Marie

Marie, la Sainte Vierge ou la Vierge Marie des chrétiens, nommée Maryam dans le Coran, est incontestablement la femme la plus connue des mondes chrétien et musulman. Une femme que le Coran expose comme un modèle de vertu et de droiture, une Mère courage exemplaire à laquelle il rend hommage, notamment en la présentant comme « la fille d’Imran », Maryam Bent ᶜImrān (Coran, 66 : 12)1. Une filiation mise en évidence pour rompre avec la tradition patriarcale d’un milieu arabe qui ne reconnaissait aux femmes que quelques menus droits. Mais aussi la réplique à une tradition séculaire qui accordait aux jeunes enfants du seul sexe masculin le droit de se consacrer, dès la naissance, au service du sanctuaire. Ce non-dit résonne avec la force d’une réparation à travers le verset 36 de la sourate 3 :

Et lorsqu’elle eut mis son enfant au monde (Anne, mère de Marie), elle s’écria : ‟Seigneur, j’ai donné naissance à une fille” – Dieu le savait bien – ‟Un garçon n’est point pareil à une fille”.

Aux yeux du Coran, la question est on ne peut plus tranchée : l’élu(e) peut être, selon la volonté seule de Dieu, indifféremment un homme ou une femme, la priorité étant accordée à la pureté intérieure et à l’intégrité morale, et non au genre ou à la classe sociale. Ainsi, dans de nombreux passages, parfois différents par le fond comme par la forme, le Coran revient sur la vie de cette femme au destin exceptionnel qu’il présente comme vertueuse, ayant consacré sa vie entière à l’adoration exclusive du Dieu Unique. Il y convoque les circonstances exceptionnelles de sa naissance, l’espace familial au sein duquel elle fut élevée, marqué par une intense spiritualité, ainsi que sa profonde et haute intimité avec Dieu. Et bien évidemment, il s’attarde, avec moult détails, sur l’abondance de grâce répandue en elle et autour d’elle.

Dans le Coran, Marie est présente presque partout. En plus du privilège d’être mentionnée tout court dans le Coran avec les égards les plus manifestes, elle est l’unique personne à être citée nommément, hormis les 27 prophètes mentionnés dans le Texte (dont 13 dans la sourate 6, versets 84-85), à savoir : Idrīs (Hénoch), Nūh (Noé), Hūd (parfois identifié comme Héber), Sālih, Ibrāhīm (Abraham), Lūt (Loth), Ismā’īl (Ismaël), Ishāq (Isaac), Yūnus (Jonas), Ayyūb (Job), Yaᶜqūb (Jacob), Yūsuf (Joseph), Shuᶜayb (Jethro), Mūsa (Moïse), Hārūn (Aron), Dhū al-Kifl (Ezéchiel), Ilyās (Élie), al-Yasᶜ (Élisée), Dāwūd (David), Sulaymān (Salomon), al-ᶜUzayr (Ezra), Zakariyā (Zakari), ᶜĪsā (Jésus), Yahyā (Jean le baptiste), Muhammad, en plus de Ādam (Adan) et Luqmān au sujet desquels les propos divergent. Concernant les autres prophètes, certes largement plus nombreux que les 27 qu’il cite, le Coran en fait simplement référence à travers le verset 78 de la sourate 40 :

Certes, Nous avons envoyé avant toi des Messagers. Il en est dont Nous t’avons raconté l’histoire ; et il en est dont Nous ne t’avons pas raconté l’histoire.

Au sein du texte coranique, de nombreuses personnes, des prophètes, des hommes, mais également des femmes sont certes signalés, mais jamais nommément. Dans le cas des femmes, on peut identifier Hawā’ (Ève), mère de l’humanité, les épouses de Noé, d’Abraham, de Loth, d’al-ᶜAzīz (Potiphar) et de Firaᶜūn (Pharaon) ; ainsi que la mère et la sœur de Moïse, la mère de Marie, ᶜĀ’ysha (Aïcha) l’épouse du Prophète, ou encore Oum Jamil, épouse de son oncle Abou-Lahab et Khawla, épouse de l’un des compagnons de Mohammed. Dans le cas des hommes, assez nombreux également, un seul nom fait exception : Zayd, fils adoptif du Prophète. Cité dans la sourate 33, verset 37, il y est mentionné à des fins purement juridiques avec le but d’invalider définitivement une vieille tradition arabe tribale.

Une haute considération à laquelle il est légitimement possible d’ajouter le fait qu’elle est la seule figure biblique citée à travers plusieurs phases de son existence : sa naissance miraculeuse, son enfance dédiée exclusivement à la spiritualité et son rôle de mère d’un prophète d’exception.

Plus souvent citée que la plupart des prophètes

Citée nommément 34 fois, au cœur de 12 grandes sourates et à travers des dizaines de versets, contre 19 dans les Évangiles et les Actes des Apôtres, ce score offre à Marie l’avantage de dépasser, parfois largement, celui de la poignée de prophètes cités dans le Coran. Concernant ces 34 occurrences, Marie est citée seule à 11 reprises, contre 24 où son nom est associé à celui de son fils Jésus. Un score qui lui accorde la quatrième place, derrière Moïse, Abraham et Noé qui comptabilisent respectivement 136, 69 et 43 citations, mais bien devant Joseph, Jésus et Adam, Aron, Isaac et l’homme du Coran lui-même, avec pour crédits respectifs : 27, 25, 25, 20, 17 et 4 seulement. Or, si Moïse peut se targuer d’être le Messager le plus cité dans le Coran, avec un score absolu de 136 citations, il se trouve que Marie lui dispute la vedette à la faveur de deux éléments de taille :

➞ premièrement, elle est citée dans douze grandes sourates, contre seulement dix pour Moïse. Des sourates qui couvrent, le long de plus d’une décennie, les deux périodes de la révélation coranique ; à savoir mecquoise et médinoise. Une longévité qui en dit long sur la place importante qu’occupe Marie dans la révélation coranique d’une part et dans la tradition islamique de l’autre, eu égard, notamment, à la durée de la révélation qui s’est prolongée 23 ans durant. Ainsi, le nom de Marie est réitéré dans trois sourates mecquoises, à savoir : « Marie », « Les Prophètes » et « Les Croyants ». Une première liste suivie de neuf autres, de facture médinoise : « La Génisse », « La Famille de Imran », « Les Coalisés », « Le Fer », « Les Femmes », « Le Repentir », « L’Interdiction », « Le Rang » et « La Table garnie ». Un ensemble de douze sourates qui comptabilise une cinquantaine de versets ;

➞ deuxièmement, une sourate entière du Coran porte son nom, la sourate « Marie ». Une haute distinction qui en cache une autre, vu qu’elle fait, à cette occasion également, partie du cercle extrêmement restreint des prophètes qui ont eu l’insigne honneur de voir des sourates hisser haut leurs noms : « Jonas », « Houd », « Joseph », « Noé », « Abraham », « Luqmān » et enfin « Mohammed ».

En outre, Marie est désignée, dans le Coran, comme une enfant élue, doublée d’une seconde élection qui la favorise sur tous ces contemporains, indifféremment hommes et femmes : elle est issue d’une famille elle-même considérée comme élue, la famille d’Imran, et enfin, elle est considérée, avec son fils, comme un miracle divin des plus éclatants. En conjuguant cette quadruple distinction, il en résulte un honneur inégalé que pas un seul prophète ne lui dispute. Un rang auquel vient s’ajouter une nouvelle étoile : le fait qu’elle soit la seule et l’unique mère d’un Messager que le Coran cite nommément. À titre indicatif, ni la mère de Moïse, ni même Ève, pourtant mère de l’humanité, ne sont citées nommément, encore moins celles des 25 autres prophètes évoqués dans le Coran, la mère du prophète Mohammed en tête.

Une femme prophète ?

Qui est finalement Marie ? Une femme certes remarquable, mais est-ce une sainte de classe exceptionnelle ou, mieux encore, une prophétesse ; l’égale des grandes figures bibliques ? Une question d’autant plus légitime que Marie est une personne élue, et qu’en plus son nom fut cité aux côtés de ceux des plus grands prophètes. Ainsi, on peut lire dans la sourate qui porte son nom (19 : 58) :

Voilà ceux qu’Allah a comblés de faveurs, parmi les prophètes, parmi les descendants d’Adam, et aussi parmi ceux que Nous avons transportés en compagnie de Noé, et parmi la descendance d’Abraham et d’Israël, et parmi ceux que Nous avons guidés et élus

Qu’elle est capable de voir les anges, de les entendre et de leur parler et eux de lui répondre. Qu’en plus d’être une femme vertueuse, elle recevait chaque jour, des années durant, de mystérieux dons divins que le Coran identifie comme rizk (don) et qui ne manquaient pas de provoquer l’émerveillement de Zacharie :

Chaque fois que celui-ci entrait dans le sanctuaire où elle se trouvait, il trouvait près d’elle un don (3 : 37).

Et enfin, le fait exceptionnel d’avoir enfanté de façon miraculeuse ; un miracle connu sous le nom de conception virginale. Des miracles réservés d’ordinaire aux prophètes seuls.

La question a été posée, débattue et départagée entre ceux qui affirmaient qu’elle a, indubitablement, atteint la dignité de prophète et ceux qui, plus circonspects, ne lui accordèrent que le statut de sainte, certes exceptionnellement au-dessus de tous les saints, en affirmant qu’il s’agit de prodiges et non de miracles. Un phénomène singulier accordé, à bien des occasions, à de nombreux saints à travers l’histoire. Or, si une forme de culte était légitimée particulièrement dans le catholicisme, vis-à-vis des saints — à distinguer totalement du culte rendu à Dieu — connue comme culte de dulie2. il est convenu que Marie bénéficie d’un culte distinct : celui d’hyperdulie. Marie étant la Servante par excellence, elle est donc située, naturellement et légitimement, au-dessus de tous les autres serviteurs.

Cependant, en dehors de toutes ces considérations et gratifications rendues à Marie, le Coran fait la part belle à deux questions extrêmement importantes et sensibles à la fois :

➞ la vertu et la droiture exemplaires de Marie jamais trahies, dans le but de lui rendre justice face aux médisances colportées iniquement à son égard. Et à cette occasion, le Coran va plus loin, vu qu’il la couvre d’éloges, ainsi que sa famille entière et jusqu’à l’enfant qu’elle a eu miraculeusement (Coran, 19 : 28). Et à l’attention de ceux qui persistent dans le doute, il rappelle que cette élue est le fruit d’une longue lignée d’élus. « Certes, Allah a élu Adam, Noé, la famille d’Abraham et la famille d’Imran parmi leurs contemporains » (Coran, 19 : 34). Une façon de dire que discuter son cas à elle reviendrait à discuter le reste ;

➞ la seconde question, certainement la plus sensible des deux, est le fait que le Coran s’attache à décrire Marie au cœur de contextes où on la découvre gagnée par la fatigue, la soif, la faim, l’angoisse, le désespoir, la peur, la douleur. En un mot, par les handicaps propres à l’être humain ; des fragilités à la fois physiques et psychologiques pour démontrer, le plus délicatement possible, qu’elle n’est qu’une humaine, une femme d’exception certes, mais rien de plus.

Parce que femme, Maryam ne pouvait, statutairement parlant, accéder à la dignité de prophète, réservé aux hommes seuls. Il n’empêche qu’elle est présentée, dans le texte coranique comme leur égale sur le plan spirituel ; une femme privilégiée qui jouit de la perfection éternelle. Une exception qui l’élève à un statut qui la situe juste en dessous de celui de prophète, mais la place de façon inégale, au-dessus de celui des saint(e)s. Et afin de remédier à cette « injustice » de la nature, le Coran s’est dévoué à accorder à cette femme remarquable à bien des égards certains privilèges que même les prophètes ont du mal à lui disputer. Et c’est pour toutes ces raisons et probablement d’autres que le Coran s’est borné à ce qu’il soit rendu au christianisme un hommage vibrant, à travers trois grandes sourates entières : « Marie », « La Famille d’Imran » et « La Table garnie », de la façon la plus élogieuse et la plus éternelle qui soit.

1Imran est le beau-père de Moïse et le père d’Aaron. Selon certains échos rapportés dans la tradition islamique (le Coran ne dit rien sur le sujet), cet Aaron, frère de la première Maryam et demi-frère de Moïse, donne le nom d’Imran par son père à sa famille et la seconde Maryam (dont il est question ici) descendrait de lui en lignée directe.

2NDLR. En théologie, culte que l’on rend aux saints, par opposition au culte de latrie, exclusivement consacré à Dieu.

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