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Yémen. Le qat résiste à la guerre et au « korona »

La consommation de qat est une caractéristique souvent stigmatisée de la société yéménite. Mâchées quotidiennement par une large partie la population, ces feuilles sont ailleurs dans le monde classées comme une drogue et le plus souvent interdites. Elles revêtent au Yémen une dimension politique et identitaire forte qui a trouvé, en temps de guerre et de pandémie Covid-19, de nouvelles dimensions.

Jeune vendeur de qat
Kate Dixon/Flickr

Pour les anthropologues et les experts, la question du qat au Yémen a l’attrait ambigu des évidences : sa consommation est trop répandue pour être ignorée, et pourtant l’étude de ce phénomène social, politique et économique total est trop « tarte à la crème » pour sembler réellement digne d’intérêt. Ainsi les études sérieuses concernant le qat sont-elles finalement peu nombreuses. On notera toutefois la somme publiée en 2012 par le chercheur allemand Peer Gatter1.

En temps de guerre, groupes armés, famine, bombardements et contrats d’armements occupent le devant de la scène et structurent l’image du pays. Depuis cinq années que dure le conflit, les enjeux liés au marché du qat ont ainsi été largement ignorés. De façon stupéfiante, c’est pourtant là une activité qui semble, en comparaison à d’autres, avoir connu une certaine stabilité. En dépit de la terrible crise humanitaire et des infrastructures détruites, la consommation de cette plante n’a été que peu affectée par la situation de guerre. Il est fréquent d’entendre qu’elle aurait même augmenté, permettant de faire face à l’ennui et à la dépression parmi des Yéménites lassés par la violence.

Consommée fraiche, calée entre la joue et les gencives pendant de longues heures et le plus souvent avec sa famille et ses amis, ou lors de mariages et funérailles, la feuille de qat a un effet stimulant, décrit comme proche des amphétamines. Les nuits de ramadan sont largement occupées par sa consommation, par les hommes comme les femmes.

Son prix varie grandement en fonction de sa qualité (une botte de qualité basique revient à 3 euros environ, mais le prix peut aisément monter à 20 euros), mais mobilise quoi qu’il en soit une part significative du budget des familles. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estimait en 2015 que ce poste représentait 10 % de celui-ci en moyenne. La réalité est toutefois bien au-delà pour nombre de gros consommateurs. L’approvisionnement des villes impose des flux quotidiens et engendre une taxation qui bénéficie à diverses autorités, alimentant directement l’économie de guerre.

Le rôle de coupe-faim du qat, mais aussi son effet excitant en font un produit qui, dans le cadre du conflit, a trouvé de nouvelles fonctions, notamment pour les combattants. C’est pourquoi aucun groupe combattant n’a décidé de l’interdire, d’autant plus que ceux-ci puisent dans sa commercialisation une part — certes difficile à estimer — de leurs revenus.

Fragilité extrême face au Covid-19

À ce jour, la pandémie de Covid-19 demeure au Yémen une crainte davantage qu’une réalité. Ceci n’a toutefois pas empêché la pandémie d’avoir des effets sur le qat, rapidement pointé du doigt comme facteur de risque. Fort heureusement, les cas rapportés de contamination au « Korona » sont faibles. Un seul a été officiellement rapporté, dans la province orientale du Hadramaout le 9 avril 2020, même si diverses rumeurs font état d’une diffusion plus importante au cours du mois d’avril. Il reste que l’isolement du pays du fait de la guerre a retardé sa diffusion. Cette réclusion a laissé à certains l’impression de subir une quarantaine depuis maintenant plus de cinq ans. Dans un poignant témoignage, le chercheur yéménite Ahmed Khaled écrit : « J’ai le sentiment, comme bien des Yéménites, que la pandémie n’est que la poursuite d’un statu quo  : le nouveau chapitre d’une même histoire, celle de l’aliénation du Yémen ». Les flux venant de l’extérieur sont de fait extrêmement réduits, limitant en théorie l’arrivée du virus sur le territoire.

Dans un contexte de fragilité extrême du système sanitaire et d’un épuisement généralisé d’une population soumise à une crise humanitaire, la diffusion du coronavirus promet pourtant d’être terrible. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et divers experts ont très tôt sonné l’alarme. En dépit de l’absence officielle de nouveau cas depuis trois semaines, l’ONU continuait fin avril de se montrer très pessimiste. Un communiqué de presse rédigé par son bureau au Yémen le 28 avril mettait « en garde contre la probabilité très réelle que le virus circule sans être détecté […]. Cela augmente la probabilité d’une recrudescence des cas qui pourrait rapidement dépasser les capacités sanitaires ». Trois jours après cette déclaration, neuf nouveaux cas étaient annoncés dont deux décès.

Face à cette fragilité, les médias internationaux ont ponctuellement trouvé une raison de parler de nouveau du conflit yéménite alors qu’il était tombé dans les oubliettes depuis au moins six mois.

Sur le terrain, engagées dans une volonté de montrer leur utilité et leur sérieux, les diverses autorités en conflit (houthistes, gouvernement Hadi, sudistes et milices diverses) ont eu tôt fait de prendre des décisions face au Covid-19 : port du masque, désinfection de rues, campagne de sensibilisation, préparation des équipes médicales, achat de tests financés par le secteur privé. L’enjeu pour ces institutions était bien de se projeter en tant que puissance souveraine, organisée et placée au service de ses citoyens.

À la seule frontière terrestre ouverte, avec Oman, les entrants sur le territoire yéménite ont été soumis début avril à un régime de quarantaine. Une vidéo montrant les conditions dégradantes de leur détention dans une école désaffectée, au milieu des immondices, a fait scandale. Elle venait, aux yeux de ses adversaires, montrer l’incurie du pouvoir dit légitime, mais aussi valider le sentiment d’une pandémie fantasmée alors que les besoins essentiels des Yéménites depuis le début de la guerre continuent d’être ignorés par la communauté internationale. Les inondations à Aden et à Mareb ont, fin avril, renforcé la légitimité d’un tel point de vue. Les destructions de bâtiments et les pertes matérielles et humaines (au moins une vingtaine de morts à Aden) facilitées par une planification urbaine hasardeuse n’ont occasionné aucune réaction ou plan d’urgence.

Un commerce risqué en temps de pandémie

Dans ce contexte, le qat a été rapidement identifié par les décideurs comme un vecteur potentiel de diffusion du virus. Sa commercialisation demeure en effet un des rares flux qui a résisté à la guerre : du champ au maqyal (salon) où il est consommé, les camionnettes qui en sont chargées traversent les fronts quotidiennement.

Chauffeurs, agriculteurs, commerçants et consommateurs se trouvent en contact rapproché, faisant potentiellement circuler riyals et Covid-19 des villes vers les campagnes et d’une région à l’autre. Les contrebandiers qui en expédient par-delà la frontière avec l’Arabie saoudite ont volontiers diffusé des images d’eux dès le mois de mars montrant leurs précautions extrêmes dans la préparation des colis illégaux, quand bien même le pays n’avait enregistré aucun cas. Vêtus de masques et de gants, le virus ne passerait pas par eux ! Face à l’enjeu sanitaire, certains ont réagi avec humour (ou insouciance) : une vidéo montrant un homme en train d’enfourner les feuilles de qat dans sa bouche après avoir mis un coup de gel hydroalcoolique dessus a amusé bien des destinataires devant leur smartphone.

Mais d’autres exemples sont venus souligner le peu de cas fait par les marchands et consommateurs de qat. Plusieurs médias locaux ont diffusé des reportages sur les pratiques de ces marchés en temps de « Korona ». Début-avril, c’était une courte vidéo amateur d’un marché bondé au nord d’Aden qui symbolisait le risque que faisait prendre le commerce de la plante à la société en temps de pandémie. Par dizaines vendeurs et consommateurs, agglutinés autour de tables, effectuaient leurs transactions comme si de rien n’était, ignorant la fragilité extrême de leur société face au virus et les nombreux articles qui, dans la presse yéménite, évoquaient spécifiquement le facteur qat.

La fracture Nord-Sud

Le fait que cette vidéo du marché ait été tournée dans une région du sud, où le mouvement sécessionniste est très populaire, n’est sans doute pas anodin. Dans l’ex-Yémen du Sud, le qat est perçu avec ambivalence : largement consommé par les habitants, il est généralement perçu comme un produit d’importation venu du Nord. De fait, malgré quelques lieux de production dans les gouvernorats méridionaux, il demeure essentiellement cultivé dans les hautes terres du Yémen du Nord. C’est après l’unification du Yémen du Sud et du Yémen du Nord en 1990 que sa consommation s’est diffusée.

Derrière l’enjeu du qat en situation de « korona » se cachent des questions politiques brûlantes. Les autorités locales au sud ont été promptes à montrer leur préparation, mettant en scène des comités de lutte contre le virus ou les campagnes de sensibilisation. Le 24 mars 2020, le gouverneur du Hadramaout a annoncé l’interdiction du qat dans le vaste territoire placé sous son autorité. Le même jour, c’était dans la province du Mahra qu’un décret identique a été adopté. Là comme ailleurs dans l’ex-Yémen du Sud, de telles mesures ont une dimension autant identitaire que sanitaire liée à la pandémie. Se débarrasser du qat est un moyen de mettre symboliquement à distance le Nord. Le « geste barrière » s’incarne ainsi au nom de la lutte contre la pandémie autant que contre l’identité nordiste.

Les défenseurs de la sécession sudiste demeurent implicitement attachés au souvenir de la régulation de la consommation du qat par le régime socialiste d’Aden. Pourtant, au moment où certains de leurs leaders viennent unilatéralement d’annoncer leur autonomie par rapport au gouvernement Hadi reconnu par la communauté internationale, ils sont encore incapables de préciser leurs objectifs en la matière, sachant qu’une prohibition serait bien peu populaire, si ce n’est impossible en pratique. Dans les années 1970, le leader socialiste Abd Al-Fatah Ismail à la tête du Yémen du Sud avait pris des mesures d’interdiction, faisant face à des manifestations de producteurs et consommateurs qui scandaient : « Ô Fatah, ô bigot (kahnût), le qat reste et toi tu meurs (anta tamût) ». Malgré le virus, l’histoire s’est en quelque sorte répétée.

Après avoir initialement soutenu son interdiction, le Conseil de transition sudiste, principal organe politique du mouvement, a annoncé son rejet de la décision du gouvernement Hadi d’interdire l’entrée de la plante dans Aden. La pratique a donc pu reprendre, avec des vendeurs encouragés à porter masques et gants.

Face au risque sanitaire, les houthistes ont eux aussi pris des décisions de régulation, annonçant fermer les marchés au qat dans les zones qu’ils contrôlent. Mais comme ailleurs, cette fermeture n’a pas empêché nombre de marchés plus clandestins de se maintenir, et elle n’est pas allée plus loin que l’affichage. L’effondrement du marché du qat serait en effet extrêmement coûteux en termes économiques alors que la population est déjà exsangue, offrant un revenu aux paysans, transporteurs et vendeurs qui travaillent à leur compte.

Du fait des enjeux politiques, identitaires et sanitaires, le dilemme du qat est de plus en plus difficile à résoudre. La prohibition brutale semble impossible, plus encore en temps de guerre et alors que le ramadan bat son plein. Pour certains, cette pratique est sans doute la dernière que les Yéménites abandonneraient face à la pandémie, mais aussi à la violence. En écho aux slogans des années 1970 et fidèles à leur autodérision habituelle, ceux-ci pourront bien chanter « Ô Korona, ô bigot, le qat reste et le peuple se meurt ».

1Peer Gatter, Politics of Qat : The Role of a Drug in Ruling Yemen, Reichert Verlag, Berlin, 2012.

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