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Orient XII
Politique, culture, société, économie, diplomatie
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Al-Qaida contrôle-t-il Fallouja ?

L’Irak dans la guerre

Que se passe-t-il réellement à Fallouja et à Ramadi ? Aucune nuance ne transparait dans les médias qui se fondent, pour la grande majorité d’entre eux, sur les communiqués du ministère de l’intérieur irakien. Le gouvernement de Nouri Al-Maliki, qui a intérêt à faire circuler l’idée d’un soulèvement mené par Al-Qaida, use de formules réductrices et simplistes, comme à chaque échéance électorale. La prochaine est fixée au mois d’avril 2014.

Abou Younis est un Alwani, un membre de la tribu des Elbou Alwan, influente dans la région d’Al-Anbar. Le jeune homme de 35 ans habite Fallouja. Il y a quelques jours, il a troqué son maillot de football pour une veste de camouflage. Le keffieh qu’il portait sur la tête ne laisse voir désormais que ses yeux. Comme la plupart des jeunes de la ville, il a décidé de prendre les armes pour défendre Fallouja contre les attaques de l’armée irakienne. Abou Younis ne lâche jamais son téléphone portable. Lorsqu’il ne filme pas les échanges de tir avec les forces de sécurité, il envoie des nouvelles du front : «  Nous contrôlons toutes les entrées et sorties de la ville. Nous attendons de pied ferme l’attaque annoncée par Nouri Al-Maliki. Nous sommes prêts  ».

Est-il un membre d’Al-Qaida  ? Si l’on se réfère à la presse française et internationale, oui. Les titres des articles sur le sujet vont tous dans le même sens : Fallouja est sous le contrôle d’Al-Qaida. Mais la réalité est plus nuancée. Abou Younis n’est pas un membre de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden  ; il se dit «  révolutionnaire  » parmi les autres, les thowar. Il dresse de la situation à Fallouja un tableau différent de celui des communiqués du gouvernement. «  Les médias liés au pouvoir font tout pour déformer la réalité en salissant l’image de notre révolution  », explique-t-il.

Réduire Fallouja et Ramadi à deux villes soumises à Al-Qaida, c’est méconnaître la région d’Al-Anbar et son paradigme tribal. Comment imaginer qu’un groupe de combattants, souvent étrangers à la région, puisse prendre le contrôle d’une ville de 300 000 habitants, simplement en plantant un drapeau sur un toit  ? Par nature, les Falloujis ne tolèrent pas le diktat des étrangers, quels qu’ils soient. Ils l’ont prouvé à plusieurs reprises au cours de l’Histoire, d’abord en 1920 en expulsant les Britanniques durant la révolution, puis les Américains en 2004, et enfin les membres d’Al-Qaida en 2007.

C’est un fait : le gouvernement irakien a perdu Fallouja. Mais cela ne date pas d’hier. Le premier ministre a délaissé la ville avant, pendant et après le départ des Américains. Comme ces derniers, il a continué à ostraciser le bastion rebelle dans ses discours et dans ses actes, ce qui mènera par la suite aux plus grandes manifestations hostiles au gouvernement.

Des manifestations pacifiques réprimées

Pour comprendre ce qui se déroule actuellement, il faut revenir un an en arrière. En décembre 2012, cent vingt gardes du corps du ministre sunnite des finances Rafa Al-Issaoui sont arrêtés à Bagdad tandis que le ministre échappe de peu à sa capture et se réfugie dans sa ville natale, Fallouja. Cette arrestation arbitraire va déclencher des manifestations regroupées à un carrefour donnant sur l’axe routier principal entre Fallouja et Bagdad. En référence à leur identité tribale fortement liée à l’honneur, les manifestants surnommeront ce lieu «  place de la Dignité  ». Les revendications des sunnites seront clairement affichées : libération des milliers de prisonniers sunnites, égalité des droits, emploi, fin de l’omerta sur la ville. Les manifestations seront pacifiques mais plusieurs fois réprimées par la police.

Alors que ce mouvement est qualifié de confessionnel par une partie de la classe politique, plusieurs religieux chiites — et non des moindres — témoignent de leur sympathie envers lui. Le religieux chiite de Sadr City, Moqtada Sadr, apporte son soutien aux manifestants. Des chefs de tribus chiites se rendent même sur place, en solidarité avec les sunnites. Maliki en prend acte. En janvier 2013, il tente de faire passer quelques réformes au parlement, mais elles sont bloquées par des rivaux chiites qui les jugent trop généreuses et par des adversaires sunnites qui les estiment insuffisantes. Les tribus sunnites considèrent cet échec comme une provocation de la part du premier ministre. C’est le point de rupture. À ce moment précis, le discours et l’attitude de Maliki se durcissent à l’égard des manifestants.

L’entrée en jeu de l’EIIL

En parallèle, au mois d’avril 2013, l’État Islamique en Irak annonce sa fusion avec la branche syrienne. Il devient l’«  État Islamique en Irak et au Levant  » (EIIL) et revendique un territoire s’étalant de Raqqa au nord-est de la Syrie à Fallouja, la porte d’entrée vers Bagdad. Conséquence de la proximité du chaos syrien, les attentats s’intensifient dans la capitale irakienne. La colère des tribus sunnites à l’égard de Nouri Al-Maliki permet au groupe djihadiste de s’installer en profitant d’une tolérance tribale de circonstance. Pourtant, sur cette place de la Dignité, on croise des jeunes et des moins jeunes, des activistes et des commerçants, des professeurs et des élèves, des chauffeurs de taxi et des ingénieurs, des notables et des chefs de tribu. Quelques drapeaux ici et là : celui de l’Irak de Saddam Hussein et celui de l’Irak de Nouri Al-Maliki, celui de l’Armée syrienne libre (ASL), et enfin, ceux des groupes djihadistes.

Comme beaucoup d’autres mouvements djihadistes, l’EIIL recueille toujours la sympathie de certaines tribus, conséquence de la politique confessionnelles du gouvernement. Mais sans plus, car la plupart des combattants actuels sont de simples habitants, des membres de tribus, des manifestants excédés d’être qualifiés de suppôts de Saddam Hussein ou d’Al-Qaida et d’être traités en parias.

Le 28 décembre 2013, l’arrestation très musclée du député sunnite Ahmed Al Alwani cause la mort de son frère et de six de ses gardes du corps. Elle pousse les manifestants à prendre les armes. L’EIIL en profite pour planter son drapeau et annoncer, notamment sur les réseaux sociaux, que la ville de Fallouja est devenue la capitale d’un État islamique unifiant les sunnites de l’est syrien à ceux de l’ouest irakien. Son projet est d’établir un «  sunnistan  » qui couperait l’axe chiite Damas-Bagdad-Téhéran en deux. Mais cette idée est rejetée par la majorité des habitants et des chefs de tribus, opposés à la partition de l’Irak.

L’EIIL saisit évidemment l’opportunité pour combattre l’armée irakienne et le premier ministre, perçu comme une marionnette de l’Iran et assimilé à Bachar Al-Assad. En décembre 2013, il s’en prend à plusieurs reprises à l’armée irakienne, causant de lourdes pertes.

Divisions au sein des tribus

Certes, les djihadistes de l’EIIL combattent à Fallouja. Mais ils sont minoritaires, même s’ils font plus de bruit que les autres. «  Actuellement, tout le monde se bat à Fallouja et à Ramadi  », précise Ahmed Al-Joumaili, porte-parole du conseil tribal de Fallouja. «  Les chefs de tribu et les moudjahidines se sont réunis pour faire un point. Je peux vous affirmer que nous défendrons notre ville et nos enfants. Nous n’avons besoin de personne. Ni du gouverneur d’Al-Anbar affilié à Maliki, ni d’Al-Qaida. Nous défendrons nous-mêmes notre dignité  », ajoute-t-il.

Ce qu’il en ressortira, il est trop tôt pour en débattre, mais le constat est le suivant : nous assistons à un soulèvement populaire contre un gouvernement de plus en plus sourd aux revendications de la population de l’ouest et du centre de l’Irak. Oui, des hommes armés et masqués contrôlent certaines parties des villes de Fallouja et de Ramadi. Non, ces villes ne sont pas aux mains d’Al-Qaida. Ce qui se déroule actuellement est bien plus complexe. Le terrain est occupé par au moins trois acteurs :

  • l’armée irakienne, accompagnée d’une partie de la sahwa, des membres de tribus qui ont collaboré avec les Américains pour combattre Al-Qaida en Irak  ;
  • l’EIIL et d’autres groupes islamistes qui se saisissent de cette occasion pour s’affirmer  ;
  • les forces antigouvernementales, composées de membres de tribus regroupées autour du conseil militaire des tribus, et qui représentent la majorité des habitants de Fallouja et de Ramadi. Abou Younis en fait désormais partie.

Dix ans après la terrible bataille de novembre 2004 qui avait opposé soldats américains et insurgés irakiens, Nouri Al-Maliki prépare un nouvel assaut contre le symbole de la contestation qu’est devenue la ville de Fallouja. Cette crise révèle un changement notoire dans la géopolitique régionale. Les États-Unis se contentent de livrer des armes à Nouri Al-Maliki, quand l’Iran propose une aide militaire aux forces irakiennes sur le terrain. C’est désormais officiel, le meilleur allié de l’Irak a pris l’avantage sur l’interventionnisme américain. La «  guerre contre le terrorisme  » a laissé place à une guerre fratricide entre sunnites et chiites qui touche l’Irak et la Syrie.