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Théâtre

« Hartaqāt (Hérésies) ». L’histoire tragique du Liban, de l’intime à l’universel

À l’avant-garde de la création libanaise, les artistes Lina Majdalanie et Rabih Mroué questionnent les lignes de fracture de la société libanaise à travers les textes de Rana Issa, Souhaib Ayoub et Bilal Khbeiz, deux auteurs et une autrice libanais de générations différentes qui dynamitent les frontières géographiques et sociétales.

© Nora Rupp

Lina Majdalanie et Rabih Mroué ont consacré leur vie à la scène. D’abord au Liban, puis à Berlin où ils se sont installés il y a une douzaine d’années et où Mroué, qui a été cofondateur du Beirut Art Center, est en résidence au Centre de recherche international de la Freie Universität. L’histoire géopolitique et sociale de leur pays, et par extension du Proche-Orient, est la matière première de leurs œuvres qui entremêlent document et fiction. Passant de la représentation théâtrale à la performance, de conférences hors normes à des installations vidéo ou graphiques, ils ont à leur actif une production inventive et critique qui tourne sur les scènes internationales, et jusqu’en 2019 tout du moins, sur les scènes libanaises.

Lignes de fracture

Lina Majdalanie et Rabih Mroué choisissent la plupart du temps des dispositifs apparemment très simples, mais où la parole politique du ou des protagonistes occupe l’espace, portée par des acteurs, auteurs ou témoins dans une adresse au public percutante et souvent déstabilisante. Ils interrogent la relation Orient-Occident et ses lignes de fracture, mais aussi celles de leur propre société. L’analyse du rôle de l’image, photographique et vidéo, sa saturation dans l’espace médiatique et ses hors-champs occupent une place particulière dans leur travail.

Rabih Mroué avait ainsi marqué les esprits avec un triptyque de « conférences non académiques » : On Three Posters (2004), à partir du témoignage filmé d’un résistant libanais, candidat au suicide en 1985, The Inhabitants of Images (2008), des photomontages politiques, et Pixelated Revolution (2012), autour des premières vidéos de la révolution syrienne. Ou encore avec So little time (2016) qui questionnait la figure du martyr à travers une fiction où un combattant, tombé pour la libération de la Palestine, revient à la vie. Enfin, Riding on a cloud, une création présentée en 2012, et qui tourne encore à ce jour, occupe une place particulière dans cette méditation sociopolitique. C’est son propre frère Yasser qui en est le protagoniste et joue sa propre histoire, télescopée par la guerre civile libanaise. Gravement blessé en 1987 par un sniper, il en gardera des séquelles neuronales, luttant pour se réapproprier le langage jusqu’à parvenir à être artiste et auteur aujourd’hui.

Dans leur nouvelle création, Hartaqat (Hérésies), en arabe, et surtitré en français, que l’on peut voir au théâtre du Rond-Point à Paris, Lina Majdalanie et Rabih Mroué mettent cette fois en scène les textes de deux auteurs et une autrice libanais, issues de générations différentes qui ont dû quitter le Liban. Bilal Khbeiz y a vécu l’avant-guerre civile, Rana Issa est née au début du conflit et Souhaib Ayoub à la fin.

« La rupture entre le sens et les mots »

C’est le texte de Rana, Incontinence, qui ouvre la pièce dans un effet de souffle. Il est interprété par Raed Yassin, qui est aussi musicien contrebassiste et dont la présence massive et assurée donne un relief particulier à ce texte surprenant, puissant et transgressif. Rana y parle à la première personne. Elle est confrontée à un irrépressible besoin d’uriner sur elle-même alors qu’elle est prise au piège dans un embouteillage à Beyrouth. Elle analyse les différents sentiments liés à l’urine, qui peuvent aller de la honte, pour une femme, à l’affichage, pour un homme, ou symboliser l’exercice de l’humiliation du tortionnaire sur sa victime.

Rana, mariée à un Norvégien, vit à Oslo, mais ses parents sont des réfugiés palestiniens nés dans le camp de Bourj El-Barajneh (Sud-Liban) où avait atterri sa grand-mère Izdihar après l’exode de la Nakba. Un camp sale et misérable où l’on accusait son aïeule d’être une charmouta (prostituée) parce qu’elle revendiquait son désir sexuel. Pour survivre, Izdihar dut aussi travailler comme cuisinière auprès du général Sami El-Khatib, chef des services de renseignement, après qu’il eut tué son mari « par erreur ». Une généalogie familiale marquée par la dépossession et la domination patriarcale et où, pour contrer « l’assèchement du langage et la rupture entre le sens et les mots », l’autrice transgresse toutes les conventions du langage.

Loin de Tripoli

Originaire de Tripoli et aujourd’hui installé à Paris, Souhaib Ayoub joue sa propre autobiographie dans L’imperceptible suintement de la vie. Du haut de ses chaussures à talons rouges, il raconte les dangers auxquels il a dû s’exposer pour vivre son identité homosexuelle dans la capitale du nord du pays, tout en en montrant la complexité et les entrelacements « avec les formes urbaines, sociales et politiques que la ville produit ». Les conflits fréquents que connaît Tripoli — souvent caricaturée comme un fief salafiste — sont surtout économiques et sociaux et la ville fut en première ligne de la révolution d’octobre 2019 qui aspirait à en finir avec le confessionnalisme et la corruption. Toujours profondément attaché à sa ville natale, Souhaib Ayoub nous interpelle : « Vous vous rendez compte de ce que c’est que de refaire sa vie dans un pays étranger ? »

... « On pourrait choisir de mourir »

Dans la troisième partie, on entend la voix de l’essayiste Bilal Khbeiz, qui a dû s’exiler aux États-Unis en 2008 en raison de ses écrits politiques. Il nous adresse ses Mémoires non fonctionnelles et philosophiques : « On ne choisit pas de naître, mais on pourrait choisir de mourir. » C’est Lina Majdalanie qui en porte haut et fort la traduction, tandis qu’est projeté un film métaphorique réalisé par Rabih Mroué où se succèdent des images — parfois incrustées de dessins — d’exil et de destruction, d’hier et d’aujourd’hui. Elles disent que ce n’est pas seulement le Liban qui vit la pire catastrophe sociale et politique de son histoire, mais peut-être aussi l’humanité, et elles nous invitent à penser ensemble la transformation du présent.

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