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Week-end électoral au Koweït

Dernier épisode de la perpétuelle crise institutionnelle

Les Maliens, qui élisaient leur nouveau président, n’étaient pas les seuls à voter ce week-end. Dimanche, les Cambodgiens étaient invités à renouveler leur parlement et samedi, les Koweïtiens faisaient de même. À Bamako, l’enjeu a été présenté comme étant de taille : il s’agissait de conclure par un vote populaire une crise politique et militaire marquée par l’offensive de rebelles touaregs, un coup d’État et une intervention armée étrangère pour chasser les groupes islamistes occupant le nord. Au Koweït, en revanche, les électeurs comme les observateurs étaient bien en peine d’identifier la véritable portée de cet énième scrutin législatif.

C’est la troisième fois en l’espace d’un an et demi que les Koweïtiens choisissent les cinquante membres de leur parlement, le majliss al Umma — auxquels s’ajoute toujours la quinzaine de ministres du gouvernement, membres de droit. En 2011, le scandale des pots-de-vin versés par le premier ministre de l’époque, Cheikh Nasser al Mohammed, à 15 députés, pour acheter leur soutien au gouvernement, avait largement entamé la crédibilité du parlement élu deux ans plus tôt et finalement dissous sous la pression des manifestations populaires en novembre. Le parlement élu le 2 février 2012, qui passait pour un parlement d’opposition car il faisait la part belle aux voix islamistes et populistes critiquant le régime, a été dissous par la Cour constitutionnelle pour vice de procédure le 20 juin 2012.

Le parlement élu le 1er décembre 2012 (après un bref rappel de la législature de 2009) a été également dissous par la Cour constitutionnelle le 16 juin 2013, pour (un autre) vice de procédure. À l’inverse du précédent, celui-ci passait pour un parlement « loyaliste » acquis à la cause du régime, notamment du fait du boycott du scrutin par les forces de l’opposition protestant contre un décret de l’émir pris en l’absence du parlement, qui venait modifier la loi électorale.

Cette oscillation entre parlement d’opposition et parlement complaisant n’a pas aidé à renforcer la légitimité de l’institution, mettant en cause, dans un système sans règles d’alternance partisane établies1, sa capacité à représenter les différentes forces politiques koweïtiennes.

Interrogés à la sortie des urnes le 27 juillet 2013, les électeurs koweïtiens, parmi les 52,5 % qui, n’étant pas encore partis en vacances, s’étaient déplacés pour voter, espéraient que le nouveau parlement marque un retour à la stabilité politique et qu’il renoue enfin avec le développement, dans un émirat certes riche mais en panne de vision économique d’avenir depuis plus de deux décennies.2. L’accusation selon laquelle le parlement bloque les projets de développement du pays est d’ailleurs une constante dans la rhétorique politique koweïtienne, révélatrice du dysfonctionnement du système décisionnel et de l’absence de coopération qui existe entre les pouvoirs exécutif et législatif.

Un nouveau parlement « normal »

La couverture médiatique internationale des élections s’est contentée, curieusement, de titrer sur le recul du nombre d’élus chiites de 17 à 7, les qualifiant de « grands perdants du scrutin »3,4, alors que le nombre de 7 élus chiites ne saurait être une surprise5 ni une défaite, mais plutôt un retour à la normale après la parenthèse du boycott de décembre 2012 par l’opposition majoritairement sunnite. Il est loin le temps où l’entrée de quatre femmes au parlement, en 2009, permettait de donner quelque visibilité et prestige aux élections dans l’émirat — elles ne sont plus que deux. Il est loin aussi le temps où la victoire des islamistes et des « tribaux », majoritaires dans une coalition de 34 sur 50, en février 2012, venait sanctionner clairement les débordements des membres de la famille royale au gouvernement6.

Victoire gouvernementale sur le boycott électoral

C’est à une reprise en main du parlement par le pouvoir que l’on assiste bien plutôt. La presse koweïtienne a unanimement salué le résultat des élections comme largement positif7 et donnant une assise légitime à un parlement au personnel renouvelé, expurgé des éléments démagogiques.

D’abord, le gouvernement a su diviser le mouvement de boycott de l’opposition qui avait fait chuter le taux de participation du précédent scrutin à 40 % (la moyenne habituelle se situant entre 60 et 65 %). Le désaccord portait sur la modification de la loi électorale de 2006 par décret de l’émir en octobre 2006, qui limitait le nombre de candidats pour lequel tout électeur pouvait voter de 4 à 1 (les 10 candidats obtenant le plus grand nombre de votes dans chacune des 5 circonscriptions étant déclarés élus). Le gouvernement avançait une plus grande transparence du scrutin, alors que l’opposition dénonçait une plus grande aisance du gouvernement à en manipuler le résultat. Pour accréditer son discours sur la transparence, le ministre de l’intérieur s’est lancé dans une grande campagne contre l’achat de votes quelques semaines avant les élections et a permis à des observateurs internationaux et locaux (Kuwait Transparency society) de surveiller le déroulement du vote. Fort de l’entérinement donnée par la Cour constitutionnelle, le régime est aussi parvenu à rallier à sa cause certaines tribus, comme les Awazim. Les tribus qui, traditionnellement, ont une base électorale plus étroite ont ainsi su tirer avantage des hésitations de plusieurs grandes tribus concernant le boycott, comme les Ajman ou les Mutair dont est issue la figure emblématique de l’opposition, Mussalem al Barak. D’après le Ra’i, plus de 60 et 80 % du personnel politique des quatrième et cinquième circonscriptions tribales a été renouvelé. Ensuite, le scrutin marque le retour de trois candidats de la National Democratic Alliance, dits libéraux — issus des grandes familles marchandes —, ainsi qu’une progression des islamistes sunnites.

En organisant ces élections sans grand éclat, avec une campagne terne, autour de questions politiques typiquement koweïtiennes comme l’effacement des dettes à la consommation, la critique de la politique d’aide (notamment les 4 milliards de dollars octroyés à l’Égypte post-Morsi), en plein été et en plein mois de Ramadan, le régime est ainsi parvenu, discrètement, a renforcer la légitimité de la très controversée loi électorale et à substituer à un parlement perçu comme (mal) acquis, un autre plus hétéroclite mais qui, comme son prédécesseur, laisse les voix dissidentes de la périphérie islamiste en dehors de son enceinte. Ce qui promet certes un retour à une vie parlementaire « normale », mais probablement pas à la stabilité politique.

1Il n’existe officiellement pas de partis politiques au Koweït.

3«  Kuwait election : Shia candidates suffer at polls  », BBC News Middle East, 28 juillet 2013

5Entre 2003 et 2006, le nombre de députés chiites a oscillé entre 6 et 9.