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Quand l’Occident absout le président soudanais accusé de crime contre l’humanité

Inculpé par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crime contre l’humanité, le général Omar Al-Bachir est redevenu une personnalité fréquentable pour les États-Unis, qui voient le rôle stratégique du Soudan. Pour l’Union européenne, ce pays doit servir à la lutte contre l’immigration clandestine, quitte à y renvoyer des clandestins sans aucune garantie sur leur traitement par un régime particulièrement brutal. Il n’est pas jusqu’à Israël qui ne souligne les évolutions positives du régime en place (lire l’encadré).

Lors d’une conférence organisée en mai 2016 à Khartoum, l’ambassadeur d’Allemagne a créé la surprise en évoquant la relative stabilité dont jouit le Soudan par rapport à son environnement, et le rôle régional qu’il peut jouer en ce sens. L’envoyé spécial américain Donald Booth, qui s’est rendu sur place à trois reprises au cours des derniers mois, a joué un rôle capital dans la signature le 9 août 2016 d’une feuille de route stipulant l’arrêt des hostilités avec les groupes armés et le parti Oumma et l’ouverture d’un dialogue politique entre gouvernement et opposition en vue de parvenir à un accord de paix global. Le gouvernement avait pris les devants, en signant, de manière unilatérale, cette feuille de route élaborée par le médiateur de l’Union africaine (UA) Thabo Mbeki.

Pourtant, le Soudan est toujours dirigé par le même Omar Al-Bachir, contre qui la Cour pénale internationale (CPI) a lancé un mandat d’arrêt pour crime contre l’humanité et génocide, avec le soutien des pays occidentaux. Les responsables de ces États ont refusé de le rencontrer jusque lors de leurs déplacements à Khartoum. Le pays est soumis à des sanctions et à un embargo économique en raison des accusations de terrorisme et de violations des droits humains portées contre les autorités. C’est en fait dans la nature des questions qui préoccupent l’Occident, à savoir l’émigration clandestine et la lutte contre le terrorisme, que réside la nouveauté. De par sa situation géopolitique, frontalier de sept États et au carrefour des mondes arabe et africain, le Soudan est devenu un nœud stratégique et a quasiment retrouvé le pouvoir d’attraction qui faillit conduire Britanniques et Français à l’affrontement militaire en 1898 (la crise de Fachoda, point culminant des rivalités européennes en Afrique). Un affrontement évité alors lorsque la France avait accepté de se retirer, laissant le champ libre au Royaume-Uni pour son expansion vers le sud et sa mainmise sur l’Égypte.

Nouvelles inquiétudes européennes

Lors d’une rencontre organisée à Londres en avril 2016, les envoyés occidentaux concernés par le dossier soudanais ont décidé de s’entendre avec Khartoum en vue de donner un coup d’arrêt à l’émigration vers l’Europe via la Libye et l’Égypte et de restreindre les déplacements des terroristes entre l’est, l’ouest et le nord de l’Afrique, en proposant entraînements et matériel au Soudan. Celui-ci devra pour sa part œuvrer au règlement de ses problèmes internes, en mettant fin à la guerre dans les régions du Nil Bleu et du Sud-Kordofan ainsi qu’au Darfour, et en intégrant l’opposition dans un cadre politique acceptable.

Préoccupée de son côté par la situation explosive au Soudan du Sud, Washington estime que le Soudan possède de nombreux atouts qui en font l’un des pays du voisinage les mieux placés pour y influencer le cours des événements. Khartoum a opté pour la prudence dans ses relations avec les responsables politiques de Juba, tenant compte d’anciennes susceptibilités qui remontent à la sécession et à l’indépendance du Soudan du Sud le 9 juillet 2011. Cette politique s’est traduite récemment par le refus de Khartoum de participer à la force de maintien de la paix mise en place par le Conseil de sécurité de l’ONU, et ce en raison des réserves exprimées par Juba. Le vice-premier ministre de la République du Soudan du Sud Taban Deng a également été reçu à Khartoum, alors que les pays voisins avaient émis des réserves à propos de sa nomination. Au même moment, l’ancien député Riek Machar était accueilli pour se faire hospitaliser après avoir été évacué vers le Congo par les soins de l’ONU suite aux violences ayant opposé ses forces à celles du président Salva Kiir. Khartoum entend donc, semble-t-il, devenir une étape obligée pour tous les responsables politiques du Soudan du Sud.

De fait, les deux pays ont une histoire commune et partagent 2 100 km de frontières. Le Soudan représente de plus l’unique passage permettant au Sud d’exporter sa production de pétrole vers les marchés mondiaux (via le terminal Bashayer sur la mer Rouge). Juba compte d’ailleurs sur l’assistance technique de Khartoum pour exploiter les puits de pétrole et relever un taux de production qui a chuté de moitié pour tomber à 130 000 barils/jour, alors que les recettes pétrolières constituent l’unique ressource de l’État.

Au problème du Soudan du Sud s’ajoute celui des groupes islamistes très actifs en Libye, dans la résolution duquel le Soudan est appelé à jouer un rôle important du fait de sa proximité géographique et de sa connaissance des organisations islamistes.

Lutte contre l’immigration clandestine

Le 20 août 2016, le Soudan a entrepris de mettre en œuvre une partie de ses engagements en accueillant quarante demandeurs d’asile politique soudanais déboutés en Italie, auxquels l’accord de réadmission garantit l’absence de représailles, ainsi que des ressortissants d’autres nationalités ayant transité par le Soudan et qui bénéficieront d’une formation grâce à des fonds européens. Les responsables soudanais, qui ont senti le vent tourner, ont organisé récemment une conférence de presse à laquelle ont participé les forces armées, la police, l’appareil de sécurité, et jusqu’aux milices appelées Forces de réaction rapide. L’objectif essentiel était de faire savoir que la lutte contre l’émigration clandestine menée par Khartoum en lieu et place de l’Europe coûtait cher en fonds et en hommes, sans que le Soudan soit remercié pour ses efforts, alors même qu’il n’est qu’un pays de transit et non d’installation. Les Forces de réaction rapide ont fait état de 25 morts et 315 blessés dans leurs rangs, et de 151 véhicules détruits lors de poursuites et d’accrochages avec les passeurs, tandis que 808 clandestins et 9 trafiquants ont été appréhendés alors qu’ils étaient en route pour la Libye.

Vers un allègement de l’embargo ?

Ces développements conduiront-ils à une réelle détente dans un Soudan en crise ? Les navettes de l’envoyé américain sont-elles le signe que l’administration Obama encourage une percée politique qui permettrait d’alléger les mesures de boycott et d’embargo économique ? Le Soudan est soumis à une série de sanctions diverses qui ont commencé en 1992 lorsqu’il a été inscrit sur la liste des pays soutenant le terrorisme, et s’est poursuivie cinq ans plus tard avec les sanctions économiques imposées de façon unilatérale par Bill Clinton et reconduites par Georges W. Bush au plus fort de la crise du Darfour. L’étau s’est encore resserré lorsque Washington a infligé à la banque française Paribas une amende de 9 milliards de dollars pour ses échanges avec le Soudan et l’Iran alors soumis au boycott américain. Une mesure qui avait conduit de nombreuses institutions financières (dont celles du Golfe) à mettre un terme à ces échanges. Puis la sécession du Soudan du Sud, qui a emporté avec lui la majeure partie des réserves pétrolières, est venue en 2011 aggraver une situation économique et financière déjà fortement dégradée. La principale manifestation de cette crise a été la dévaluation sans précédent de la livre soudanaise, avec un taux de 16 SDG pour 1 dollar. Washington a alors saisi l’occasion pour faire pression sur le Soudan afin que celui-ci entame un processus de règlement politique durable, l’allègement du boycott financier étant la priorité absolue de Khartoum, selon un récent rapport de l’ONG américaine Kifaya.

Toutefois, le contexte n’est pas propice à une ouverture significative, plusieurs parties aux États-Unis se disputant le dossier soudanais et l’administration Obama étant sur le départ. Le dossier risque donc de devoir attendre l’arrivée du prochain occupant de la Maison Blanche. L’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton a une bonne connaissance de la situation. Elle a d’ailleurs été parmi les artisans de la stratégie de Barack Obama sur le Soudan, lancée en 2009 avec cette fameuse déclaration selon laquelle le temps n’était plus aux paroles, aux promesses et aux tergiversations dues aux malentendus ou aux considérations oiseuses sur le Soudan.

Pas de chèque en blanc pour Al-Bachir

Sept années se sont écoulées depuis l’adoption de cette stratégie sans que rien de notable n’advienne, si ce n’est la sécession du Soudan du Sud, devenue un tel souci pour Washington qu’en cas de victoire aux élections, Hillary Clinton sera sans doute amenée à prendre des initiatives concrètes.

Mais le grand absent dans tout cela est bien la volonté politique intérieure du Soudan, tant du côté du gouvernement que de l’opposition. Si le rapprochement en cours entre les pays occidentaux et le pouvoir signifie que l’opposition n’est pas perçue comme une solution de rechange au régime en place, il ne constitue pas pour autant un chèque en blanc pour le président Al-Bachir et son gouvernement. Les intervenants étrangers ont en effet leurs priorités et font primer leurs propres intérêts sur le reste.

Israël et le Soudan
Un article de Haaretz (7 septembre 2016), signé par Barak David, leur correspondant diplomatique généralement très bien informé, « Israel Urges U.S., Europe to Bolster Ties With Sudan, Citing Apparent Split With Iran » révélait qu’Israël faisait désormais du lobbying en faveur de Khartoum auprès des États-Unis et de l’Union européenne. La raison en était simple : le Soudan s’est rapproché de l’axe sunnite puisqu’il participe à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre le Yémen, a arrêté d’envoyer des armes au Hamas à Gaza et a pris ses distances à l’égard de l’Iran, ayant gelé ses relations diplomatiques avec Téhéran en janvier 2016. Aux Européens, Tel-Aviv a demandé d’étudier les moyens d’alléger la dette du pays, qui est d’environ 50 milliards de dollars. Pourtant, quelques jours plus tard, le 11 septembre, Haaretz publiait un éditorial : « Despite Benefits, Israel Must Not Help Sudan’s Genocidal Regime ». Car l’hostilité historique d’Israël au Soudan est ancienne. Ce pays a en effet joué un rôle majeur dans l’aide aux mouvements sécessionnistes du Sud dès les années 1950 ; on peut même dire qu’avec les États-Unis — sans minimiser la responsabilité propre du régime de Khartoum lui-même —, il est l’un des principaux artisans de l’éclatement du pays avec la proclamation de l’indépendance du Soudan du Sud le 9 juillet 2011, qui a débouché non sur une « indépendance heureuse » mais sur une guerre civile dont on ne voit pas la fin.
Alain Gresh