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Orient XII
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Crépuscule du pouvoir en Algérie

Quand les luttes internes deviennent publiques

C’est un scénario redouté par tous les pouvoirs. Alors que l’élection présidentielle algérienne est prévue pour le 17 avril prochain, des luttes claniques éclatent au grand jour. Des dossiers jusque-là cachés sont révélés, compromettant toutes les parties concernées, jusqu’au président Abdelaziz Bouteflika.

Depuis quelques jours, Alger vit au rythme d’un conflit ouvert au sommet du pouvoir et porté sur la place publique. Il oppose les factions — civiles et militaires — du régime, sur fond d’un climat politique délétère. Tout a commencé le 3 février lorsque Amar Saadani, le secrétaire général du parti au pouvoir Font de libération nationale (FLN), s’en est pris ouvertement à Mohamed Madiène, dit Toufik, puissant patron du Département des renseignements et de sécurité (DRS) et général de corps d’armée. Intronisé à la tête de l’appareil FLN le 29 août 2013, grâce à l’appui déterminant de Saïd Bouteflika, le frère cadet du président surnommé le Vizir, Saadani a accusé dans une interview acccordée au journal TSA-Algérie le chef des services secrets d’avoir fait main basse sur la société.

«  Ce département (les services secrets) a interféré dans le travail de la justice, des médias et des partis politiques. Pour le FLN, des colonels ont approché des membres du Comité central pour me destituer. La sécurité intérieure ne peut pas nier qu’elle agit sous les ordres du général Toufik. Ce département outrepasse ses prérogatives. Il avait failli dans la protection et la sécurité du président Mohamed Boudiaf. Il n’a pas su protéger Abdelhak Benhamouda, ni les moines de Tibehirine, ni les bases de pétrole dans le Sud, ni les employés des Nations unies en Algérie, ni le Palais du gouvernement. Cette direction n’a pas su bien protéger le président Bouteflika à Batna où il avait été la cible d’une tentative d’assassinat. A mon avis, Toufik aurait dû démissionner après ces échecs  », avait lâché le patron du FLN. C’est inédit. Même l’opposition historique qui dénonçait l’omnipotence de la police politique n’est jamais allée aussi loin dans ses critiques. Une salve à l’effet d’une bombe provoquant une levée de bouclier car elle vient du parti du pouvoir qui depuis l’indépendance de l’Algérie a servi d’instrument entre les mains des décideurs. Signe de la grave crise qui mine le pouvoir depuis l’élection présidentielle de 2009, le régime étale publiquement ses divergences.

L’hypothèque du quatrième mandat

En ouvrant publiquement les hostilités, le chef du FLN a franchi un cap dans la confrontation en portant en surface un conflit larvé. Rares sont ceux qui pensent que Saadani parle en son nom. Au nom de qui alors  ? A l’évidence, il fait office de porte-parole du clan présidentiel qui ne désespère pas d’imposer un quatrième mandat au président sortant Abdelaziz Bouteflika, ou au moins de peser sur la succession de ce dernier. Depuis son hospitalisation au Val-de-Grâce (Paris) le 27 avril 2013 suite à un accident vasculaire cérébral (AVC), le chef de l’Etat, âgé de 77 ans, voit s’éloigner la possibilité d’un quatrième mandat consécutif.

Sa principale activité depuis  ? Des audiences, simples obligations protocolaires, accordées dans sa résidence médicalisée, à Sidi Fereuch (ouest d’Alger), à quelques dirigeants étrangers de passage à Alger. Depuis son retour en juillet 2013 au pays, Bouteflika ne s’est jamais exprimé publiquement. Ses rares apparitions à la télévision nationale, assis et aphone, ne durent guère plus de deux minutes. La maladie et sa longue convalescence hypothèquent une éventuelle reconduction à la tête de l’Etat. Pour autant, Bouteflika se refuse à dévoiler ses intentions alors que trois semaines nous séparent de la clôture des candidatures qui est fixée au 4 mars prochain. En attendant, ses partisans font le forcing pour le contraindre à rempiler et mènent déjà campagne, souvent avec les moyens de l’Etat. Parmi eux, une nouvelle caste d’affairistes qui a prospéré durant les quinze ans de règne de Bouteflika en contrôlant des secteurs économiques aux budgets colossaux tels que les travaux publics et l’énergie et dont les passations de marchés sont entachés de soupçons de corruption. Le départ de Bouteflika risquerait donc de lui être fatal. Selon le général à la retraite Hocine Benhadid, «   le président et son entourage veulent affaiblir le DRS. Ils vivent dans la crainte de rendre des comptes, car des dossiers lourds de corruption les impliquant sont entre les mains des services  ». Il évoque également «  des détournements qui ont atteint 37 milliards de dollars  ».

Cette situation a exacerbé les tensions déjà vives au sein du régime entre partisans et opposant à la reconduction du président malade. «  Toufik n’est pas en position de dire oui ou non à la candidature du président Bouteflika à la prochaine présidentielle  », tance encore Saadani dans sa sortie contre le patron des Moukhabarat. Il révèle du coup l’opposition du chef du DRS à l’option du quatrième mandat, ou du moins l’absence d’un consensus large entre différents centres du pouvoir autour d’une candidature. Il faut dire que la nature autoritaire du régime algérien fait que l’élection est le résultat d’un arrangement clanique, avalisé dans un jeu électoral verrouillé.

Guerre au sein de l’armée

Avant que le clan présidentiel ne porte le conflit sur la place publique, une guerre de repositionnement au sein de l’armée faisait rage. En septembre 2013, faisant suite à la prise d’otage du site gazier de Tiguentourine (Ain Amenas) par un groupe terroriste en janvier 2013, le chef de l’Etat profite d’un remaniement gouvernemental pour renforcer les pouvoirs du chef d’état-major, le général Ahmed Gaid-Salah (74 ans), en lui attribuant le poste de vice-ministre de la défense nationale. Dans la foulée, il décide d’ôter au département de renseignement et de sécurité deux structures importantes : le service de la police judiciaire créé en 2006 par décret présidentiel (Il est derrière les enquêtes sur la corruption) ainsi que la direction de la communication et de la diffusion (une sorte de ministère de l’information parallèle). Désormais, ces deux structures sont placées sous la tutelle directe du chef d’état-major. Objectif : affaiblir considérablement l’influence du général Toufik qui dirige les services secrets depuis plus de vingt-trois ans. Et pour tenter de le neutraliser davantage, Bouteflika envoie à la retraite, le 1 février 2014, deux puissants généraux proches du patron des services, Djebbar M’henna, directeur central de la sécurité de l’armée, et le général Hassan, chef de la lutte anti-terroriste. Depuis son intronisation le 9 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika – fin manœuvrier - a déployé une forte énergie pour neutraliser les hauts gradés de l’armée qui l’ont pourtant porté au pouvoir. Ainsi, la méfiance domine.

«  Il n’a aucune garantie quant à la loyauté de l’armée et vit en permanence avec la hantise du coup d’Etat  », analyse l’ancien parlementaire Djamel Zenati. «  Il doit certainement penser qu’un général mal réveillé peut facilement développer une tentation putschiste. On est en plein syndrome de Néron. Prétextant le rajeunissement et la professionnalisation et fort d’un pouvoir discrétionnaire de nomination, il entreprend une opération de restructuration et de rééquilibrage où s’insinue un jeu de solidarités primordiales sournois.  » Bouteflika est parvenu à mettre hors du jeu tous les généraux de la période noire des années 1990. Seul survivant, le patron des services qui a réussi à se maintenir en forgeant souvent des compromis avec le président durant ses trois mandats.

L’arme de la corruption

Le deal, qui n’a que trop duré, commence à se fissurer début 2010 lorsque les enquêtes contre la corruption menées par les agents du DRS apparaissent au grand jour. Les premières investigations visant le géant pétrolier national Sonatrach révèlent des malversations, des marchés octroyés dans des conditions occultes et surtout l’ampleur du jeu des commissions auquel s’adonnaient des dirigeants des sociétés étrangères. Le top management de la compagnie est décapité. Le scandale secoue violemment le pays. Toutes les pistes d’enquêtes mènent directement vers Chakib Khelil, à la tête du ministère stratégique de l’énergie et des mines pendant dix ans.

Homme de confiance de Bouteflika, Khelil, pro-américain et ami des multinationales, quitte le gouvernement le 28 mai 2010 mais reste hors de portée des juges. Mais l’intransigeance des enquêteurs du DRS, appuyés par les révélations des juges italiens qui dévoilent le jeu des rétro-commissions des dirigeants de l’affaire Saipem (filiale de Eni) pour remporter des marchés en Algérie, a pu aboutir au terme d’une bataille judiciaire et surtout de manœuvres de coulisses à «  mettre la main  » sur Chakib Khelil.

Le 12 août 2013, le procureur général d’Alger annonce dans une conférence de presse inédite qu’un mandat d’arrêt international est lancé contre l’ex-ministre de l’énergie qui vit depuis aux Etats-Unis. Khelil attaqué, c’est le «  système Bouteflika  » qui sort éclaboussé. Le clan présidentiel soudé autour du frère cadet du président tente de sauver le soldat Khelil comme le révèle l’ex-ministre de la justice Mohamed Charfi dans une tribune parue dans le quotidien El Watan, le 8 février passé. «  N’est-ce pas, Si Amar (Amar Saadani), vous qui êtes venu, le jour même de votre installation à la tête du FLN, me «  proposer amicalement de préserver mon poste de ministre de la justice en m’engageant à extirper M. Chakib Khelil de l’affaire Sonatrach comme on extirpe un cheveu d’une pâte  », a dévoilé le ministre qui a été «  débarqué  » de son poste pour n’avoir pas cédé au chantage, à la faveur d’un remaniement intervenu le 11 septembre 2013.

L’inculpation de l’ex-ministre de l’énergie signe la fin d’un accord et le début d’un affrontement violent qui déborde des salons feutrés du régime et qui pèse lourdement sur la future élection présidentielle. L’opinion publique suit cette obscure bataille avec inquiétude tout en gardant de la distance. Car elle n’envisage pas une ouverture politique pour sortir de l’autoritarisme.