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Qu’est-ce que la Nahda ?

L’amorce de ce mouvement se situe au croisement de deux phénomènes : le délitement de l’empire ottoman, avec la fameuse « question d’Orient », et la confrontation, d’abord guerrière (l’expédition de Napoléon Bonaparte de 1798) puis civilisationnelle avec l’Occident. Quelles sont les raisons de la suprématie occidentale et du déclin d’un Orient autrefois florissant et pôle d’activité intellectuelle ? À cette question existentielle, les penseurs orientaux cherchent à apporter une réponse qui concilie identité et modernité. Une profonde remise en question se fait jour, qui va concerner tous les pans de l’organisation des sociétés et donner naissance à ce qui sera appelé a posteriori la Nahda, généralement traduit par « Renaissance ». Dans l’historiographie arabe, cette période s’étend de la fin du XVIIe siècle aux années 1950 ; le terme lui-même apparaît dès le XIXe mais se diffuse surtout au début du XXe siècle.

Une mission d’observation à Paris

En Turquie, l’empire ottoman en pleine décadence tente le premier de réagir en réalisant, de 1839 à 1878, un programme de réorganisation, les tanzimat réorganisation », en turc ottoman), qui touche l’administration, le système juridique et bien sûr l’armée, sans oublier la dimension technologique de la révolution industrielle.

Ce courant réformateur profite de certains développements et innovations apportées par les Occidentaux, en tout premier lieu la diffusion de l’imprimé qui va déboucher sur l’essor de la presse au milieu du XIXe siècle, la généralisation de l’enseignement, l’apprentissage des langues étrangères. Autant de mutations qui favorisent la circulation des idées, et aussi des hommes. En 1826, le pacha d’Égypte Mohamed Ali envoie une mission d’observation à Paris. L’érudit égyptien Riffa’a Al-Tahtawi (1801-1873) en fait partie et consigne ses impressions critiques dans son ouvrage L’or de Paris. Grand lecteur de Montesquieu, il s’inspire également de la pensée des Lumières pour nourrir sa réflexion sur le fonctionnement du religieux et l’ordre politique en terre d’islam. Traducteur prolifique, il accorde une place essentielle à l’éducation.

Le mouvement ébranle fortement la sphère religieuse, dans une société où l’islam imprègne tout. Une explication s’impose : si les pays musulmans ont décliné, c’est que l’ordre du monde voulu par Dieu a été perverti par les hommes et doit être restauré. Trois noms illustrent cette pensée et rendent compte d’une ébullition qui touche l’ensemble de la zone. Le premier est celui de l’Iranien Jamal Al-Din Al-Afghani (1839-1897) qui théorise la notion de panislamisme, suivi de l’Égyptien Mohamed Abdouh (1849-1905), que l’on pourrait qualifier de « salafiste éclairé ». Abdouh distingue en effet d’une part les principes transmis par les « pieux ancêtres » (al-salaf al-salih), intangibles mais compatibles avec l’usage de la raison, et d’autre part les règles politiques et morales, qui peuvent être adaptées aux circonstances.

Modernisation de la langue arabe

Après lui, le Syrien Rashid Rida (1865-1935) développera une pensée plus rigoriste, tout en cherchant à adapter la charia au monde moderne. L’islam conservateur d’Al-Azhar, figé et sclérosé, est vivement critiqué et les polémiques sur le niveau de rupture souhaitable avec la tradition battent leur plein. La notion de laïcité est débattue, le principe d’une séparation de la religion et de l’État séduit certains esprits. La question de l’émancipation des femmes, notamment grâce à l’éducation, est médiatisée à partir des années 1890. La place des minorités est discutée et nombre de leurs représentants s’illustrent dans la production intellectuelle de l’époque : Boutrous Al-Boustani (1819-1883), enseignant et journaliste, fondateur de la première société littéraire du monde arabe, Maroun Al-Naqqash (1815-1855), considéré comme le père du théâtre arabe moderne, le grand écrivain Jibran Khalil Jibran (1883-1931), etc.

Cette émergence d’idées nouvelles nécessite l’intégration de nouveaux concepts dans la langue arabe, qui se modernise et devient le vecteur d’un panislamisme mis à l’honneur. En même temps que l’on réédite les classiques arabes, le passé médiéval est revisité et magnifié. Le Caire et Beyrouth deviennent des foyers d’activité littéraire intense et de nouveaux genres font leur apparition : le théâtre, la nouvelle, le roman. La poésie connaît un véritable renouveau.

Cette remise en cause affecte bien sûr aussi le domaine politique. On s’interroge sur ce que doit être le bon gouvernement islamique, sur les principes garantissant un pouvoir à la fois juste et fort. Les premiers textes constitutionnels sont rédigés.

La première guerre mondiale et la défaite ottomane de 1918 vont favoriser les luttes pour l’indépendance, déjà annoncées par la révolte arabe de 1916 contre les Turcs. Face aux dominations occidentales, les peuples perçoivent les bouleversements en cours comme une opportunité et se pensent de plus en plus en tant que nations. En 1922, l’Égypte devient le premier État du monde arabe (bien qu’étroitement corseté par la tutelle britannique). De nouvelles idéologies se propagent dans les milieux intellectuels et politiques : variantes du socialisme et du fascisme, une nouvelle forme d’islamisme politique avec la création du mouvement des Frères musulmans en 1928, des réformismes autoritaires en Iran et en Turquie. Les historiens arabes parlent de « seconde Nahda » pour qualifier cette période.

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