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Au souk d’Aribeh

Un poète face aux massacres en Irak

À Bagdad, le quartier populaire de la cité Al-Sadr est connu pour sa densité démographique et sa population essentiellement chiite. Le matin du 11 mai 2016, il est secoué par une explosion qui fait une centaine de victimes dont une trentaine de morts. L’attentat, revendiqué par l’organisation de l’État islamique, a lieu dans le souk Aribeh très fréquenté et survient dans un contexte marqué par la violence.
Chawki Abdelamir, poète de renom né en Irak en 1949 et basé à Bagdad, nous livre un poème inédit, écrit quelques jours plus tard. Exilé en France à partir de 1974 pour ses écrits contre la dictature de Saddam Hussein, il deviendra après 2004 délégué permanent adjoint de l’Irak à l’Unesco. Parmi ses oeuvres, une anthologie de ses poèmes traduite en français, L’obélisque d’Anaïl, a été publiée par Mercure de France (Gallimard) en 2003.

— 1 —

Au souk d’Aribeh
Ce matin
Je ne sais où accrocher ma tête
Si jamais je la retrouvais
Entre les pieds ou dans les cageots de fruits

Seules ses petites chaussures
Courent toujours derrière
Le marchand de bonbons

Ils marchaient main dans la main
Un moment
Leurs doigts étaient noués
Elle ne garde dans sa main que les doigts de l’autre

Qui parle de massacre ?
Je ne vois que des grappes rouges
Qui pendent d’une treille qu’on appelle ciel
Et cette dame
D’une beauté d’opéra
Hébétée
Tragique
Grande comédienne
Dans un théâtre de chimères improvisé
Elle court derrière une tête humaine
Qui vole

—2 —

Ouvrez les yeux de vos bas-fonds
Et les orbites de vos ténèbres
Vous verrez comment les peuples
Le relief
Et les tombes
Vacillent dans le temple
De l’humanité qui tremble chaque jour

Regardez ce bleu ciel
Qui a déteint sur le lieu et les hommes
Un bleu
Qui ne ressemble pas à l’azur des plages
Ni à la turquoise des colliers
Ni aux chapelets des croyants
Ne vous méprenez pas
Ce que vous voyez n’est pas une couleur
Le rouge n’est plus une couleur
Il coagule vite
Il ébranle sur son chemin
Tout ce qui est alentour
Il vous semble rouge seulement
Parce que vous le voyez à travers les trous de ces torchons
Que vous appelez corps

Ramassez ces corps déchiquetés, surtout les pupilles
Sur leur cristallin on peut voir
Les images des paradis dont vous avez tellement rêvé
Quant aux entrailles
Vous n’y pourrez rien
Elles resteront affamées
Et les membres
Oui ces bras et ces jambes qui s’élèvent
Comme des oiseaux dans un ultime envol
Regardez comment ils se préparent
À se présenter
Et à tendre timidement la main à leur Dieu

Et vous ?
Vous n’irez pas à vos lits ce soir
Sans passer
Par tous les abécédaires
Les dictionnaires et les annuaires
D’où vous effacerez vos noms

— 3 —

Les éboueurs sont plus utiles que moi
Ils peinent à ramasser les cadavres
Ou du moins ce qu’il en reste
Moi j’écris

Les passants pressent le pas pour vaquer à leurs affaires
Ils se prennent les pieds dans les fruits et les entrailles écrasées
Un aveugle écarte de sa canne la tête d’une fillette
Qui lui barre le chemin
Moi j’écris

La religion est une ceinture explosive
Moi j’écris

Les journaux passent directement
Des rotatives
Aux poubelles
Moi j’écris

L’unique enfant rescapé
Porte des chaussures tachées de sang
Pour aller à l’école
Moi j’écris

Les maisons qui ne pouvaient contenir tous les enfants
Sont devenues spacieuses et aérées
Moi j’écris

Les cadavres délirent toute la nuit
Personne ne peut les faire taire
Moi j’écris

Ce sont des insectes géants
Qui sortent de nos vieux cimetières
Moi j’écris

La carte de l’Irak a gagné le prix
Du cercueil surréaliste
Moi j’écris

Je n’ai rien à voir avec « la Création »
Ni avec la « Résurrection »
Moi j’écris

Ma page blanche est noire
Mon encre noire est pareille à mon silence
Moi j’écris

Assez
Assez
Moi j’écris ma mort

Mascate, Oman, 15 mai 2016.