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Bataille pour le contrôle des médias en Tunisie

Nouvelles fortunes et chaînes de télévision, les liaisons dangereuses

Sept organisations syndicales et humanitaires tunisiennes lancent un cri d’alarme : de nouvelles menaces pèsent sur la presse audiovisuelle. Coincée entre l’État et l’argent noir, elle risque de passer aux mains des spécialistes de la désinformation et de la manipulation.

Entre le gouvernement issu des élections d’octobre 2011 dominé par les islamistes d’Ennahda et les médias tunisiens, les relations ont vite tourné au vinaigre. Deux tiers des 2 000 journalistes que compte le pays adhèrent au syndicat national des journalistes tunisiens, le SNJT qui, depuis la chute de Zine el-Abidine Ben Ali en janvier 2011 a joué un rôle majeur pour réorganiser le secteur des médias et défendre les droits nouvellement acquis.

Le premier conflit a porté sur le secteur public (70 % de la presse relèverait de près ou de loin de l’État) et la nomination de ses responsable. Le pouvoir, fort de sa légitimité électorale, entendait les désigner comme ses prédécesseurs en les choisissant parmi ses partisans. Les journalistes qui y travaillaient, eux, espéraient au moins élire les rédacteurs en chef. Des grèves de la faim à répétition dans les rédactions, notamment à Dar Assabah, n’y ont rien changé et le climat n’a cessé de se dégrader. Reporters sans frontières (RSF) a recensé en 2012 plus de 130 agressions contre des journalistes restées impunies. Motos endommagées, insultes, coups : les mauvais traitements sont le fait de la police et de groupuscules anonymes ou salafistes.

Est venue ensuite la lenteur du gouvernement à appliquer deux décret-lois (115 et 116) établissant, l’un un code de la presse très libéral et l’autre une Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica). Le gouvernement de transition dirigé par Béji Caïd Essebsi, aujourd’hui leader de l’opposition anti-islamiste, avait confié leur rédaction à une commission indépendante, l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric) dirigée par Kamel Labidi, un journaliste longtemps harcelé par l’ancien régime.

Les tribunaux n’ont pas appliqué la nouvelle loi qui protégeait mieux la liberté d’expression, s’en tenant au Code pénal très répressif d’antan en matière de droit de la presse. Par exemple, la photo d’un joueur de football sortant de la douche parue dans un quotidien a valu un mois de prison à son auteur…

Quant à la Haica, elle est restée plus de 17 mois sans membres ni président, la majorité parlementaire faisant traîner les débats. Il a fallu une grève nationale très suivie des journalistes le 17 octobre 2012 et la crise politique qui a suivi le meurtre, en février 2013, du député de gauche Chokri Belaïd pour que les choses bougent. En mai 2013, l’Assemblée nationale constitutionnelle a fini par désigner ses membres et Nouri Lejmi, un professeur de l’Institut de presse et des sciences de l’information (Ipsi) fondé en 1968, en a pris sa présidence. Six mois plus tard, la Haica se bat pour obtenir les moyens de travailler. La « tentation manifeste de la marginaliser et de s’arroger ses prérogatives » n’a pas disparu au sein du pouvoir, s’indigne la Coalition civile pour la défense de la liberté d’expression, regroupant sept syndicats et ONG qui a, le 9 octobre dernier, lancé un cri d’alarme : « Le paysage audiovisuel est en danger en Tunisie ».

Face à des journalistes du secteur public, en majorité bien décidés à ne pas voir revenir les mœurs de l’époque Ben Ali et à ne pas servir de courroie de transmission de la parole officielle, ses successeurs ont contourné l’obstacle. En quelques mois, pas moins de douze stations de radio et de cinq chaînes de télévision ont commencé à émettre en 2012 sans autorisation de la Haica. Leurs fondateurs sont en général des hommes d’affaires et leurs émissions sont plutôt bienveillantes pour le pouvoir en place, parfois aussi pour une partie de l’opposition. Le manifeste du 9 octobre dénonce « la liaison dangereuse formée entre certaines nouvelles fortunes et des hommes politiques, dans le but de s’emparer des médias audiovisuels et de les mettre au service de leurs desseins politiques et idéologiques ou de leurs intérêts personnels ou électoraux ».

La bataille politique tourne bien sûr d’abord autour de l’audiovisuel, très apprécié par la population. Les revenus modestes de la majorité des Tunisiens leur interdisent d’acheter un quotidien (0,35 €) et le principal journal francophone, La Presse, tire à peine à 30 000 exemplaires. Regarder la cinquantaine de titres électroniques est gratuit mais à condition de s’abonner à internet (15 € par mois). De plus, l’audiovisuel a su se réinventer mieux que la presse écrite. De nouveaux talents sont apparus, qui ont contribué à une politisation et à une polarisation sans précédent du pays.

Ce secteur est le seul de la société tunisienne à avoir changé en profondeur alors que les autres ne bougeaient pas et continuaient comme avant le 14 janvier 2011. « C’est le fruit de la révolution », expliquait en décembre 2012 un éditorialiste tunisois, lors d’un colloque organisé à Hammamet par l’European Journalist Center et le ministère luxembourgeois des affaires étrangères : « on cherche, il y a du bon et du mauvais, on hésite entre le modèle oriental — servir la soupe aux puissants — et le modèle occidental — privilégier les trains qui ne sont pas à l’heure. Quel modèle suivre ? Les rédaction sont en ébullition, discutent beaucoup de formation… Il nous faudra trois à cinq ans pour se mettre à niveau si on trouve les compétences ».

Encore faut-il les payer. Les salaires d’embauche sont plus que modestes, 500 à 600 dinars (à peine la moitié en euros), les conditions de travail difficiles, les horaires démentiels et la précarité de rigueur. Téléphone et transports sont payés par le reporter et il doit accepter de ne pas être déclaré, donc de vivre sans protection sociale.

Le marché publicitaire est à l’échelle de ce petit pays dont le PIB équivaut à peine au budget annuel de la seule ville de Paris. On comprend dans ces conditions la vulnérabilité de la liberté d’expression en Tunisie, menacée par le pouvoir qui contrôle de près la majorité des organes de presse et, comme le souligne le Manifeste du 9 octobre, par l’argent noir mis au service d’intérêts masqués qui s’offrent à financer ce que personne d’autre ne veut financer, en échange de petits et de gros « services ». L’avenir politique de la Tunisie, bloquée depuis des mois par un dangereux conflit entre Ennahda et l’opposition, se joue aussi là ; sa presse, pas seulement audiovisuelle, sera-t-elle capable de ne pas céder aux mauvais apôtres de la désinformation et de la dissimulation ?