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Taqiyya

Ecrit takia ou taqîya, dans la presse – la transcription exacte de l’arabe est taqiyya, – le mot est aujourd’hui employé dans un contexte de lutte antiterroriste pour dénoncer « l’art de la dissimulation » pratiqué par les gens qui se réclament de l’organisation de l’État islamique (OEI) ou d’Al-Qaida. Ainsi pouvait-on lire dans Le Figaro, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 :

Nous sommes face à des individus venus de nulle part, adeptes de la “taqîya”, — la technique islamique de la dissimulation —, et qui n’émettent que des signaux très faibles, quasiment indécelables par les services de renseignement, expliquait en mai dernier […] le procureur de la République de Paris, François Molins. Notre difficulté réside dans la propagation de ces réseaux dormants en France. Dans son livre Terroristes, les 7 piliers de la déraison, l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic partage cet avis : “L’art de la dissimulation est une réalité. C’est même une stratégie. Et dans l’exercice de cet art, certains sont de grands stratèges, de grands artistes”1.

« L’art de la dissimulation »

Que des partisans de la lutte armée menée au nom d’une religion donnée justifient leurs actes par des arguments théologico-juridiques propres à leur religion n’a pas de quoi surprendre. L’exaltation que procure une justification religieuse peut, dans certains cas, servir en quelque sorte de propulseur, conférer une plus grande force de conviction dans l’accomplissement de l’action. Mais, quand il s’agit concrètement d’action clandestine, en quoi la dissimulation pourrait-elle être notablement accentuée par l’invocation de la religion ? La guerre exige une part de ruse ; ce n’est pas seulement vrai pour les auteurs d’actes de terreur qui se réclament de l’OEI ou d’Al-Qaida, mais pour tous les gens se plaçant en situation guerrière. On pense ici au fameux petit traité de Sun Zi (Sun Tzu), L’Art de la guerre. Ce serait preuve de légèreté, si on veut mener des actions de guerre, de ne pas s’exercer à « l’art de la dissimulation ». Une des plus amples et des plus fameuses opérations de dissimulation fut celle de l’opération Fortitude qui devait tromper en 1944 les Allemands sur le débarquement en Normandie.

Quand il parle de cette prétendue « technique islamique de la dissimulation », François Molins la décrit ainsi : « Boire, fumer, sortir en boîte, écouter de la musique, se raser la barbe... Tous ces interdits de l’islam radical deviennent autorisés dans le cadre de la taqîya »2. Il s’agit d’un contenu de stratégie guerrière bien dérisoire… mais cela a un effet réel sur la conduite de nos compatriotes. On peut imaginer l’effet que peut avoir cette affirmation d’un responsable de l’antiterrorisme sur l’esprit de nos compatriotes : ils sont appelés à guetter anxieusement en tous lieux et à signaler les personnes considérées comme musulmanes qui se mettraient à boire de l’alcool ou se raser la barbe. Que ce soit pour leur pratique de la religion islamique, parce qu’ils ont peu à voir avec une tradition familiale islamique, ou encore du simple fait de leur ascendance maghrébine ou sahélienne. Cela revient à les assigner à une conduite dévote, voire bigote, et à suspecter dans tout écart à cette attitude normée un « signal faible » de « radicalisation ». Rien de tel pour mettre à part dans la société non seulement les fidèles de l’islam mais tous ceux qui ont un rapport culturel avec cette religion.

Le secret qui protège

Le terme n’est pas coranique, même si trois versets mentionnent qu’en cas de contrainte, le croyant peut être amené à dissimuler sa foi (3. Al Imran, « la Famille d’Iman » : 28 et 29, et 16. Al-Nahl, « les Abeilles » : 29). Ce sont les docteurs de l’islam qui se sont saisis de ce terme, signifiant au départ « crainte, circonspection », pour sanctionner le fait que, s’il croit sa vie menacée ou se trouve dans une situation de persécution, le croyant se voit accorder une dispense (rukhsa) d’accomplir certaines obligations qui le mettraient en danger. Mais la dissimulation en situation périlleuse n’est pas le propre de l’islam. Abraham a caché la vérité dans La Bible à Abimélek (Genèse, 20.2 et 13), et Jérémie aux siens après son entrevue avec Sédécias (Jérémie, 38. 27-28). Et quand, dans l’Évangile, Jésus dit à ses fidèles, dans un contexte de persécutions : « Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes » (Matthieu, 10.16), personne de s’est jamais servi de ces propos pour l’accuser de fourberie. Pourtant, un musulman pourrait à juste titre penser qu’il appliquait lui aussi la taqiyya.

La notion a été particulièrement développée dans le chiisme, en intégrant la mémoire des persécutions du calife Al-Mansour contre les partisans d’Ali dans les temps qui ont précédé sa formalisation. Chez les sunnites, c’est à l’époque des conversions forcées pratiquées à l’époque de la Reconquista, sans que la question n’ait jamais toutefois pris l’importance qu’elle assume dans le chiisme. De leur côté, les juifs se trouvèrent dans une situation semblable lors de la politique de conversion forcée des Almohades, puis celle des rois catholiques. Appelée aussi kitman, littéralement « pratique du secret », la taqiyya oblige, dans le contexte ismaélien et druze, à ne pas divulguer aux non-initiés les données ésotériques de la doctrine. Mais pas davantage que dans l’ésotérisme des francs-maçons, il ne s’agit de fourberie.

Une « stratégie du mensonge » ?

Les courants de la salafiyya jihādiyya en guerre contre les gouvernements du monde arabe et islamique, tous qualifiés d’impies, et, comme on sait, contre les « États croisés » et les juifs ne font pas exception à la règle voulant qu’ils puisent dans l’arsenal des justifications religieuses. Pourtant, ils invoquent la taqiyya, mais pour la détourner de son rôle de protection et l’instrumentaliser comme ruse de guerre. Mais voici ce qu’avance le père Henri Boulad, directeur du Centre culturel jésuite d’Alexandrie :

Il existe en islam le principe de la taqiyya, cette stratégie du mensonge, de duplicité pour tromper l’autre si c’est pour le bien de l’islam. Ce n’est donc pas seulement un droit, mais un devoir pour tout musulman, pour atteindre son but qui est l’islamisation du monde3.

Bien sûr, le père Boulad est présenté comme un bon connaisseur de l’islam, et il refuse d’être qualifié d’islamophobe. C’est pourtant au secours des contempteurs de l’islam qu’il vient en les confortant dans les vieux préjugés de fourberie et de double langage de l’Arabe et du musulman. Ces simples propos font passer la taqiyya d’une conduite de protection à une stratégie guerrière dans une prétendue conquête du monde qui serait une obligation coranique sous le vocable de djihad. Ce faisant, il transmue des positions d’une frange extrémiste manipulant l’islam à des fins politico-eschatologiques en l’un des fondements de l’islam et en attribue l’usage à tous les musulmans. Il ne peut ainsi que susciter le soupçon et la peur contre eux, les désignant, dans le contexte présent d’attentats terroristes, à la vindicte populaire.

1Roland Gauron, « Comment les frères Abdeslam ont pratiqué l’art de la dissimulation », Le Figaro, 19 novembre 2015.

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