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Témoignage

France – Égypte. Les visas, entre chemin de croix et business lucratif

La difficulté qu’ont les ressortissants maghrébins à obtenir un visa pour la France ne fait plus mystère. Plus méconnu est le cas de l’Égypte, pourtant pays allié et client privilégié de l’industrie d’armement française, où les fins de non-recevoir donnent lieu à un véritable business. Témoignage.

Masry

Il y a quelques années, alors que je travaillais comme correspondant du journal Al-Ahram en Tunisie, des confrères tunisiens et marocains m’avaient relaté les difficultés qu’ils avaient à obtenir un visa pour la France. Je ne pensais pas à l’époque qu’en tant qu’Égyptien, je me retrouverais un jour dans la même situation. Non seulement Le Caire n’a pas connu de crise similaire à celle des visas survenue depuis 2022 entre Paris d’un côté, et Alger et Tunis de l’autre, mais le gouvernement égyptien est soutenu, voire choyé, par le président français. L’Égypte était même devenue en 2021 le premier client de l’industrie française d’armement, avec des commandes d’une valeur de 4,5 milliards d’euros. Emmanuel Macron avait lui-même annoncé le 6 décembre 2020 que son pays continuerait à fournir des armes à l’Égypte, en dépit du bilan de celle-ci en matière de droits humains, proclamant que sa priorité demeure « la lutte contre le terrorisme ». Or, malgré cette excellente relation entre les deux pays, les Égyptiens ont beaucoup de mal aujourd’hui à obtenir un visa d’entrée pour la France.

Une liste d’attente interminable

Début juillet 2023, j’ai reçu une invitation de la Confédération paysanne Grand-Est qui me proposait de présenter une communication sur la condition des paysans en Égypte, et de profiter de mon séjour pour réaliser un reportage sur les agriculteurs français, leurs luttes et leurs syndicats, un sujet plutôt rare dans la presse arabe.

Pour les ressortissants français qui veulent aller en Égypte, il est possible d’obtenir un visa à l’arrivée pour la somme de 25 dollars, soit 23,36 euros (entrée simple) ou 60 dollars, soit 56 euros (entrées multiples). Mais pour les Égyptiens, de longues procédures et de nombreux documents — relevés d’identité bancaires, assurance maladie, réservation de billet et d’hôtel, photos personnelles au format requis, empreintes digitales — sont exigés pour se rendre en France, pour se retrouver finalement sur une liste d’attente qui peut dépasser les quatre mois. Sans oublier les frais de 80 euros (minimum) qui ne seront pas remboursés si la demande est rejetée — sachant que l’on n’est même pas certain d’obtenir une réponse.

Ma première réaction — que l’on peut qualifier d’« éthique » ou « de principe » — a été de décliner l’invitation pour contester cette discrimination inhumaine qui viole le principe de réciprocité entre les pays. Mais finalement, j’ai décidé d’entamer les démarches nécessaires, en espérant qu’un « intermédiaire » (wasta) du Caire ou un de ceux qui sont à l’origine de l’invitation en France accélérerait la date de rendez-vous pour l’entretien. J’ai cédé aussi devant l’insistance des nombreux amis et collègues que je devais rencontrer, et à la tentation de visiter quelques bibliothèques françaises.

Un questionnaire absurde, un employé indifférent

Aux problèmes techniques sur le site de l’ambassade s’ajoute la détérioration des services d’électricité et d’Internet en Égypte, alors que l’État préfère dépenser généreusement les devises et augmenter la dette extérieure pour acheter des armes et des outils de répression à la France — entre autres pays.

Après un certain temps et de nombreux efforts, j’ai finalement réussi, le 14 juillet 2023, à remplir la demande de visa. Le formulaire se compose de 32 sections, dont chacune comprend plusieurs questions. Pour me récompenser de mon abnégation, l’ambassade m’a envoyé un courriel attestant de ma réussite dans le remplissage du questionnaire, avec un numéro de référence pour mon dossier et un rendez-vous… quatre mois plus tard !

Je me suis alors rendu au siège de l’ambassade de France, à Gizeh, sous une chaleur étouffante, afin de rencontrer la chargée de communication pour lui demander, en tant que journaliste qui doit partir en mission, d’avancer la date du rendez-vous. J’ai attendu debout dans un petit espace carré ouvert d’un côté sur la rue, qui souffle l’air chaud. Face à moi, derrière une vitre de verre épais isolant, un employé au regard indifférent installé dans un local climatisé m’a adressé quelques mots incompréhensibles. De prime abord, le tri doit être fait : « Quel type de passeport avez-vous ? Un passeport normal ? » J’ai obtenu un rendez-vous pour fin juillet mais, comme je ne suis pas titulaire d’un passeport diplomatique ni investi d’une « mission spéciale », l’ambassade de France m’a relégué à une société contractante pour gérer les dossiers de visas : TLS Contact.

Saigner les demandeurs

La branche locale de TLS Contact a commencé à officier au Caire dès 2010. Depuis, les Égyptiens détenteurs d’un passeport « normal » n’ont plus été en contact direct avec l’ambassade, après que celle-ci a privatisé une partie de ses prérogatives souveraines. Jusqu’en 2003, les visas pour la France étaient délivrés aux Égyptiens le jour même du dépôt de leur demande, selon les témoignages de plusieurs directeurs d’agences de tourisme et de personnes ayant voyagé en France à cette époque.

Le siège de TLS Contact occupe le quatrième et le cinquième étage d’un immeuble luxueux du quartier de Mohandissine au Caire, à environ cinq kilomètres de l’ambassade. En plus de l’indifférence de l’agent d’accueil, toute forme d’aide ou d’assistance qui était disponible et requise jusqu’à il y a quelques années est devenue payante, une manière pour l’entreprise de saigner les demandeurs de visa.

Le site Internet ne donne que très peu d’informations sur les actionnaires de la société TLS Contact ou sur ses bénéfices. La rubrique « Mentions légales » permet seulement de savoir que son siège social se trouve à Paris, où la société est enregistrée, et que son PDG, un certain Simon Yoxon-Grant, est un expert en vente et marketing.

TLS Contact a commencé en 2007 à travailler avec les ambassades et consulats de France en Chine. Elle compte aujourd’hui 150 centres dans 90 pays, et reçoit en moyenne 4 millions de demandes de visa par an. Son site indique également qu’en 2013, elle faisait partie du groupe Teleperformance. Les quatre fois où je me suis rendu au siège de l’entreprise au Caire, je n’ai jamais réussi à avoir une réponse des employés sur la nature juridique de l’entreprise ni le nom du directeur de l’antenne locale. Et quand j’ai demandé à le rencontrer (lors de mes rendez-vous du 31 juillet et du 13 août 2023), une fois en tant que plaignant et l’autre en tant que journaliste d’investigation, j’ai eu pour toute réponse la promesse que j’allais être contacté pour fixer un rendez-vous. Ce qui ne s’est jamais produit.

Un rendez-vous « premium »

Lorsque j’ai interrogé M. S., directeur d’une agence de tourisme, sur le mystère qui entoure cette société, il m’a répondu : « Le sale boulot se fait sous la table ». Selon cet homme devenu spécialiste du business des visas Schengen, la succursale TLS du Caire réaliserait un chiffre d’affaires quotidien d’« un million de livres égyptiennes » (environ 30 000 euros). Concernant le visa pour la France, il précise : « Le nombre moyen de demandeurs est d’environ 300 par jour, et chacun d’entre eux doit payer un minimum de 1 205 livres (37 euros) pour prendre rendez-vous ; une somme qui peut atteindre 2 400 livres (74 euros) pour les deux tiers d’entre eux, contraints de prendre des rendez-vous "premium" ».

Plus tard, j’ai compris comment l’entreprise réussit à imposer ce type de demande aux candidats, à travers une longue liste de « services complémentaires », en échange de montants supérieurs à deux mille livres (environ 65 euros), en sus des frais de visa et de rendez-vous. Ainsi, il est possible de payer un supplément de 40 euros rien que pour prendre un rendez-vous « plus proche et dans des conditions confortables ». Sans compter les agences touristiques qui facturent plus de 1 000 livres (environ 33 euros) simplement pour l’aide au remplissage du formulaire électronique.

Ce business des visas comprend, outre la préparation et la transmission des dossiers et l’obtention de rendez-vous dans des délais plus brefs, la réalisation de « fausses réservations » (annulables à tout moment) de billets et d’hôtels, afin de répondre aux exigences des autorités françaises, qui sont de notoriété publique contournées, et qui ne semblent exister que pour être un poste de dépense supplémentaire. Comment faire en effet si l’on doit à chaque fois payer le prix total des billets et de l’hébergement, alors qu’on a une forte probabilité de ne pas obtenir le visa à temps ? M. S. ajoute : « La décision d’accorder un visa appartient à l’ambassade, mais le contrôle des délais et de la manière de présenter le dossier est entre les mains de TLS ».

Pour essayer d’en apprendre davantage, je me suis renseigné sur la branche de cette entreprise en Tunisie, dont les bénéfices dépassaient, en 2019, 8 millions de dinars tunisiens (environ 2,4 millions d’euros), tandis qu’un travail d’investigation de journalistes locaux a déjà prouvé que l’entreprise pratique l’évasion fiscale et qu’elle transfère ses bénéfices vers le Luxembourg1.

Allô, l’ambassade ?

Le site Internet Schengen Visa Info indique que la France se classe au premier rang des pays européens qui rejettent les demandes de visas Schengen. En 2022, environ 2 millions de personnes ont demandé un visa aux ambassades et consulats français dans le monde, et le taux de refus était d’environ 20 %. Plusieurs pages sur Internet révèlent un torrent de plaintes face aux raisons incompréhensibles ou illogiques motivant les refus de visa, ou tout simplement face à l’absence de toute réponse, au mépris du temps et de l’argent dépensés par les demandeurs en Égypte. Là aussi, les refus ou l’absence de réponse ont trouvé leur place dans le business des visas. Des pages apparaissent désormais sur les réseaux sociaux pour faire la promotion de cabinets d’avocats « experts » qui auraient obtenu gain de cause auprès de l’ambassade de France et de ses homologues européennes, avec des frais qui tournent autour de 50 euros pour chaque dossier.

Pour ma part, face à la multiplication des difficultés, j’ai transmis les informations liées à mon compte à mes amis de la Confédération paysanne, qui avaient auparavant tenté sans succès de contacter l’ambassade au Caire par téléphone et par courriel. Ils ont finalement réussi à se connecter avec mes identifiants. Ainsi j’ai pu finaliser mes démarches auprès de TLS pour l’obtention d’un rendez-vous, après m’être acquitté de la somme de 37 euros auprès de l’entreprise, en plus des frais de visa. La veille de ce rendez-vous, j’ai reçu l’appel téléphonique d’une employée de TLS me proposant un rendez-vous « VIP », qui me donne accès aux « options » de me faire envoyer mon passeport chez moi (en échange bien sûr d’une somme supplémentaire).

Un pass « VIP » pour un enfant de deux ans

Ceux que ce périple a déjà épuisés ne sont pas au bout de leur peine, car voici ce qui leur sera demandé une fois arrivés au rendez-vous chez TLS :

➞ laisser votre téléphone portable et tout ce qui permet de prendre des photos ou d’enregistrer ce qui se passe en dehors de la salle ;

➞ attendre dans une file interminable, coincé entre des barrières métalliques, sans chaise sur laquelle une personne âgée, un malade ou une femme enceinte pourrait se reposer ;

➞ voir sans broncher un agent de sécurité empêcher une femme qui tient dans ses bras son enfant endormi de moins de deux ans, et lui dire : « Les instructions sont claires : interdiction d’entrée aux enfants de moins de 12 ans. Laissez-le dehors si vous voulez entrer, ou alors payez les frais VIP pour qu’il puisse entrer avec vous ».

Mais la cerise sur le gâteau a été qu’on m’a demandé de recommencer les démarches et de payer à nouveau les frais de dossier, sous prétexte qu’une erreur s’était produite lors de l’enregistrement de mon numéro de passeport dans le formulaire électronique. Pourtant, j’avais avec moi le formulaire de l’ambassade qui, en plus d’être détaillé et précis, ne comportait aucune erreur. En vain ai-je demandé à rencontrer le directeur ou n’importe quel autre responsable. J’ai pris conscience de la gravité de ce qui se passait et des pratiques qui prévalaient dans ces bureaux lorsque j’ai demandé à un employé un papier attestant que l’annulation du rendez-vous était de leur fait et d’en expliquer la cause. Après avoir disparu pendant quelques minutes, il est revenu vers moi avec un document en anglais indiquant que c’était moi qui avais annulé l’entretien et qui avais retiré ma demande !

Mon cas est loin d’être isolé, et j’ai recueilli d’autres témoignages qui révèlent les mêmes situations. Mais un grand sentiment de peur et de suspicion prévaut chez les demandeurs de visa égyptiens lorsqu’ils partagent ce genre d’expériences. S’ils consentent à parler à un journaliste, ils demandent que leur nom ne soit pas mentionné. Ils disparaissent après avoir promis de conter davantage les détails de leur mésaventure. Un comportement motivé sans doute par la crainte d’une « vengeance » de la part de TLS ou de l’ambassade qui leur refuserait à l’avenir toute demande.

Pour finir, il devient clair pour les demandeurs de visa égyptiens, après ces expériences où le sentiment de discrimination le dispute à celui de l’épuisement, que le slogan le plus réaliste aujourd’hui n’est pas la célèbre phrase d’Adam Smith « Laissez faire, laissez passer », mais plutôt « Laissez payer, laissez passer ».

1« De la Tunisie au Luxembourg : le business juteux des visas », Inkyfada, 23 juin 2023.

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