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L’arme de la bande dessinée aux mains de la jeunesse égyptienne

Un rôle moteur de la fondation Mazg

Il y a quatre ans, trois jeunes femmes créent ensemble la fondation Mazg, pour promouvoir la bande dessinée et aider les artistes en organisant diverses activités dans leur local du centre du Caire, mais également dans d’autres villes et gouvernorats. Mazg est devenue en peu de temps un rendez-vous incontournable pour tous les professionnels et les amateurs du 9e art.

Fin 2012, Mouna El Masry, sa jeune sœur Sara et Najla Qoura décident de créer un projet artistique. Mais face au foisonnement d’initiatives, elles se démarquent en décidant de travailler sur un genre défini — la bande dessinée — et sur une durée suffisante pour dégager une influence, en échappant autant que possible au centralisme cairote.

À l’époque où elle travaillait dans une association de défense des droits humains, Mouna El Masry était chargée de la rédaction du magazine de BD Douchma1. Il existait en effet quelques tentatives indépendantes de produire des comics pour adultes, alors que le genre était resté longtemps cantonné au public enfantin. Mais bien qu’existant de longue date en Égypte, la production de la BD demeurait insuffisante et les artistes n’avaient pas de soutien. C’est alors qu’en janvier 2013, les trois jeunes femmes décident de lancer leur propre projet, appelé « Mazg » (mélange). Leur première activité est un atelier avec des étudiants sur les libertés académiques et l’expression par la BD.

Pour Mouna El Masry, « la BD est un moyen d’expression différent et attrayant qui intéresse de plus en plus les jeunes. Nous voulons aider les artistes et encourager la production. La BD, c’est comme le cinéma, c’est de l’image, on peut se passer de mots, mais cela reste expressif », insiste-t-elle.

Une si longue histoire

Le premier magazine illustré du monde arabe a vu le jour en Égypte en 1923, sous le titre El Awlad (Les enfants). Les dessins étaient alors rudimentaires et bien différents d’aujourd’hui, et les personnages étaient soit des héros locaux, comme le rossignol et le poussin, soit des étrangers tels que Laurel et Hardy ou Tintin en version arabe. Le magazine a poursuivi sa parution durant une dizaine d’années. Puis, dans les années 1950 est apparu Assindibad (Sindbad), auquel ont participé des dessinateurs tels que Hussein Bikar et qui était distribué dans les écoles. Ensuite est arrivé Samir, alors qu’Assindibad commençait à s’essouffler et devait bientôt disparaître. Le nouveau venu, qui publiait des histoires égyptiennes et étrangères avec la contribution de deux dessinateurs — un Égyptien et un Français — a constitué une école pour de nombreux artistes. La production d’histoires illustrées s’est ensuite déplacée vers le Liban, où elle a fleuri dans les années 1970 avec Bissat Arrih (Tapis volant), Al-Moughamer (L’aventurier) et Al-Foursane (Les cavaliers). Des dessinateurs et dessinatrices égyptiens ont collaboré à ces magazines, qui ont marqué le pas en 1975 avec la guerre civile libanaise.

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Telle est l’histoire de la BD racontée par des dessinateurs, des auteurs et des amateurs dans le documentaire Comics Bil masri (Bandes dessinées à l’égyptienne) réalisé en 2014 par le scénariste Mohamed Ismaïl Amin et produit par Mazg avec le concours de l’Arab Digital Expression Foundation (ADEF). Le film, projeté dans plusieurs grands espaces culturels tels que la Maison de l’opéra et au premier festival international de la BD au Caire, nous apprend qu’après avoir reculé au Liban en raison de la guerre, la BD pour enfants a ressurgi aux Émirats arabes unis avec Maged (prénom arabe), en Arabie saoudite avec Bassem (idem) et en Égypte avec Oscar. Ce dernier magazine mettait en scène des personnages égyptiens, jusqu’à ce que les héros étrangers présentés en version arabe viennent envahir le marché.

Les initiatives se sont ainsi poursuivies de façon sporadique jusqu’à l’apparition timide de héros pour la jeunesse, il y a une vingtaine d’années. Plusieurs publications ont vu le jour en Égypte : Autostrade, Khareg Ann Essaytara (Hors contrôle), Enta Horr (Tu es libre), Fi Chiqatt Bab El Louq (Dans l’appartement de Bab El-Louq) et Metro, dont les exemplaires ont été saisis et l’auteur-dessinateur Magdy El Chafi arrêté et interrogé en raison de « certains termes contraires aux bonnes mœurs ». C’est ainsi que la BD a repris vie en Égypte, où sont parus plus tard les magazines Touk Touk et Combo, qui paraissent encore aujourd’hui.

L’art contre la répression

Durant la révolution, Sara El Masry travaille elle aussi dans une association de défense des droits humains, sur la liberté d’opinion et d’expression. Mais du fait de la répression, les militants en sont réduits à faire de simples documentaires, le plus souvent en rapport avec la mort des militants. Elle comprend alors qu’elle ne pourra pas continuer ainsi, dans un contexte aussi déprimant, et elle a envie de faire autre chose, en rapport avec l’art. Sa sœur aînée a constaté elle aussi que son action militante avait un effet néfaste sur son humeur : « Je me suis dit que l’art en général et la BD en particulier permettaient d’influer sur le cours des choses » , dit-elle. « L’art a un pouvoir considérable car il facilite le changement et la transmission des informations », renchérit Sara El Masry. Najla Qoura, quant à elle, est passée de la profession de psychologue à la thérapie par l’art puis à la direction de l’École des arts de Derb Ahmar, qui offre aux enfants démunis de ce quartier populaire des activités telles que le cirque et la musique sur percussions et cuivres. Elle raconte : « L’idée nous est venue de créer notre projet alors que nous discutions toutes les trois. Nous voulions nous concentrer sur une production unique de façon à laisser une empreinte plus profonde. Mouna pensait à la BD, et on s’est dit qu’on pourrait faire cela pendant un an, et passer à autre chose l’année suivante. Mais ce n’était pas aussi simple. On a réalisé des choses et noué des relations auxquelles il est difficile de renoncer. On a donc décidé de continuer la BD jusqu’à ce qu’on ait le sentiment de ne plus rien avoir à proposer » .

Enseigner la BD

Pour commencer, les trois jeunes femmes décident d’organiser en avril 2013 le premier « congrès » de la BD, avec le concours de l’ADEF. Elles accueillent des artistes, des éditeurs et des lecteurs pour débattre, et découvrent l’abîme qui sépare artistes et éditeurs, ainsi que les difficultés de la production. Un album exige en effet toute une année de travail, et durant ce temps l’artiste ne perçoit aucun revenu. « On est sorties du congrès avec plein d’idées, et on a commencé à travailler régulièrement en collaboration avec l’ADEF pour enseigner l’art de la BD. Tous les ateliers que nous avons animés ensuite étaient constitués de deux activités parallèles : scénario et dessin » .

En mettant en place un atelier dans les quatre gouvernorats de Mansoura, Sohag, Alexandrie et El Minya, elles se rendent compte qu’à l’exception d’Alexandrie, il n’existe aucun espace dédié aux pratiques artistiques et que la BD y est inconnue. Elles ont toutefois la satisfaction de voir émerger des auteurs de talent, dont certains préparent actuellement leur premier album. « Nous faisons désormais le lien entre les gouvernorats dans lesquels nous avons travaillé et les acteurs de la BD », explique Najla Qoura. « Entre 2013 et la mi-2014, nous avons produit la revue L’Express, qui est une sorte de recueil de dix histoires illustrées réalisées par des artistes de dix villes différentes sur le thème « une journée dans ma vie » à partir d’une collaboration entre dessinateurs et scénaristes, à part quelques auteurs qui illustraient eux-mêmes leur texte.

Les ateliers ont continué ensuite, mais seulement au Caire en raison du coût élevé des déplacements vers d’autres villes. « Fin 2014, poursuit Sara El Masry, nous avons organisé l’atelier « Info Comics » sur le droit à l’information, avec le concours d’un organisme de soutien aux techniques de l’information. Nous avons ainsi réalisé deux numéros d’un magazine intitulé Houwa allak féne ? (Et il t’a dit où) ? Puis, en 2015, l’atelier professionnel pour des étudiants des Beaux-arts afin qu’ils puissent faire de la BD un métier leur permettant de vivre et de poursuivre leur création. Mazg a également soutenu et conseillé des magazines de BD publiés par des associations de défense des droits humains. »

Un projet d’archives

Fin 2015, Mazg s’est lancé dans un nouveau projet intitulé Barra l’Kader (En dehors du cadre) visant à faire le lien entre BD et presse avec le site allemand correspondents.org, qui couvre la région de l’Afrique du Nord en arabe et en anglais. Le grafic journalism consiste à mettre en dessins des dépêches ne pouvant être illustrées par des photos, autrement dit à permettre de lire entre les lignes. Initié avec quatre artistes égyptiens et quelques dessins postés sur le site d’information, le projet s’est étendu en 2016 à une vingtaine d’artistes arabes, essentiellement d’Afrique du Nord, pour présenter une bande dessinée complète grâce au travail conjoint des artistes et des journalistes. « L’idée était de faire de la BD un média et de présenter la matière de façon plus attractive, car les gens sont lassés de la présentation traditionnelle », explique Mouna El Masry.

Mazg travaille actuellement à un projet d’archivage à travers un site indépendant interactif qui retrace l’histoire du 9e art en Égypte depuis les années 1920 jusqu’à nos jours. Intitulé « Wiki Comics » , le projet est ouvert aux artistes et aux chercheurs, invités à l’enrichir et à l’utiliser comme source d’information, et il est illustré des couvertures des travaux répertoriés. En projet également, la production, en collaboration avec d’autres artistes, de mini-albums composés d’histoires courtes et faciles à imprimer et à distribuer, fabriqués avec du papier bon marché et vendus à bas prix.

Rencontres entre professionnels et amateurs

Le travail réalisé par Mazg durant ces quatre années a été en totalité le fait de ses fondatrices, dont le budget ne permettait pas de recruter des collaborateurs. Mais les liens personnels qui les unissent les ont aidées à poursuivre leur entreprise. Les sœurs El Masry et leur amie Najla Qoura sont en effet d’anciennes camarades de classe venues ensemble au Caire en 2005 pour y chercher le travail qu’elles ne trouvaient pas dans leur ville de Mansoura. Et même si chacune d’elle s’est frayé son chemin, dans le journalisme, le militantisme associatif, l’écriture ou l’art, elles ont toujours eu l’ambition de monter leur propre projet.

Les locaux de Mazg, situés dans le centre du Caire, accueillent chaque mois un auteur invité à s’exprimer sur un sujet donné à travers la BD. Des expositions sont également organisées et les amateurs peuvent venir lire à la bédéthèque, dont le fonds constitué de dons contient quelques ouvrages rares.

Si l’on peut aujourd’hui parler de projets et d’initiatives diverses dans l’art de la BD en Égypte — festivals, publications et logiciels spécialisés —, l’ambition de Mazg reste toutefois, comme l’explique Najla Qoura, de diffuser la culture de la BD et d’impliquer celle-ci dans d’autres domaines, plutôt que de produire nous-mêmes. Nous sommes un organisme de conseil, en relation avec de nombreux artistes, et nous souhaitons coopérer avec d’autres organisations de façon à encourager l’usage de ce média pour s’exprimer sur toute chose, car c’est un art dans lequel interviennent aussi bien des écrivains que des dessinateurs, des journalistes, des architectes, des urbanistes et des publicistes. C’est un média visuel, entre le mot et l’image, qui permet de transformer n’importe quelle idée en histoire .

Si Sara El Masry aspire à renouveler l’expérience avec les gouvernorats, mais cette fois plus nombreux, pour y constituer des groupes intéressés par la production, sa sœur aimerait pour sa part voir prospérer la BD en Égypte, avec un lectorat plus étendu et la possibilité pour les auteurs de réaliser leurs œuvres.

1NDT. Le terme évoque, en dialecte égyptien, le «  guet d’une sentinelle  ».