Ibadisme

Souvent assimilés à la nébuleuse kharidjite, ces groupes de rebelles qui marquèrent la période omeyyade (661-750) par la violence de leurs rébellions, les ibadites rejettent en bloc une filiation qu’ils considèrent comme infamante. Face à une généalogie qu’ils refusent, ils mettent en avant leur conception d’un islam démocratique, fondé sur une tradition du pouvoir collégial et pragmatique, dont Oman s’affirme comme une vitrine de choix.

La doctrine et ses prolongements politiques

Les ibadites considèrent le Coran et la Sunna du Prophète et de ses deux successeurs, Abou Bakr et Omar Ibn Al-Khattab comme les sources principales de la religion. Contrairement au sunnisme, le mouvement ne procéda que tardivement (à partir du XIe siècle) à la constitution systématique de recueils de hadiths. Les savants préférèrent établir une lignée de transmission de la science (‘ilm), instaurant une connexion directe entre le Prophète, les oulémas de Basra (actuelle Bassora) et d’Oman, derniers dépositaires et garants du savoir communautaire. Les générations se succédant, le corpus de ces « traces » (athār) s’épaissit, constituant la matrice doctrinale et juridique du mouvement. C’est au contact du sunnisme et animés par une volonté de « normalisation » de leur religion que les ibadites adoptèrent progressivement les codes du hadith, et que des compilations originales furent entreprises.

Dans la Basra du VIIIe siècle, les ibadites furent impliqués dans les débats théologiques sur la prédestination (qadar), et s’opposèrent sur ce point aux mutazilites et aux qadarites qui défendaient une totale liberté de l’être humain, considéré comme le créateur de ses actes.

Dès le début du IXe siècle, les ibadites maghrébins adoptèrent le dogme du Coran créé. Touchés par l’ampleur du mouvement mutazilite irakien sous le calife abbasside Al-Mamoun (813-833), les ibadites d’Oman se déchirèrent, au milieu du IXe siècle, entre les partisans de la nature créée du livre sacré qui affirmaient que le Coran devait être considéré comme créé par Dieu et non comme lui étant consubstantiel, et les pourfendeurs de cette doctrine mutazilite rationaliste. Un accord de circonstance fut trouvé, permettant de clore le débat, avant que la thèse de la nature créée ne soit définitivement adoptée à l’époque moderne.

Sur le plan politique, le point le plus remarquable de la doctrine ibadite réside dans le rejet viscéral des prétentions de Quraysh, la tribu du Prophète, à accaparer le califat. En opposition à l’institution califale, les ibadites fondèrent des imamats, c’est-à-dire des structures de pouvoir dans lesquelles le chef de la communauté était élu par les oulémas. Considéré comme un primus inter pares1, il pouvait être destitué — y compris par les armes — en cas de faute grave. Cette sensibilité ibadite pour la dimension collégiale de l’exercice du pouvoir entrait en tension avec le modèle califal, que les ibadites considéraient être une forme de royauté tyrannique (mulk) parce que le souverain n’était pas choisi pour ses qualités, mais en raison de sa généalogie.

Afin de tracer les contours doctrinaux de la communauté et au fur et à mesure de l’élaboration d’un corpus juridique, les ibadites adoptèrent les notions d’« alliance et dissociation » (walāya wa barā’a). Héritage des valeurs de la société préislamique, ces deux notions leur permettaient de rejeter hors de la communauté les souverains qu’ils estimaient être des tyrans ou de s’accorder sur un membre de la communauté jugé digne d’être élu imam. Au-delà des implications théologiques de la dissociation (le croyant est assuré d’aller en enfer), la barā’a pouvait conduire à être physiquement exclu de la communauté, combattu, et légitimement mis à mort.

VIIIe-XIe siècle : le temps des imamats

Les origines du mouvement restent encore plongées dans l’obscurité. On sait néanmoins que c’est dans le bouillonnement intellectuel de la ville irakienne de Basra que naquit l’ibadisme, certainement à la fin du VIIe siècle. Souvent attribuée au personnage d’Abdallah Ibn Ibad, la paternité du groupe reste incertaine. Le premier juriste à avoir laissé une trace tangible de sa contribution à l’édification du mouvement est l’Omanais Jabir Ibn Zayd (mort vers 711), qui s’installe à Basra dans le sillage des grandes conquêtes islamiques et qui est présenté par la tradition ibadite comme le père fondateur de l’école.

Durant l’époque omeyyade, l’ibadisme reste un mouvement souterrain, traversé par des aspirations égalitaristes et piloté par des personnalités qui organisent le groupe autour d’un corpus de règles rituelles plus strictes.

Après une phase de quiétisme (qu‘ūd), le mouvement inspire une série de révoltes politiques qui secouent les marges de l’empire omeyyade et accélèrent l’affaissement de la dynastie damascène. Du Maghreb à Oman, ces révoltes sont accompagnées d’une forte activité missionnaire. La fondation d’imamats permet au mouvement de se doter d’assises territoriales dans des régions faiblement arrimées à l’ensemble impérial.

Au Maghreb, la région de Tanger et la Tripolitaine sont des zones d’expérimentations politiques ibadites entre 740 et 761. Souvent éphémères, ces révoltes préparent néanmoins le terrain pour l’instauration de l’imamat rustamide proclamé à Tahert en 778. La dynastie porte le nom de son fondateur, Abdallah Ibn Rustam, un personnage d’origine persane qui aurait fui les troupes abbassides. Cette histoire, narrée par l’historien ibadite maghrébin médiéval Abou Zakariyya est devenue une odyssée épique fondatrice d’une mythologie de la contestation politique de l’ordre impérial. Il faudra l’éclosion de la puissante prédication (da‘wa) ismaélienne2 en Tunisie pour mettre fin à ce pouvoir ibadite en 909. Après la chute de l’imamat, les ibadites d’Afrique du Nord se réorganisèrent en un archipel de communautés réparties entre l’île de Djerba et les oasis présahariennes puis s’investirent dans le commerce transsaharien, devenant des intermédiaires entre les cités sahéliennes et les débouchés méditerranéens des pistes caravanières.

En Orient, l’ibadisme s’ancra dans la région yéménite du Hadramaout et à Oman. Entre 793 et 886, un imamat prospéra autour des villes de Nizwa et de Sohar. Le pouvoir ibadite omanais profita de sa situation (déjà) stratégique au carrefour entre le golfe Arabo-Persique et l’océan Indien et bénéficia des revenus générés par ces circulations avant qu’une crise interne puis l’émergence de dynasties originaires du monde iranien ne bouleversent ces réseaux et n’entrainent une repolarisation importante des circuits maritimes dans la région, à partir du XIe siècle.

XIXe-XXe siècle : la renaissance

À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, le monde musulman est traversé par un mouvement de redécouverte de l’héritage littéraire et intellectuel islamique dans le contexte d’un accroissement de la pression des puissances coloniales. Cette renaissance (nahdha) touche aussi les communautés ibadites omanaises, zanzibarites et nord-africaines, qui participent à cette revendication de réformes (islāh) politiques, institutionnelles et religieuses et aspirent à un retour aux sources des origines.

À Oman, après la chute de la dynastie ibadite ya‘rouba (1624-1741) et l’installation de la dynastie actuelle des Al-Bou Saïd, le territoire se divise entre l’intérieur des terres, sous la domination des ibadites, et la région côtière dominée par les sultans de Mascate et sous contrôle des Britanniques. Les ibadites réinvestissent l’institution de l’imamat pour contrer les prétentions hégémoniques britanniques et se rattachent à l’idéologie panislamique. Dans un monde de plus en plus connecté, et dans le contexte de diffusion de l’imprimerie, des journaux et des manifestes culturels et religieux circulent, appelant au réveil de l’islam et des musulmans.

Les ibadites d’Orient et d’Occident se rencontrent en Égypte notamment, et des réseaux intellectuels unissent les différentes communautés. La famille Al-Baruni, originaire du djebel Nafusa et installée au Caire, fonde une imprimerie ibadite active de 1880 à 1903 qui devient l’un des vecteurs de diffusion de la pensée réformiste ibadite dans le monde arabe.

Dans le Mzab, au Sahara, Mohamed Atfayyash (mort en 1914) se démarque comme la figure de proue de la renaissance ibadite. Estimant que c’est en revenant aux sources du premier islam que les peuples arabes combattront le plus efficacement l’emprise coloniale, il impose un régime moral extrêmement rigoriste, dépouillant l’ibadisme des influences soufies.

À Oman, si les intellectuels ibadites sont plus nombreux, c’est certainement Noureddine Al-Salimi (mort en 1913) qui est le plus connu pour son œuvre. Outre une chronique de l’histoire de la région depuis l’époque préislamique, il laisse également une œuvre juridique considérable et source d’inspiration pour les ibadites omanais jusqu’à aujourd’hui.

Si certains de ces intellectuels souhaitent que les sunnites se convertissent à l’ibadisme, la majorité est proche du courant réformiste et salafi de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et prône un rapprochement de tous les musulmans. Cette lame de fond entraine une épuration de la pensée ibadite qui cherche à détacher définitivement le mouvement de la légende noire kharidjite et à se rapprocher des critères du sunnisme en matière de pureté rituelle et de méthodologie de collecte du hadith.

En Afrique du Nord, le Mzab est aujourd’hui le principal foyer ibadite, même s’il reste encore de nombreuses mosquées rattachées au mouvement sur l’île de Djerba. À Oman, après la chute du dernier imamat et la victoire du sultanat en 1957, l’ibadisme s’est considérablement rétracté. La population est encore à plus de 50 % ibadite, mais le sultanat a habilement œuvré à marginaliser le courant, dont le rigorisme puritain est parfois considéré comme un frein au développement du pays. Le patrimoine ibadite est aujourd’hui exposé comme le témoignage d’une culture d’un autre temps, mais la tradition lettrée a laissé de nombreux témoignages manuscrits de cette pensée politique et religieuse aux marges des canons sunnites.

1NDLR. Littéralement le « premier parmi les pairs » préside une assemblée sans avoir de pouvoirs propres. On l’emploie pour souligner l’égalité formelle entre les membres d’un groupe ou le fait que les décisions sont prises par consensus, notamment au sein d’un gouvernement.

2Le mouvement politique ismaélien, né dans l’actuelle Tunisie, deviendra par la suite le califat fatimide.

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