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Constat d’échec en Irak

La spirale de la violence

Attentats meurtriers et assassinats ciblés se multiplient à nouveau en Irak, atteignant des niveaux aussi élevés que durant les affrontements qui avaient fait des dizaines de milliers de morts en 2008. Sont-ils le fait d’Al-Qaida, de groupes confessionnels ou de milices ? Le conflit syrien joue-t-il un rôle déterminant dans cette montée des violences ? Le gouvernement, paralysé par une crise politique d’envergure et incapable de remédier à l’insécurité, se tourne vers les « héros » américains. Un constat d’échec.

Le dernier bilan relayé par l’Agence France Presse1 pour le mois d’octobre fait état de 964 morts et de 1 600 blessés. Septembre a été le mois le plus meurtrier de 2013 et depuis 2008, avec 979 morts selon les observateurs des Nations unies, qui « s’alarment d’un retour au niveau de violence d’il y a cinq ans »2. Depuis le début de l’année, plus de 5429 Irakiens ont perdu la vie et seuls seize jours ont été épargnés par ce décompte macabre3.

Face à ces chiffres, Mustafa al-Khadimi4 s’interroge sur l’incapacité des autorités à assurer la sécurité des citoyens. « Il serait possible d’identifier les véhicules qui serviront à des attentats et enquêter », dit-il avant de dénoncer l’idée selon laquelle ces attentats seraient simplement « une brèche dans la sécurité » :« l’argument est irrecevable pour Bagdad, où des voitures piégées explosent tous les jours », écrit-il : en clair, il n’y a aucune sécurité. « Il est vain de demander aux élites ainsi qu’au peuple de soutenir les efforts des forces de sécurité, comme le premier ministre l’a demandé », prévient l’auteur irakien.

Maliki à Washington

Le premier ministre Nouri al-Maliki réclame pourtant le soutien de la population. Et celui des Américains. Deux ans après son dernier séjour aux États-Unis, en plein retrait des forces américaines, il est de retour à Washington pour demander de l’aide dans cette « guerre génocidaire menée par Al-Qaida contre toutes les composantes du pays »5. Il veut dans le même temps apparaître comme un partenaire capable de gérer les dossiers iranien et syrien, faisant le lien entre la situation en Syrie et la recrudescence des attaques en Irak6. Dans « Soyez patients avec nous », article publié le jour de son arrivée sur le sol américain dans le New York Times, Maliki prévient que « ce terrorisme menace l’Irak, mais aussi les États-Unis ». Et déploie tous ses arguments pour convaincre : une économie parmi les plus dynamiques du monde, une production de pétrole qui a augmenté de 50 % depuis 2005 et l’ambition de l’Irak de devenir deuxième plus grand exportateur d’énergie dans le monde. Ces revenus seront réinvestis dans les infrastructures, la santé et l’éducation, promet-il, et les entreprises américaines pourront être des partenaires dans tous ces domaines.

Retour en arrière ?

En dépit de ces appels du pied, plusieurs sénateurs américains ne semblent pas décidés à faire preuve de patience. Dans un courrier au président Barack Obama, ils ont pointé « la mauvaise conduite de la politique irakienne par le premier ministre, qui contribue à cette résurgence de la violence » et mis en cause sa « politique confessionnelle et autoritaire »7. Dans « Baghdad’s burning and it’s (kind of) our fault », publié par Foreign policy le 28 octobre 2013, Yochi Dreazen souligne « l’ironie de ce voyage » en faisant allusion à l’échec des négociations concernant la présence américaine sur le territoire irakien après la fin de la guerre puis le retrait des troupes. La situation viendrait justifier cette volte-face. « Les chiffres sont horribles, mais le monde y prête peu d’attention, faisant comme si la violence en Irak était un élément incontournable du paysage local », remarque The Independent8, alors que même des endroits réputés sûrs sont touchés9. De son côté, Michael Knights, du Washington Institute for Near East Policy, un site pro-israélien, confirme la gravité de la situation : « dans tout autre pays, l’explosion de quinze voitures dans une capitale le lundi et les dizaines de morts qui en résultent seraient un événement sans précédent. Mais en Irak, c’est assez banal »10. Se pose alors la question des responsabilités.

L’Amérique a gagné

Qui est derrière ces violences ? Al-Qaida ? Des groupes locaux isolés de « militants nationalistes ou confessionnels » ? « L’Irak connaît deux crises sécuritaires distinctes, mais imbriquées », pense Mickael Knights en insistant : les milices sont davantage à surveiller qu’Al-Qaida. En dépit de ces constats alarmants, le général David Petraeus raconte dans un très long plaidoyer « comment l’Amérique a gagné en Irak »11.

Près d’un demi-million de civils ont été tués entre 2003 et 201112, mais Petraeus, impliqué dans chaque étape de la guerre en Irak, se focalise sur le "rôle positif de l’intervention américaine". En plus de défendre le bien-fondé de chaque décision et de louer les efforts américains dans tous les domaines (civil, sécurité, administratif), il reproche aux Irakiens d’être incapables de préserver la stabilité apportée par ses soldats. Le général tient pour responsables le premier ministre irakien, Al-Qaida, mais aussi les conflits interconfessionnels. Bien qu’il ne fasse pas l’impasse sur la façon dont les États-Unis ont soutenu tour à tour (voire en même temps) des « rébellions tribales » sunnites et chiites et les ont instrumentalisées.

La dimension syrienne

Le reporter Feurat Alani balaie ces arguments : « Maliki a tort quand il dit que les Américains pourraient stabiliser le pays. Il est obligé de faire avec l’Iran qui contrôle une partie du gouvernement, dont son propre parti. Ces partis ont des milices et des leaders religieux, donc, avec ou sans eux, c’est trop tard. Il aurait dû se concentrer sur un élément transcendant les différences : la citoyenneté. » Alani pointe aussi l’incompétence du premier ministre chiite et son inaptitude à assurer une cohésion dans un pays censé se reconstruire. « Comme il se méfie des sunnites, il les a écartés du pouvoir. Mais il se méfie aussi du parti sadriste chiite populaire13, donc il a tenté de jouer la carte nationaliste, mais cela ne fonctionne toujours pas car les Kurdes en ont peur. Alors, il use de la force pour rester en place. Seul contre tous. »

Le journaliste rappelle aussi les guerres entre milices en 2006 et 2007 : « La montée en puissance de Petraeus n’aurait pas fonctionné sans le réveil des tribus sunnites qui ont contribué à la baisse des violences. Aujourd’hui, elles sont délaissées et reprennent les attaques. »

La fin du conflit en Syrie ramènerait la paix en Irak, affirme Maliki. Encore faux pour Feurat Alani. « Déjà avant, les attaques étaient quotidiennes », tranche-t-il, remettant également en cause l’importance du rôle donné à Al-Qaida, soulignant que le premier ministre instrumentalise le groupe terroriste et se présente comme seul rempart.

« Pour les Irakiens, ces attentats ne sont pas le fait d’Al-Qaida ou d’autres groupes, mais des règlements de compte entre milices liées à des partis en place. “L’État islamique en Irak” se nourrit du vide politique et sécuritaire. C’est le miroir déformant de l’échec de Nouri al-Maliki concernant la réconciliation nationale. »

1L’AFP répertorie depuis août 2012 le nombre de blessés et tués à partir de sources médicales et de sécurité.

5Déclaration à l’AFP, le 23 octobre 2013.

7«  Senators Warn Obama Before Iraq Leader’s Visit  », The New York Times, 29 octobre 2013.

9«  Once-Calm Area of Iraq Is Shaken by Bombings  », The New York Times, 30 septembre 2013.

11«  How we won in Iraq  », Foreign policy, 29 octobre 2013.

12Selon une étude PLOS Medecine publiée le 15 octobre. Ce chiffre prend en compte les morts directement liées au conflit et celles des conséquences qu’il a engendrées. Ce qui explique qu’il est plus élevé que le bilan de l’ONG Iraq Body Count. Les chercheurs ont sondé des adultes de près de deux mille foyers installés dans une centaine de régions à travers dix-huit gouvernorats et les ont interrogés sur les circonstances de la mort de personnes de leur entourage. Les chercheurs ont ainsi estimé que 461 000 Irakiens ont succombé aux violences ou à ses conséquences entre mars 2003 et la mi-2011. Les violences — combats, attentats, assassinats — sont responsables de 70 % de ces décès. Dans 35 % des cas, les personnes sondées ont attribué la mort de leurs proches aux forces de la coalition et 32 % aux groupes militants armés.

13Les sadristes sont les partisans du dirigeant chiite Moqtada al-Sadr. Ils ont fait parti du gouvernement irakien.