu à Beyrouth le 11 octobre. Le Liban a stipulé qu’il n’avait rien à voir avec ce règlement et que les revenus qui en découleraient devraient provenir des revenus de Total plutôt que de ceux du Liban.

Par ailleurs, l’accord entre Total et Israël comporte quatre étapes et pourrait durer jusqu’à un demi-siècle pour être mis en œuvre intégralement. Israël et Total doivent finaliser un accord financier avant le début de la phase d’exploration prévue pour l’année prochaine, au cours de laquelle des études géologiques initiales et des forages d’essai seront réalisés. L’étape suivante est la phase d’estimation (1 à 2 ans), au cours de laquelle des forages d’exploration supplémentaires seront réalisés. Israël et Total se mettront d’accord sur la quantité de gaz naturel de Cana et sur le montant des bénéfices qu’Israël recevra en retour. Le forage ne commencera pas avant qu’Israël n’ait reçu un premier paiement de Total. La phase de développement (4 à 7 ans) ne commencera qu’après le versement d’un autre paiement à Israël. Dans la phase finale d’extraction (25-50 ans), Israël continuera à recevoir des paiements selon un calendrier convenu. Le champ de Cana laisse donc la porte ouverte à des interprétations contradictoires et à de futures complications.

Des frontières non reconnues

Une autre question épineuse est « la ligne des bouées » qui a été établie par Israël en mer Méditerranée après son retrait du Liban en mai 2001 à environ 5 kilomètres de Ras Al-Naqoura comme frontière maritime présumée. L’accord perpétue cette ligne comme un fait accompli, mais ne la légitime ni ne la reconnaît. En cas de tension entre Israël et le Hezbollah, cette question pourrait ressurgir. Le 16 octobre, des canonnières israéliennes ont violé à plusieurs reprises les eaux territoriales libanaises dans une zone située au large de Ras Al-Naqoura, près de la ligne bleue ou des frontières terrestres supposées entre le Liban et Israël, qui ont été délimitées par les Nations unies. Par conséquent, les frontières terrestres et maritimes entre le Liban et Israël ne sont pas reconnues internationalement, ni par les deux parties. L’accord maritime qui vient d’être conclu est également incomplet, car il ne résout pas tous les conflits relatifs aux frontières maritimes. Le point le plus à l’est de cette ligne frontalière reste non déterminé en l’absence d’accord de démarcation de la frontière terrestre entre les deux parties.

Par conséquent, il ne s’agit pas d’un accord typique visant à délimiter les frontières maritimes en termes de droit international. Il a une portée limitée et n’est pas assorti d’un mécanisme clair de mise en œuvre ou de résolution des conflits qui pourraient surgir au-delà de la bonne volonté des parties concernées et des garanties de l’administration de Joe Biden. Le Hezbollah évidemment ne l’a pas signé et n’en fait pas partie, il peut donc dire à tout moment qu’il n’est pas tenu de le respecter. Cet accord n’aurait pas non plus eu lieu sans le subtil rapprochement américano-iranien qui s’est manifesté simultanément par l’élection d’un nouveau président irakien le 13 octobre.

Ces dynamiques pourraient changer à un moment donné, mais deux facteurs permettent de croire à la stabilité de l’accord, au moins à moyen terme. Premièrement, la réticence d’Israël et du Hezbollah à entrer dans une confrontation ouverte. Cet accord de démarcation maritime constitue ainsi une extension du désengagement entre les deux parties mis en œuvre après la guerre de juillet 2006. Deuxièmement, un avantage économique de chaque côté : Israël a besoin de gaz pour réduire sa dépendance énergétique, et le Liban traverse une grave crise économique et a besoin de cet accord pour débloquer de l’aide et des investissements étrangers. Bien que l’accord soit imparfait, il marque une étape cruciale dans l’établissement de règles d’engagement en Méditerranée orientale.

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