Arabie saoudite

Islam. Mohamed Ben Salman à pas prudents sur la réforme religieuse

Malgré la hausse du nombre d’exécutions d’année en année et les campagnes de répression régulières, le prince héritier saoudien entend donner de son pays une image modernisatrice, notamment sur le plan sociétal. Si une réforme religieuse est dans les tuyaux dans l’optique de cette « modernisation » et pour garantir à Riyad son soft power islamique, un tel changement ne serait toutefois pas sans conséquences politiques.

Riyad, 21 avril 2023. Le prince Mohamed Ben Salman priant au premier jour de l’Aïd El-Fitr
SPA/AFP

Pour le prince héritier d’Arabie saoudite Mohamed Ben Salman (MBS), la question n’est plus depuis longtemps de savoir si une réforme religieuse va bel et bien être mise en place dans son royaume, mais plutôt de savoir quand. Une telle initiative pourrait avoir des conséquences considérables sur le rôle qui sera encore dévolu à la religion en Arabie saoudite, et sur les rivalités en matière de soft power religieux dans les mondes musulmans.

Un récent sondage d’opinion du Washington Institute for Near East Policy (Winep)1 suggère que l’Arabie saoudite, longtemps dominée par un courant ultraconservateur de l’islam, est de plus en plus favorable à la modération religieuse et pourrait être plus ouverte à une réforme. Ainsi, 43 % des personnes interrogées estiment que les Saoudiens « devraient écouter ceux d’entre nous qui tentent d’interpréter l’islam dans un sens plus modéré, plus tolérant et plus moderne. » Lorsqu’on leur avait posé la même question il y a quatre ans, ils n’étaient que 20 % à partager cette opinion. En même temps, le prince héritier pourrait se réjouir du fait que 78 % des personnes interrogées déclarent que « c’est une bonne chose qu’il n’y ait pas de manifestations de masse dans les rues », ce qui représente une forte augmentation par rapport aux 48 % de sondés qui étaient de cet avis lors de l’enquête réalisée en 2020.

Des réformes prudentes

Depuis son entrée en fonctions en 2015, MBS a voulu se donner une image de modernisateur en mettant en œuvre des réformes qui ont levé un certain nombre d’interdits et d’obligations pour les femmes (conduite, port du voile, etc.) et leur ont offert de nouvelles opportunités. De même, il a octroyé une plus grande liberté sociale aux jeunes, notamment à travers l’ouverture de salles de cinéma ou l’organisation de concerts de musique occidentale, qui ont contribué à diversifier l’économie.

Ces évolutions sont réelles, tant que ni les femmes ni les jeunes ne se mêlent de politique. Pour les mener à bien, le prince héritier a mis au pas l’establishment religieux conservateur et brisé de vieux tabous. Il a également réprimé brutalement les détracteurs du régime et les dissidents. Pourtant, et malgré toutes ses audaces, il n’a pas réussi à porter ses réformes jusque dans la loi religieuse, car il craint qu’un changement dans ce domaine ne constitue un pas de trop.

À l’occasion, il s’est bien gardé de présenter ses réformes comme visant à instaurer un islam « modéré », ce qui, explique-t-il « ferait le bonheur des terroristes et des extrémistes » parce qu’ils pourraient affirmer que « nous, en Arabie saoudite et dans d’autres pays musulmans, nous transformons l’islam en quelque chose de nouveau. Alors que ce n’est pas vrai. »2

Le prince héritier a utilisé un argument similaire pour justifier le maintien de l’interdiction des lieux de culte non musulmans dans le royaume qui abrite La Mecque et Médine, les deux villes les plus saintes de l’islam. L’Arabie saoudite est ainsi le seul État du Golfe à bannir tout culte non musulman en public. Interrogé par Joel C. Rosenberg, écrivain et militant évangélique américano-israélien3, MBS a déclaré qu’il ne lèverait pas l’interdiction de sitôt :

Je ne vais pas le faire, ni maintenant ni demain, parce que ce serait un cadeau pour Al-Qaida. Ils profiteraient de ce moment pour faire sauter les églises... Cela n’améliorerait pas la vie du peuple saoudien.

Une concurrence de l’Indonésie

L’adoption d’une réforme religieuse donnerait un coup d’accélérateur aux prétentions du prince héritier à diriger le monde musulman. Elle le positionnerait également comme le plus grand réformateur de l’islam actuel, en concurrence avec le Nahdlatul Ulama (Renaissance des oulémas), le mouvement de la société civile musulmane le plus important et le plus modéré au monde, fondé en Indonésie.

Contrairement à MBS et à d’autres partisans d’un « islam modéré », socialement libéral mais politiquement répressif comme le président des Émirats arabes unis Mohamed Ben Zayed (MBZ), Nahdlatul Ulama défend le concept d’un islam socialement humaniste et politiquement pluraliste, qui approuve sans ambiguïté la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies (1948), mais aussi la séparation entre la mosquée et l’État. Le mouvement milite également, depuis longtemps, pour une réforme de la jurisprudence islamique, insistant sur le fait que les principes de la charia sont dépassés ou obsolètes.

Joignant le geste à la parole, le Nahdaltul Ulama a réuni 20 000 docteurs de la loi religieuse en 2019, qui ont déclaré obsolète la catégorie juridique du kafir (« mécréant »), laquelle n’est plus pertinente, selon eux, dans le cadre de la loi islamique. En lieu et place, ces savants religieux ont adopté le terme de mouwatinoun (« citoyens ») pour souligner le fait que les musulmans et les non-musulmans doivent être égaux devant la loi.

En 2023, le Nahdaltul Ulama a appelé à remplacer le concept de « califat » par la notion d’État-nation, et à introduire la charte des Nations unies en tant que catégorie juridique islamique. Ces réformes ont pour but de délégitimer les revendications des djihadistes, qui affirment que leur militantisme et leur quête d’un califat s’appuient sur la loi islamique. Elles permettraient également d’inscrire dans la charia la reconnaissance des droits humains tels qu’ils sont définis par la charte des Nations unies. Ainsi, les initiatives du Nahdlatul Ulama créent un précédent pour MBS, et l’adhésion potentielle du prince héritier à la réforme religieuse permettrait d’uniformiser les règles du jeu en matière de changement social. Toutefois, s’il souscrivait à ces réformes, le prince héritier ferait de la gouvernance, du pluralisme politique et des droits humains des éléments essentiels dans la compétition pour le soft power religieux au sein du monde musulman.

Timides ballons d’essai

MBS a lancé plusieurs ballons d’essai dans ce sens, avec des reculs notables en 2020. Ainsi, un site d’information saoudien a discrètement retiré un article affirmant que le Coran contenait quelque 2 500 fautes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire. Retirée aussi, quelques mois plus tard, une tribune de l’auteur kurde irakien Jarjis Gulizada sur Elaph, un quotidien en ligne saoudien basé à Londres et dirigé par Othman Al-Omeir, un homme d’affaires et journaliste apparemment agnostique qui entretient des liens étroits avec MBS. Largement cité dans les médias arabes, l’article de Gulizada suggérait de réécrire les textes islamiques, notamment le Coran, considéré par les musulmans comme la parole immuable de Dieu.

En 2022, le religieux controversé Saleh Al-Maghamsi, soutenu par Turki Aldakhil, ambassadeur saoudien aux Émirats arabes unis et ancien directeur général de la chaîne de télévision panarabe Al-Arabiya (contrôlée par l’État), a appelé à la création d’un nouveau courant de pensée juridique islamique qui remplacerait les quatre écoles traditionnelles de l’islam sunnite. Considéré comme un proche du roi Salman Ben Abdel Aziz Al-Saoud, Al-Maghamsi fait valoir que les écoles juridiques existantes, contrairement au Coran, sont des constructions humaines qui peuvent être réformées. Mais la proposition a été rejetée par le Conseil des grands oulémas, la plus haute instance religieuse d’Arabie saoudite, qui affirme que ces écoles juridiques peuvent tout à fait répondre aux exigences de la vie moderne et aligner ces dernières sur la loi islamique.

En Afghanistan, l’interdiction par les talibans de l’éducation et de l’emploi des femmes par les organisations d’aide humanitaire étrangères a donné lieu au lancer d’un troisième ballon d’essai à la fin de l’année 2022. En réaction à cette décision, l’éditorialiste du quotidien national Okaz, Oussama Yamani, un avocat installé à Jeddah, écrivait dans son éditorial du 29 décembre 2022 :

La décision du gouvernement taliban révèle une crise de la pensée, et la nécessité d’une révision et d’un développement d’une jurisprudence islamique. Nous avons un besoin urgent d’une jurisprudence contemporaine dotée de règles et de principes modernes. Toutes les institutions religieuses doivent œuvrer pour créer une [jurisprudence] contemporaine, et diffuser l’esprit de tolérance (…) L’Arabie saoudite, en tant que dépositaire de la protection des lieux saints, de son leadership éclairé et de son rôle dans le monde islamique, et en tant que terre de la révélation du message divin, est attendue sur ce terrain par le monde islamique.4

2Interview de Mohamed Ben Salman sur la chaîne Al-Arabiya, le 25 avril 2021.

3Joel C. Rosenberg, Enemies and Allies : An Unforgettable Journey inside the Fast-Moving & Immensely Turbulent Modern Middle East, Tyndale House Publishers, Carol Stream (Etats-Unis), 2021.

4Oussama Yamani, « Man’ Annissa’ Minatta’lim », Okaz, Jeddah, 29 décembre 2022.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.