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Le Liban retient son souffle

Alors que la guerre se déchaîne en Syrie et en Irak, marquée par des ingérences étrangères nombreuses, le Liban a accueilli des centaines de milliers de réfugiés. Cette vague a attisé les tensions internes et la crainte est grande de voir ce petit territoire redevenir un champ de bataille. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, le pays a réussi à rester, relativement, à l’écart des tourbillons régionaux.

Les routes libanaises retrouvent une atmosphère de guerre. Aux nombreux checkpoints, des soldats en parka contrôlent les automobilistes sous une pluie battante. Tous les dix kilomètres environ, des panneaux publicitaires affichent le slogan « Honneur, sacrifice, fierté » sur fond de blindé surmonté d’un drapeau national flottant dans la lumière du soleil couchant.

Cette image crépusculaire paraît adaptée aux circonstances. L’armée fait figure de dernier rempart dans un Liban en pleine crise politique. Un pays sans président depuis la fin du mandat de Michel Sleimane le 25 mai 2014, ni Parlement vraiment légitime, ce dernier s’étant reconduit sans élection le 5 novembre dernier, jusqu’en juin 2017. Tout cela au moment où le Liban sert de nouveau théâtre au conflit régional sunnite-chiite. L’Organisation de l’État islamique (OEI) et le Front Jabhat Al-Nosra (JAN) ignorent la frontière avec la Syrie. Le 25 octobre, à Tripoli, les militaires se sont battus pendant toute une journée contre quelques dizaines de djihadistes, infiltrés de Syrie ou appartenant à la population locale sunnite, encouragés par des cheikhs salafistes. Depuis, l’armée campe dans le quartier de Bab al-Tebbaneh, où se sont déroulés les affrontements, mais rien ne dit que le feu ne pourrait pas reprendre.

Menace djihadiste

La tension est plus vive encore dans la région d’Ersal, ville frontalière attaquée en août 2014 par des éléments de l’OEI et de Jabhal Al-Nosra. Ersal est aujourd’hui encerclée côté libanais par l’armée nationale et par des forces du Hezbollah chiite. Mais la situation demeure incertaine. Les djihadistes retranchés dans les montagnes détiennent une trentaine de soldats et de policiers libanais. Ils en ont déjà assassiné trois, dont deux par décapitation. Ils veulent les échanger contre des prisonniers détenus au Liban et en Syrie. Si les négociations échouent, ils continueront à tuer les militaires. Un corridor est laissé ouvert par l’armée libanaise entre la petite cité et les montagnes, permettant à des habitants de la ville de ravitailler les djihadistes. Par opportunisme commercial, et sans doute parfois par conviction. Ersal est une enclave sunnite dans un environnement chiite et chrétien.

L’arrivée des djihadistes ravive chez les autres confessions la peur d’une menace sunnite1. « Les djihadistes bénéficient d’un environnement favorable à Tripoli et dans le Akkar, au nord », affirme le député Simon Abi Ramia, membre du Courant patriotique libre du général chrétien Michel Aoun, allié au Hezbollah. « Le discours extrémiste gagne du terrain chez les sunnites », poursuit le député. « Certes, il ne convainc qu’une petite partie d’entre eux, mais 5 % d’extrémistes peuvent imposer leur choix par la terreur, même si les 95 % restants leur sont opposés, on l’a bien vu à l’époque de la guerre civile ». L’intellectuel Lokman Slim, éditeur, militant indépendant opposé au système confessionnel, s’inquiète de ces crispations identitaire : « En Syrie comme en Irak, il n’y a pas d’autre identité sur le marché. Que propose-t-on aux jeunes sunnites ? De devenir djihadistes, ou membres d’une sahwa, une alliance tribale anti-djihadiste, comme en Irak ? Ce sont des identités de désespoir, et le désespoir a la vie longue. Alors que ce que veulent les gens de la région, partout, c’est seulement mieux vivre ».

Les réfugiés syriens, en majorité sunnites, sont parfois vus comme un réservoir possible de combattants. « Quand on vit dans la pauvreté financière et intellectuelle, on est vulnérable à ces idées-là », dit Abi Ramia, qui ressort sa calculette. « Les jeunes Syriens ont tous fait leur service militaire, ils savent manier les armes. Il y a au moins 1,5 million de Syriens au Liban. Même si 1 % bascule, sur le nombre total de réfugiés, cela fait 15 000 hommes. C’est l’équivalent des effectifs combattants de l’armée libanaise ». La plupart des municipalités accueillant des Syriens, principalement dans la plaine de la Bekaa ont instauré un couvre-feu « pour les étrangers », en clair les réfugiés et les travailleurs syriens déjà installés au Liban. Désormais, tout ressortissant syrien est regardé avec suspicion. Le chef de l’armée, le général Jean Kahwaji, a évoqué des « cellules dormantes ».

L’Alliance du 14-Mars et la « solidarité sunnite »

L’OEI et le Front Al-Nosra sont devenus un argument majeur dans la politique libanaise, divisée en deux grandes coalitions aux alliances extérieures opposées. L’Alliance du 14-Mars, « anti-syrienne », alignée sur un axe sunnite/Occident/Arabie saoudite accuse le Hezbollah d’avoir provoqué les avancées djihadistes au Liban par son engagement militaire aux côtés du régime syrien. La coalition du 8-Mars, « pro-syrienne », alliée à un axe chiite/Syrie/Iran/Russie soupçonne ses rivaux de complaisance envers les djihadistes, par solidarité sunnite2. Ses partisans en veulent pour preuve les déclarations incendiaires d’un élu de Tripoli appartenant au Courant du futur de Saad Hariri, Khaled Daher. Le 26 octobre dernier, Daher a accusé l’armée de « succomber à la vision du Hezbollah » et de « provoquer les sunnites afin d’avoir une excuse pour les tuer »3. Une semaine auparavant, il avait appelé le roi d’Arabie saoudite à annuler sa subvention de 3 milliards de dollars pour équiper l’armée4.

Hariri s’est démarqué des déclarations de son député, sans pour autant l’exclure du parti. Autre preuve de sympathie de l’Alliance du 14-Mars pour le djihadisme, selon le 8-Mars : les poursuites lancées le 30 août dernier par le ministre de la justice Achraf Rifi, membre lui aussi de l’Alliance du 14-Mars, contre des jeunes qui avaient brûlé au cœur du quartier chrétien de Beyrouth l’étendard noir de l’OEI. Pour le ministre, le délit n’avait rien à voir avec l’emblème djihadiste et consistait à avoir détruit l’inscription « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est son prophète » figurant sur le drapeau. Une « atteinte à la religion » et une « incitation à la haine confessionnelle », toutes deux sanctionnées par la loi.

Le Hezbollah fait profil bas

La guerre est-elle évitable ? Au pays du Cèdre, il y a souvent plusieurs réponses à chaque question, et beaucoup de non-dits. La force militaire du Hezbollah en fait partie. « Les gens du 14-Mars ne l’avoueront jamais en public, mais ils sont nombreux à compter sur la milice du Hezbollah, plus forte et mieux entraînée que l’armée, pour les protéger contre les djihadistes », assure un observateur qui tient à garder l’anonymat. Les combattants du Hezbollah, qui se battent en Syrie aux côtés du régime, ont jusqu’à présent évité de s’engager complètement au Liban, se contentant de soutenir l’armée dans sa défense du territoire là où c’était vraiment nécessaire, autour d’Ersal. Une volonté claire du leader du Parti de Dieu, Hassan Nasrallah, de faire profil bas dans le conflit confessionnel au Liban. « Mais si Daech et Nosra voulaient envahir le pays, le Hezbollah serait obligé de répliquer avec toute sa force, et là, les djihadistes comprendront à qui ils ont affaire », ajoute cet observateur.

« Sur le plan intérieur, le Hezbollah a une marge de manœuvre », commente le député chrétien Ghassan Moukheiber, membre du Bloc de la réforme et du changement du général Aoun au Parlement. Le Hezbollah a entamé des négociations avec le Courant du futur pour tenter de trouver une solution au blocage de la présidence, à travers la médiation du président de la chambre des députés, Nabih Berri, dirigeant d’Amal, l’autre parti chiite. Le problème, c’est qu’il y a trois candidats à cette élection par les parlementaires. L’Alliance du 14-Mars propose Samir Geagea, ancien chef de milice pendant la guerre civile et leader des Forces libanaises. Le 8-Mars soutient Aoun, ancien chef d’état-major et ancien président du conseil pendant la guerre, opposé à la Syrie avant de s’allier au Hezbollah.

Le problème, c’est le troisième candidat, le député Henry Hélou, soutenu, lui, par le leader druze Walid Joumblatt, proche du 14-Mars mais réclamant sa liberté d’action. Les quinze députés de son bloc parlementaire Rencontre démocratique votent à chaque séance pour Henry Hélou, empêchant ainsi d’atteindre la majorité des deux tiers nécessaire à l’élection. Recevant chez lui au cœur de Beyrouth, Joumblatt n’en démord pas : « je ne retirerai pas mon candidat ».

Un jeu politique inchangé

Michel Aoun, Samir Geagea, Walid Joumblatt : trois survivants de la guerre de 1975-1990, autour desquels tourne encore le jeu politique libanais, comme si le temps s’était arrêté. Les oligarques restent, les enjeux changent, de l’opposition droite-gauche des années de sang à l’affrontement sunnite-chiite aujourd’hui. Une constante demeure : la scène politique libanaise, avec ses institutions dysfonctionnelles, reste tributaire de l’interaction des rivalités internationales, chaque grand « parrain » étranger pesant sur ses clients libanais. D’où, paradoxalement, le calme relatif de tous les acteurs rencontrés par Orient XXI. Aujourd’hui, pensent-ils, les puissances étrangères semblent avoir décidé de préserver le Liban, la région étant suffisamment chaotique comme cela. « La stabilité actuelle découle d’une volonté internationale », estime le député Moukheiber. Les parrains n’arrivant pas à se mettre d’accord sur un président, ils préfèreraient ainsi laisser les choses en l’état. « Si l’on ne désigne personne, c’est de peur d’un veto de l’une ou l’autre partie extérieure. Les acteurs étrangers, parmi lesquels la Syrie, la Russie, les États-unis, l’Arabie saoudite et l’Iran, n’ont pas encore décidé », analyse le rédacteur en chef politique du quotidien As-Safir, Khodor Taleb.

De l’avis de tous, un accord entre Washington et Téhéran sur le nucléaire iranien pourrait déverrouiller les choses, entraînant une recomposition dans toute la région. Pour Lokman Slim, c’est la révolution en Syrie, en 2011, qui a tout chamboulé. « Avant, on s’acheminait vers une sorte de normalisation, un retour de la Syrie dans le paysage libanais. L’Arabie saoudite, parrain du Courant du futur, poussait dans ce sens. Et puis il y a eu 2011 et la suite. Aujourd’hui la sortie de crise ne peut-être que régionale. Que faire de Bachar Al-Assad ? Quels aménagements démocratiques en Arabie saoudite ? Quels droits pour les chiites du Bahreïn ? » Le Liban attend, en regardant avec inquiétude sa frontière de l’est.

128,7 % des inscrits sur les listes électorales qui mentionnent la confession.

2Les deux coalitions ont pris le nom de deux grandes manifestations. Le 8 mars 2005, alors que la résolution 1559 de l’ONU a demandé le retrait des troupes syriennes du Liban, les partis Amal, Hezbollah, El-Marada et le Parti social nationaliste syrien (PSNS) organisent une manifestation qui rassemble des centaines de milliers de personnes à Beyrouth, pour protester contre l’ingérence des puissances occidentales dans les affaires syro-libanaises. Le 14 mars, une contre-manifestation est organisée par les opposants à la Syrie, qui réclament le départ des troupes syriennes et la vérité sur l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri le 14 février de la même année. Les principaux participants sont le Courant du futur, sunnite, des partis chrétiens dont les Forces libanaises et les Kataeb, des mouvements de gauche et le Parti socialiste progressiste (PSP) du leader druze Walid Joumblatt, qui annoncera plus tard quitter l’alliance sans s’opposer à elle. Le Courant patriotique libre de Michel Aoun participe au 14-Mars, avant qu’Aoun ne se range de facto derrière le 8-Mars en signant le 6 février 2006 un document d’entente avec le Hezbollah.

3«  Army wanted excuse to kill north Lebanese : Daher  », The Daily Star, Beyrouth, 26 octobre 2014.