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En Tunisie, le théâtre comme une bataille

« Peurs », une pièce de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar

À l’invitation du Theater an der Ruhr, Fadhel Jaïbi, metteur en scène, directeur du Théâtre national tunisien (TNT), et Jalila Baccar, auteure, comédienne, présentaient en avril dernier Peurs, le second volet, après Violences, d’une trilogie sur la société post-révolutionnaire tunisienne.

Rolf Hemke, responsable de la programmation internationale du Theater an der Ruhr de Mülheim (Allemagne) est à l’origine de l’engagement auprès de la compagnie Familia Productions — d’après leur première pièce Familia, l’histoire de trois vieilles femmes exclues de la société à cause de leur âge —, qui se distingue par un théâtre politique et esthétique de création. Fin connaisseur du paysage théâtral arabe et africain, il programme depuis une dizaine d’années des focus sur des artistes trop rarement invités sur les scènes européennes, et a amené sa structure à coproduire sur trois ans une trilogie à plus d’un titre exceptionnelle.

Depuis sa création en 1993, cette compagnie théâtrale tunisienne élabore un théâtre d’une grande exigence, totalement dédié à la compréhension de la réalité contemporaine tunisienne dans sa complexité.

Une œuvre politique

Farouches opposants au régime de Zine El-Abidine Ben Ali, Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar ont construit leur œuvre comme on mène une bataille politique, essayant en premier lieu de faire des diagnostics de terrain. Après Les amoureux du café désert (1995), dont les héros sont de jeunes gens qui squattent un vieux café, Soirée particulière (1997), sur la décadence de la bourgeoisie tunisienne, ils créent un véritable choc avec Junun (joué en Avignon en 2002), l’un de leurs plus éblouissants spectacles, où une situation d’enfermement familial conduit une jeune femme au bord de la folie. Cette observation de ce qui se joue à l’intérieur de la structure familiale et vient se réfracter dans la société tout entière est l’une des veines d’exploration du travail du couple.

Lorsque la répression frappe les islamistes et fait monter un peu plus le niveau d’affrontement, ils portent sur la scène Corps otages (donné au théâtre de l’Odéon à Paris en 2006). Au moment de la chute de Ben Ali, lorsque la révolution tunisienne de janvier 2011 fait irruption sur la scène politique mondiale, ils sont en train de répéter Amnesia, une pièce « prémonitoire » sur la chute d’un tyran qui leur vaudra une tournée internationale.

Les deux artistes partagent l’euphorie tant attendue. Mais ils vont déchanter assez vite. Jalila se verra proposer le ministère de la culture, qu’elle décline, trop attachée à sa liberté de parole et lucide sur ce qui va se mettre en place. Après 2011, ils restent longtemps silencieux, puis livrent leur désenchantement dans Tsunami, en 2014. La même année, Fadhel Jaïbi accepte la responsabilité de diriger le TNT. « Une salle de quatre cents places et des moyens limités, qui ne correspondent pas à l’ambition d’un théâtre national, mais révèlent le désengagement de l’État ».

Ils continuent à creuser leur sillon d’observation. En 2015, Violences produit l’effet d’un véritable séisme quant au regard qu’ils portent sur la société post-révolutionnaire tunisienne. Une fois encore, ils réfléchissent à partir de ce qui se joue dans la cellule familiale et dans la société tout entière. « D’où vient le passage à l’acte ? De quelles profondeurs obscures des grands mythes anciens et des conduites archaïques nous parvient-il ? », s’interroge Jalila. « Aujourd’hui, on a des enfants de neuf ans qui se suicident ! », s’indigne-t-elle dans un état des lieux sans concession qui donne le frisson. Ils questionnent leurs concitoyens sur les dérives totalitaires qui pour eux menacent les acquis de la révolution et de l’histoire tunisienne et se traduisent par un désespoir de plus en plus grand de la jeunesse.

Après Violences, un théâtre-fiction où les situations décrites ont été puisées dans la violence quotidienne des fait divers et dans la menace des attentats qui font craindre un futur anxiogène de guerre civile, ils explorent une veine d’alerte plus métaphorique dans Peurs.

Métaphores du désenchantement

Neuf comédiens, revêtus de l’uniforme des scouts (mais qui pourrait aussi bien être une tenue militaire) pénètrent, silencieux, tournant en rond pas à pas sur le plateau. Leur marche, lente et errante, leur regard perdu installent déjà un paysage inquiétant. On se remémore Les Aveugles de Maurice Maeterlinck dans cette façon d’avancer sur le fil du danger qui met l’être à nu et en péril avec lui-même et avec les autres. Le groupe a quitté son campement au moment où, après quelques heures de voyage, déferlant du fond du Sahara, des tempêtes de sable ont recouvert le pays d’une poussière âcre et ocre.

Ils vont se réfugier dans ce qui a pu être un ancien hôpital régional, laissé à l’abandon, ou un abattoir en ruines, fuyant la menace d’ensevelissement, et découvrent qu’un de leurs compagnons a disparu, « emporté par les vents ». Ils doivent vite renoncer à se lancer à sa recherche. La tempête fait rage en continu. Le groupe, hommes et femmes prisonniers des sables et du froid, va rapidement faire face au manque d’eau et de nourriture, d’électricité…, à la peur sous toutes ses formes. S’installent alors entre eux des rapports de domination, la paranoïa, et des « pétages de plomb » les dressent les uns contre les autres. La solidarité s’efface devant la lutte individuelle pour survivre. Vont-ils parvenir à inventer de nouvelles formes de résistance ou se dévorer les uns les autres ?

Jalila Baccar a écrit ce texte sombre mais puissant à partir d’un travail d’improvisation, dans un va-et-vient entre le plateau et l’extérieur, avec la contribution des comédiens — Fatma Ben Saïdane, Ramzi Azayez, Noomen Hamda, Lobna Mlika, Aymen Mejri, Nesrine Mouelhi, Ahmed Taha Hamrouni, Mouïn Moumni, Marwa Mannaï — qui ont tous accepté de se mettre en péril et de chercher au plus profond d’eux-mêmes leurs lignes de faille et de fragilité. Le résultat sur le plateau ne laisse pas indemne. On les regarde s’embraser et mordre la poussière en retenant son souffle. Ils jouent avec une fièvre qui rend leur corps électrique et portent avec incandescence une parole qui les brûle. La musique et la scénographie semi-obscure de Kays Rostom renforcent cet espace de décomposition et recomposition :  :

J’ai laissé cinquante femmes enceintes derrière moi
Quand les tempêtes se déclenchent
Elles paniquent et ne parviennent pas à accoucher
C’est vérifié
Plus d’ambulances, plus de sages-femmes
Plus rien.
Les nouveau-nés avalent du sable
Et sont handicapés à vie à leur naissance,

Pour conjurer le malheur annoncé qui va faire de chacun d’eux un loup pour l’autre, ils évoquent les espérances et les rêves brisés qui ont conduit au désenchantement et à la fuite en avant, par la terre ou la mer, vers d’autres impasses et cauchemars.

Pour tous ces artistes, la révolution tunisienne, après son immense espérance, s’est traduite par de la dépression et des gestes de désespoir. « Nous avons rêvé et lutté pour une vie meilleure, mais après la révolution, notre soif de liberté et de justice est loin d’être devenue réalité », commente, amer, mais non résigné, Fadhel Jaïbi. Pour lui, les problèmes qui accablent le pays sont multiples : « Et le théâtre n’est rien d’autre que le reflet de la société ». Aussi sont-ils déterminés à poursuivre leurs recherches sur l’impact des événements politiques sur les individus. « Nous nous intéressons à la diffusion de la peur. En Tunisie et hors de ses frontières. Peur de soi, peur des autres, de la différence, de l’inconnu... Tous ces maux qui rongent la société tunisienne et une grande partie du monde actuel ».