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« Histoire de l’Égypte moderne », d’Anne-Claire de Gayffier-Bonneville

Une nation, trois révolutions

Il existe peu d’ouvrages de synthèse de l’histoire de l’Égypte moderne. L’historienne française Anne-Claire de Gayffier-Bonneville comble une lacune et raconte deux siècles de l’histoire tourmentée d’un pays majeur du Proche-Orient.

« Ce matin du 17 novembre 1869, L’Aigle entreprend le premier voyage le long du canal qui lie dorénavant la Méditerranée à la mer Rouge. » Le Français Ferdinand de Lesseps « a eu l’intuition de cette œuvre magistrale ». Il a convaincu le gouverneur d’Égypte, Muhammad Said pacha. « Dès lors, le destin des deux pays est étroitement lié. » Le livre de l’historienne française Anne-Claire de Gayffier-Bonneville s’ouvre sur le canal de Suez, fil conducteur de l’ouvrage. Son inauguration est un événement historique pour l’Égypte, grand pays qui aura un rôle stratégique au-delà de ses frontières, jusqu’à nos jours.

« L’entreprise … témoigne de la préoccupation ... des gouverneurs d’Égypte depuis Muhammad Ali d’inscrire le pays dans une dynamique de modernisation. Il voulait que l’Égypte fît partie de l’Europe. » Muhammad Ali avait « débarqué en Égypte en 1801 avec le corps expéditionnaire ottoman venu combattre les Français et Bonaparte… [Son] génie a sans doute été d’envisager des structures financières, économiques, militaires, administratives... en rupture totale avec ce qui existait auparavant », indique l’historienne. Si la tentative de conquête de Napoléon s’est soldée par un échec, c’est aux Français que les dirigeants successifs de l’Égypte font appel pour « moderniser » le pays. Le canal de Suez sera au centre de toutes les luttes, de toutes les négociations.

Des dirigeants ottomans inquiets

En 1823, « la décision est prise … de constituer une armée nationale (d’autochtones). C’est une vraie révolution puisque ... les Égyptiens n’ont … jamais été associés à la vie administrative, politique ou militaire du pays ». La puissante armée jouera dans les décennies suivantes et joue encore un rôle central.

Au début du livre, l’Égypte fait partie de l’empire ottoman. Sur fond de rivalités, elle doit donner des gages aux sultans. L’armée égyptienne ne cesse de remporter les batailles. Alors que le Nil est aussi concerné par les grands travaux, Muhammad Ali lance la conquête du sud. Le Soudan est créé. Ces succès au nom de l’empire finiront toutefois par inquiéter les dirigeants ottomans, qui verront le gouverneur égyptien et ses successeurs comme une menace. L’empire mise sur le libéralisme économique pour l’affaiblir.

Abbas succède à Muhammad Ali et poursuit son œuvre sur fond d’inquiétude : que le pays, « presque affranchi de la tutelle ottomane, ne subisse la domination des Français et des Européens. » Cependant après lui, « la familiarité de Muhammad Saïd avec les idées et les mœurs occidentales fait évoluer les relations de l’Égypte avec l’Europe ».

En 1867, le gouverneur d’Egypte devient « le second personnage de l’empire ottoman », mais peu à peu, l’Égypte affirme sa personnalité. Un « sentiment d’appartenance à la nation [...] se développe sous Ismaïl ».

À chaque dirigeant ses projets et réformes, dans tous les domaines, de la justice aux institutions, en passant par les transports, l’agriculture, l’armée, l’industrialisation, l’éducation, la santé, les droits des femmes et des minorités religieuses. En 1876, les puissances françaises et britanniques envisagent d’intervenir directement dans ces réformes. La dette leur permettra d’y parvenir. « Tout ce qui compte sur les places de Paris et Londres… se trouve intéressé dans les emprunts égyptiens [dont le] total s’élève, à la veille de la crise, à 1,7 milliard de francs ». L’Égypte est dans une spirale : « Toutes les ressources budgétaires… sont engagées », y compris les titres du canal de Suez.

Unis par des intérêts communs, Français et Britanniques font pression sur le gouverneur égyptien jusqu’à prendre le contrôle du pays. « Jamais, et même sous son souverain le plus cruel, le peuple égyptien n’a été exploité… comme à l’époque. »

À Ismaïl succède Tawfiq. Durant son règne, Ahmad Urabi dénonce le colonialisme, appelant la population et les autres peuples arabes à se rebeller. En Europe, en ce début des années 1880, « on s’inquiète de ce que la vie, les biens et les intérêts des Européens en Égypte puissent être affectés par le climat, jugé révolutionnaire ». Le 11 juin 1882, un « massacre des chrétiens » en Alexandrie pour les uns, qui serait en fait « une tuerie de musulmans » donne un prétexte aux Britanniques « de se saisir de l’Égypte ». Au fil des pages, l’auteure détaille les stratégies des puissances impérialistes.

Il faudra du temps pour que renaisse le mouvement national, qui sera ranimé en 1906 par « l’affaire de Dinchway » : la condamnation à mort d’Égyptiens après un incident lié à une chasse opérée par des soldats britanniques suscitera une immense mobilisation populaire (également dans l’opinion britannique).

Une indépendance étroitement contrôlée

Durant la guerre de 1914-1918, les désirs d’émancipation et le canal de Suez sont de nouveau au cœur des préoccupations et des stratégies. Une figure du nationalisme émerge : Saad Zaghloul, qui crée le parti Wafd réclamant l’indépendance du pays. En 1919, une « révolution » éclate, dont « les deux éléments les plus frappants sont la cohésion nationale … et le caractère spontané ». Le 28 février 1922, le Royaume-Uni octroie son indépendance à l’Égypte. Une indépendance en trompe-l’oeil, commente l’historienne, tant Londres reste maître des décisions.

La première Constitution est promulguée en 1923, alors que le pouvoir est désormais monarchique. Les premières élections, en 1924, couronnent le Wafd. L’Europe reste néanmoins trop influente, à la fois politiquement et culturellement. En réaction, un instituteur, Hassan Al-Banna, fonde la confrérie des Frères musulmans. Pour lui, c’est par l’islam que les Égyptiens et les Arabes — Palestiniens compris, dont le sort est très présent dans les revendications des Égyptiens — seront libérés. On assiste aux prémices de « la fraternité arabe ». En 1939, des mouvements nationalistes regarderont vers l’Allemagne nazie, non par sympathie idéologique, mais par opposition aux occupants anglais et français. Le mouvement nationaliste reprend de plus belle après la guerre, avec d’importantes manifestations qui déboucheront sur un changement de régime et une autre « révolution », celle des Officiers libres, qui renversent le roi Farouk le 23 juillet 1952. Ces militaires disent vouloir rendre aux Égyptiens leur liberté et leur dignité. De cet épisode émerge l’une des figures majeures de l’Égypte et du monde arabe contemporain : Gamal Abdel Nasser. Il fait de l’Égypte une puissance incontournable, lie son destin à celui de la Ligue arabe, de l’Organisation de l’union africaine (OUA), participe à la création du mouvement des non-alignés et soutient l’indépendance des pays colonisés et/ou dominés. Il entame de profondes réformes, en premier lieu une réforme agraire, puis, se réclamant du socialisme, poursuit avec un programme de nationalisation visant à un partage des richesses plus équitable.

Un tournant libéral

Pourtant, il faillira. Contre Israël, les déroutes de 1956 et 1967 auront raison de sa grande popularité, malgré le récit national qui perdure. Anouar Al-Sadate lui succède. Il marque une rupture dans sa gestion du pouvoir avec Nasser. Il sera le « président de la paix » pour les uns, de la trahison pour les autres. Son positionnement pro-américain et son rapprochement avec Israël auront des conséquences lourdes sur le pays, qui ne pourra plus prétendre au même statut dans le monde arabe. Le canal de Suez sera là encore au centre des conflits.

Sadate assassiné, un autre militaire, Hosni Moubarak, lui succède. « Tournant le dos au socialisme arabe... il préside à une transformation libérale de l’économie, qui rétablit et même aggrave les inégalités sociales. » Il développe le tourisme, des projets de villes nouvelles, mais gère le pouvoir durant près de trente ans de manière autoritaire, avec l’application de la torture sur les civils et un très fort pouvoir policier. Moubarak gouverne avec ses fils, le niveau de corruption est sans précédent. L’institution militaire, qui perd du terrain, se refuse à voir Gamal Moubarak devenir président. En 2011, une troisième « révolution » éclate. Des centaines de milliers d’Égyptiens à travers le pays se mobilisent. L’armée indique qu’elle laissera faire. Le 25 janvier 2011, des citoyens de toutes les couches sociales rejoignent le mouvement. Ils se réunissent notamment sur la place Tahrir, au Caire. Le 11 février, Moubarak quitte le pouvoir. L’armée assure la transition. Durant ces semaines de révolte, et depuis, des milliers de citoyens ont été arrêtés et tués par la police et l’armée. La répression continue, jusqu’aux premières élections libres de l’histoire égyptienne, législatives en novembre 2011, puis présidentielle en 2012, remportées par le Frère musulman Mohamed Morsi, après le succès des membres du parti politique de la confrérie aux législatives.

Le 3 juillet 2013, après un règne entaché de mauvais choix stratégiques, dénoncé « par des défenseurs du droit comme le commencement d’une nouvelle dictature » — Morsi a considérablement élargi ses pouvoirs —, l’armée provoque un coup d’État que dirige le général Abdel Fattah Al-Sissi, nommé ministre de la défense par Morsi. Immédiatement après sa prise de pouvoir, les pénuries d’essence, les coupures d’électricité disparaissent, confirmant un « sabotage » du passage au pouvoir de Morsi, auquel étaient opposés militaires, juges, hommes d’affaires, l’Église copte et tous ceux qui disaient craindre une « islamisation » du pays, alors que Morsi, malgré de nombreuses erreurs, négociait et s’adaptait aux règles du jeu politique. L’armée reprend officiellement le pouvoir à l’issue de grandes manifestations, résultat d’une campagne anti-Morsi dont il sera confirmé par ses organisateurs que l’armée et les services de renseignement l’ont orchestrée. Le 14 juin 2013, l’armée fait évacuer deux places occupées par des opposants, avec plus de 1 000 morts en une journée, ce sera «  le pire massacre de l’histoire récente de l’Égypte ».

Sissi élu président, il veut s’affirmer comme un homme fort, s’inscrivant dans la lignée de Nasser, sur fond de « guerre contre le terrorisme » et de répression implacable. Le livre se termine sur le nouveau canal de Suez, l’une des réalisations de Sissi (François Hollande assistera à son inauguration), ainsi que sur ses liens avec la France, notamment à travers l’achat d’armements. Mais pour l’historienne Anne-Claire de Gayffier-Bonneville « il est peu probable que… le souvenir des élections libres… reste sans postérité ».

Dans l’avant-propos, l’historienne s’étonne du manque de littérature en français sur l’histoire récente du pays. Avec ce livre de près de 600 pages, elle pallie ce manque et précise : « Notre Histoire de l’Égypte raconte également une histoire française de l’Égypte dont nous nous reconnaissons l’héritière ».