Soufisme

On distingue trois dimensions dans la religion islamique : théologique, juridique et spirituelle. Le soufisme se définit comme cette troisième dimension, intérieure, de l’islam. Considérée pour un soufi — en arabe sūfī, pluriel sūfiyyūn —, comme un aspect de la sagesse éternelle, universelle, et à ce titre existant depuis Adam, elle s’est incarnée dans le corps de la religion islamique, née en Arabie au VIIe siècle. L’étymologie du terme, apparu vers la fin du IIe siècle de l’hégire, reste obscure. C’est sur le mot sūfī qu’est formé en arabe tasawwuf, littéralement « l’adoption des valeurs et des rites soufis », que le français a traduit par « soufisme ».

Dans le Coran (57:3), Dieu est présenté comme étant à la fois l’Extérieur et l’Intérieur, l’Apparent et le Caché. Or, pour les soufis la création est à l’image de Dieu. Derrière le monde des apparences, des formes, du dogme et de la Loi, il y a donc une réalité intérieure (haqīqa) qui est son vrai fondement et lui donne sens. C’est cette réalité que tend à percevoir le soufi, en partant de la norme extérieure, périphérique, la charia, et en cheminant sur la Voie initiatique (tariqa), qui relie l’apparence à l’essence, l’écorce au noyau. Ce processus introspectif est tracé dans le Coran (51:20) :

Sur terre il y a des signes pour ceux qui sont dotés d’une vision sûre. Et en vous-mêmes, ne voyez-vous pas 

« Il n’y a que Dieu qui soit »

Les soufis ont assigné plusieurs buts à leur discipline. Ils s’accordent sur la nécessité de purifier l’âme, afin de se faire transparents à Dieu et d’acquérir les « nobles vertus » du Prophète : « Tu es certes doté d’un caractère sublime », dit le Coran à son adresse (68:4).

Pour la plupart des soufis, la purification n’est qu’un moyen : il faut connaître Dieu, afin de mieux L’adorer. Or, on ne peut le faire tant que l’ego s’interpose entre Lui et la conscience humaine : c’est en « s’éteignant en Dieu » (al-fanā’) que l’initié réalise que Lui seul est. La profession de foi de l’islam n’affirme-t-elle pas qu’« il n’y a de dieu que Dieu » ? Pour les soufis, cette formule signifie : « Il n’y a que Dieu qui soit », car le créé, le contingent s’efface nécessairement devant l’Absolu. L’initié, immergé dans la Présence, ne voit alors rien en dehors de Dieu, mais une fois de retour parmi les hommes, il lui faut « subsister » en Dieu (al-baqā’), c’est-à-dire voir Dieu en tout être, en toute chose manifestée, ce qui est plus difficile…

Le soufi ne rejette donc pas le monde. « Les êtres n’ont pas été créés pour que tu les voies, mais pour que tu voies leur Seigneur en eux », dit un soufi. Le Coran incite les êtres à maintes reprises à décrypter les « signes » (āyāt), à connaître Dieu en contemplant Sa manifestation :

Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils voient que c’est le Réel [Dieu].
(Coran, 41 : 53)

Une culture dans l’islam contemporain

Depuis le XVIIIe siècle, la montée du wahhabisme a imposé un islam fruste, un islam bédouin, soutenu rapidement par les pétrodollars et les États-Unis. Les divers courants du salafisme revivaliste ont relayé cette vision littéraliste, idéologique, au XXe siècle. Néanmoins, le soufisme imprègne encore tous les aspects de la culture islamique. Ainsi, les grands réformistes musulmans de la fin du XIXe siècle et du XXe (Jamal Al-Din Al-Afghani, Muhammad Abduh, Muhammad Iqbal, Said Noursi…) n’ont jamais renié leur ancrage dans le soufisme en tant qu’exigence spirituelle. Ils ont seulement critiqué la forme confrérique lorsqu’elle aliénait, selon eux, les peuples musulmans.

Les attaques virulentes dont le soufisme a été l’objet de la part des salafistes comme des « modernistes » l’avaient, en apparence, fait tomber en disgrâce et, jusque dans les années 1970, des orientalistes prophétisaient sa mort. Un renouveau s’est nettement dessiné dans les années 1980 et surtout 1990, à la suite de l’échec des diverses idéologies qu’a connues le monde arabo-musulman au XXe siècle (nationalisme, marxisme, islamisme...), et du désenchantement de ceux qui suivaient le modèle occidental. Malgré la phase critique qu’il a traversée, le soufisme a maintenu son ancrage dans la culture islamique. En 1989, le Syrien Said Hawwa, cheikh naqshbandi1, mais aussi chef d’une branche des Frères musulmans, pouvait déclarer qu’au cours des siècles, 90 % des musulmans avaient eu, d’une manière ou d’une autre, un lien avec le soufisme. Les Sénégalais seraient affiliés à une confrérie à 90 %, et on avance le chiffre d’un tiers pour les Égyptiens. Par ailleurs, toutes les grandes confréries sont actives en Occident, et il y existe désormais une véritable culture soufie, qui présente des modalités variées.

Le soufisme suscite un intérêt grandissant en Occident et connaît actuellement un regain de vigueur dans les pays où prévaut l’islam, où la situation est en fait assez contrastée. Dans la plupart des pays, les jeunes adhèrent en grand nombre aux confréries, alors qu’il y a encore vingt ans l’âge moyen des membres était assez avancé. Contrairement aux apparences, les soufis sont très nombreux : on compte plus de sites soufis que salafistes. On estime les adeptes du soufisme à 300 millions sur 1,6 milliard de musulmans dans le monde ; ils représentent ainsi près de 19 % de la branche sunnite de l’islam. Tout cela contredit la supposée submersion de la communauté musulmane par les islamistes, les Frères musulmans, les wahhabo-salafistes et lesdits « djihadistes ». Mais les médias en parlent moins…

Le principe de « divergence »

« La couleur de l’eau vient de la couleur de son récipient » : par cette formule très allusive, Abou Kassim Al-Jounayd, le grand soufi de Bagdad (mort en 911), voulait notamment montrer que les voies pour accéder au soufisme sont multiples. Selon un adage soufi en effet, « il existe autant de voies menant à Dieu que de fils d’Adam ». Chacun progresse donc selon ses prédispositions. Au Xe siècle, Abou Nasr Al-Sarraj explique cette diversité en appliquant la parole du Prophète : « Les divergences des savants [musulmans] sont une source de miséricorde » aux « savants de l’intérieur », les soufis. Mais si chaque soufi parle selon le degré spirituel qu’il a atteint, selon son expérience de l’instant, tous retirent profit de cet échange. Cet appel au pluralisme participe du principe islamique de la « divergence » (khilāf), observé surtout dans le droit islamique. Loin d’estomper les différences, les premiers auteurs de manuels de soufisme (Xe-XIe siècles) les mettent volontiers en relief, car elles illustrent pour eux la richesse et la subtilité de l’expérience des soufis. Ceux-ci ne s’entendent donc pas toujours sur la terminologie de leur doctrine ou sont même en désaccord sur des points théologiques.

Dans la spiritualité islamique naissante se sont exprimées de façon contrastée différentes sensibilités : notamment la voie du « renoncement » ou « ascèse » (zuhd) en Syrie, la voie du « blâme » (malāma) en Iran/Asie centrale, avant que le soufisme (tasawwuf) d’Irak ne s’impose et n’englobe les autres écoles. Les expériences des premiers mystiques (IXe et début du Xe siècle) font donc apparaître une riche palette de tempéraments spirituels, d’où va se dégager une typologie toujours vivante : Abou Yazid Al-Bistami ou Mansour Al-Hallaj vont illustrer l’ivresse spirituelle, Al-Jounayd la lucidité, Harith Al-Mouhasibi l’agrément du destin, Hakim Al-Tirmidhi la sainteté, etc. Mais même au sein du soufisme mûr, devenu dès lors l’expression majeure de la spiritualité islamique sunnite (XIe-XIIe siècles), ou encore dans le cadre des « voies initiatiques particulières » ou tariqa, l’individu gardera l’autonomie, la liberté foncière que revendique le soufisme, vérifiant ainsi cette réflexion du cheikh Ahmad Al-Zarraq (XVe siècle) :

Les soufis ne cesseront de bien se porter tant qu’ils divergeront. S’ils s’accordent, cela ne se fera qu’en fermant les yeux sur leurs défauts réciproques ; or, nul n’est exempt de défauts…

À l’heure où des défis majeurs se posent à l’humanité, où le repliement confessionnel n’a plus lieu d’être, l’islam va-t-il suivre ce lent mouvement de balancier qui va du politique au mystique, comme le pressentait André Malraux ? Loin d’être une mode passagère, la quête actuelle de spiritualité correspond à un besoin d’une partie au moins de l’humanité. À cet égard, le soufisme contribue à ouvrir le champ de vision des musulmans, en favorisant les échanges interreligieux et le brassage des cultures.

1La tariqa naqshbandiyya est l’une des voies initiatiques (ou « confréries ») majeures à notre époque.

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