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Présidentielle en France, second tour

Israël-Palestine. Emmanuel Macron en marche vers Jérusalem

Pro-israélien fasciné par la « start-up nation », le président de la République sortant pourrait faire évoluer le soutien historique de la France à la solution à deux États dans le sillon des Accords d’Abraham. Plusieurs pays concernés sont des alliés de la France et de bons clients de ses marchands d’armes. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël est au cœur du débat chez ses partisans.

Palais de l’Elysée, 18 mars 2021. Emmanuel Macron pendant une conférence de presse conjointe avec le président israélien Reuven Rivlin en visite officielle à Paris
Ludovic Marin/Pool/AFP

La petite phrase est passée inaperçue. Ce 24 février 2022, au dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) au Carrousel du Louvre à Paris, le millier de convives a la tête ailleurs. Ambassadeurs, ministres — pratiquement tout le gouvernement — et quatre candidats à la présidence, la maire de Paris Anne Hidalgo, la présidente du Conseil régional d’Île-de-France Valérie Pécresse, les députés Yannick Jadot et Jean Lassalle ne parlent que de l’Ukraine. L’invité d’honneur, le président Emmanuel Macron, a fait faux bond pour se rendre à un sommet convoqué en urgence à Bruxelles consacré à la guerre que la Russie vient de déclarer. Son épouse Brigitte et le premier ministre Jean Castex le représentent.

Ce dernier lit un discours préparé par le président. « Jérusalem est la capitale éternelle du peuple juif, je n’ai jamais cessé de le dire », martèle-t-il pour Macron. Et « comme vous, je m’inquiète de la résolution des Nations unies sur Jérusalem qui continue d’écarter, à dessein et contre toute évidence, la terminologie juive de “mont du Temple” ». Cette résolution, adoptée par les Nations unies en décembre 2021 et votée par la France, a été qualifiée de « négationniste » par le président du CRIF Francis Kalifat, dans son discours introductif. Un son de cloche à New York, un autre à Paris : le double langage de Macron illustre ce « en même temps » qui masque les errements de sa politique étrangère.

Si le président fait état de son attachement personnel à Jérusalem, la mémoire collective n’a gardé que le souvenir de son passage à l’église Sainte-Anne dans la Vieille Ville. En janvier 2020, il s’était emporté contre des policiers israéliens devant cette propriété de la France, dans une tentative de marquer les esprits avec un remake de la sainte colère de Jacques Chirac en 1996 contre d’autres policiers, dans la même Vieille Ville. Macron n’était alors pas en voyage présidentiel officiel, mais en déplacement « mémoriel », à l’occasion d’un forum international organisé pour le 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Avec ses propos sur Jérusalem, le président se fait applaudir au dîner du CRIF. Dans la foulée du « deal du siècle » et du transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, le CRIF demande à la France de suivre le mouvement vers la « capitale éternelle » en y installant son ambassade. « Je ne l’avais jamais entendu dire une chose pareille, affirme un fin connaisseur de la région. Pas plus que je ne le savais habitué à fréquenter Jérusalem. Il a peut-être fait un pèlerinage adolescent ? », ironise le même homme.

« Des termes historiques chargés de honte »

Dans la foulée, le président dénonce le rapport d’Amnesty International (sans citer l’organisation) sur l’apartheid d’Israël à l’égard des Palestiniens, publié début février : « Il y a un abus de termes historiques chargés de honte. Comment peut-on parler d’apartheid ? C’est une contre-vérité ». En coulisse, la députée La République en Marche (LREM) Aurore Bergé, présidente du groupe d’amitié France-Israël, en rajoute contre « la campagne scandaleuse d’Amnesty International qui parle d’apartheid alors qu’Israël est évidemment une démocratie. Les associations qui professent la haine doivent évidemment être dissoutes ». Semblant menacer Amnesty, Bergé faisait allusion à la dissolution de deux (petites) associations, le collectif Palestine vaincra et le Comité action Palestine. Réclamées par Francis Kalifat et par le ministre de l’intérieur Gérard Darmanin, présent lui aussi au dîner, ces dissolutions seront annoncées dans la foulée par Jean Castex — c’est-à-dire Macron. Elles ont effectivement été dissoutes au conseil des ministres du 9 mars 2022.

Dans l’attente de l’ami Lapid

À la mi-août 2023, si le cabinet de coalition dont il est le ministre des affaires étrangères tient toujours la route, ce qui n’est pas du tout sûr, Yaïr Lapid sera le premier ministre israélien. Le leader du parti Yesh Atid (Il y a un futur) est le grand ami israélien du président français, le seul sans doute. Auteur de polars, ancien journaliste, ce « beau gosse » du centrisme a été un artisan obstiné de la chute de Benyamin Nétanyahou. Le 5 avril 2019, à quelques jours d’un énième round électoral en Israël, le président de la République l’a gratifié d’une chaleureuse accolade sous les flashs à l’Élysée. Deux ans plus tôt, Lapid avait appelé à voter Macron contre la candidate d’extrême droite Marine Le Pen, « le bon sens contre un dangereux populisme ». Les deux amis se sont retrouvés en novembre 2021 à Paris, sans que les révélations sur l’usage du logiciel espion Pegasus viennent troubler leur rencontre. « Pegasus pourrit deux portables du président, et pourtant rien ? », s’indigne un diplomate. « Personne n’a écouté le téléphone du président », répond sans rire Lapid.

La photo d’avril 2019 était surtout un message pour Nétanyahou. Plusieurs connaisseurs de la région ayant pour la plupart servi sous François Mitterrand ou Jacques Chirac lui conseillent de s’en méfier depuis le début de son mandat. « Israël est une démocratie, mais la manière dont Nétanyahou gouvernait posait problème, m’explique l’un d’eux, ancien de nos services de renseignement. Il y a la Knesset, la Cour suprême, le système est accroché à la démocratie. Mais tout de même il y a des trous là-dedans, le système d’occupation est très tordu ». Ainsi briefé, « Macron n’a pas voulu la jouer copain-copain » avec un Nétanyahou souvent jugé à Paris « retors », « pas fiable ».

Un « risque d’apartheid en Israël »

« Certes, le président est plutôt proche de Tel-Aviv et des réseaux politiques, économiques et culturels qui soutiennent Israël à Paris, commente un député de la majorité sortante. Cela dit, sur les projets d’annexion de la vallée du Jourdain, Macron a fait le boulot, Jean-Yves Le Drian a été à cent pour cent clair, net et précis ». « La France a été silencieuse, mais pas muette », reconnaît Bertrand Heilbronn, de l’Association France-Palestine Solidarité. Le Drian s’est exprimé sans ménagement pour le gouvernement israélien devant le Sénat, et a même évoqué en 2021 un « risque d’apartheid en Israël » si la solution à deux États n’avançait plus. Mais, pas plus sous François Hollande que sous Emmanuel Macron, la France n’a reconnu l’État de Palestine, malgré un vote très favorable pour la reconnaissance de la part de l’Assemblée nationale en décembre 2014, avec 339 députés favorables et 151 contre. « La position du Parlement français n’a pas inspiré nos deux présidents successifs », déplore Gwendal Rouillard, le député LREM de Lorient proche de Jean-Yves Le Drian, qui était au Parti socialiste en 2014 et avait voté la résolution. Si la France entretient des relations diplomatiques avec la Palestine, La Suède reste le seul pays européen à la reconnaître.

Cependant, si le ministre des affaires étrangères n’a pas su faire avancer cette reconnaissance, il n’a jamais mis les pieds en Israël, pas plus sous François Hollande que sous Emmanuel Macron. Il connaît pourtant bien la région, et est à la manœuvre pour les ventes d’armes françaises qui affichent une croissance exponentielle depuis une décennie avec de très gros clients : Émirats arabes unis (EAU), Arabie saoudite, Qatar et Égypte. Les premiers ministres Édouard Philippe et Jean Castex — dans un contexte sanitaire difficile pour ce dernier — ne sont pas non plus allés en Israël durant le quinquennat. Gilles Boyer, député européen, plus proche conseiller et ami d’Édouard Philippe a même signé en 2020 l’appel des parlementaires européens contre l’annexion, tout comme Gwendal Rouillard. Trois candidats de gauche, éliminés au premier tour, Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Fabien Roussel ont également signé ce texte. Ainsi que plusieurs députés européens du groupe Renew, auquel LREM est affilié, dont Bernard Guetta et Stéphane Séjourné, qui conseille Macron et est à la ville le compagnon de Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement. Attal était au dîner du CRIF, pas Séjourné.

Rebondir sur les accords d’Abraham

« N’attendez pas de trouver un programme, il n’y en a pas, puisque le candidat président sortant, par définition, défend plus un bilan qu’une alternative », m’explique en off une députée de la majorité. Macron semble, poursuit la députée, à la recherche « d’une porte de sortie », après ce qu’elle qualifie d’un mandat de « surplace » sur la Palestine et Israël. À cela, elle ajoute un échec personnel cuisant au Liban.

Dans les faits, malgré les protestations officielles et les pétitions d’élus, il ne s’est rien passé. Macron n’a pas bougé pendant son premier mandat. Pour Rony Brauman, « la Palestine, ce n’est pas sa tasse de thé ». Cet homme seul, est « marqué par une dérive monarchique », poursuit-il. Il « n’a pas de vision en politique étrangère », ajoute l’ancien député communiste Jean-Claude Lefort. Alors, rebondir dans le cadre des Accords d’Abraham pourrait être une forme d’aubaine pour reprendre l’initiative. « On assimile les Accords d’Abraham à une volonté américaine, mais ce sont les Israéliens qui ont travaillé à leur réalisation. Israël cherche à s’émanciper des États-Unis. Cette distanciation s’accompagne d’une intensification des relations entre Israël et la Chine », poursuit Jean-Claude Lefort. Or, les meilleurs soutiens des Israéliens dans cette affaire ont été les Émiratis. Les EAU sont des clients, mais aussi des alliés de la France, qui y dispose de trois bases militaires. Il paraît difficile d’imaginer que les généraux et hommes d’affaires assidus à Abou Dhabi n’aient pas discuté, en amont, des accords d’Abraham avec leurs amis émiratis. Et fait remonter des infos à Paris, à Le Drian et bien sûr à Macron.

La France dispose également d’une base militaire en Jordanie, où sont déployés des avions Rafale et des systèmes antimissiles, et entretient une coopération militaire et sécuritaire étroite avec l’Égypte, récemment mise à jour par le site Disclose. Au-delà de ces accords, ajoute l’historienne Frédérique Schillo « sur deux points essentiels, la France et Israël sont dans le même camp : sur la Libye avec les EAU, et sur le gaz en Méditerranée avec le forum bâti par Israël, l’Égypte et la Jordanie ».

Certes, « la France n’a pas suivi Trump sur Jérusalem, la Cisjordanie et le Golan, et a réaffirmé sa position classique sur la colonisation et la solution à deux États, explique un spécialiste de la région. Mais on a les mêmes amis avec Israël, les EAU, le Maroc, mais aussi l’Égypte et la Jordanie. On vend du lourd et des alliances militaires. Cela explique le caractère très mesuré de la position d’Emmanuel Macron qui a préféré mettre la poussière sous le tapis ». « Il faut tenir compte du rapport de force sur le terrain, des évolutions du monde arabe, et du plan Trump aussi, non pas pour l’accepter dans sa totalité, mais parce que c’est un élément nouveau et un point de départ », explique un député LREM sortant. « Il faudra une position claire et nette qui passe par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël  », dit un autre élu.

Cette forme d’adoubement de Jérusalem comme capitale est-elle un indice sur ce que pourrait être, en cas de second mandat, une évolution de la France ? La petite phrase de Macron au dîner du CRIF semble donc tout sauf anodine. Un ambassadeur influent actuellement en poste dans la région, et proche du président de la République sortant, est pour sa part favorable au transfert de l’ambassade de France à Jérusalem. Mais le diplomate conseille à Macron de reconnaître «  en même temps » à la fois un État de Palestine dont les contours restent encore flous, et Al-Qods (Jérusalem, dans sa partie Est) comme capitale de cet État.

« Ce serait assez symbolique, explique ce conseiller de l’ombre, il suffirait d’installer à Jérusalem-Est une résidence présidentielle, deux ou trois antennes ministérielles, tout le reste resterait à Ramallah ». Après tout, ajoute-t-il, la capitale palestinienne a été un temps Jéricho. Mais cela semble tout de même assez chimérique, et ne tient guère compte des évolutions sociales et culturelles de la jeunesse palestinienne, exaspérée par l’Autorité palestinienne, ni du silence actuel des dirigeants arabes sur le sujet. Pas un mot par exemple sur la situation à Jérusalem de la part du roi du Maroc, dont il faut rappeler qu’il est le président du Comité Al-Qods chargé de veiller sur les lieux saints musulmans de la ville.

Le grand silence des dirigeants arabes

Face à la nouvelle donne ouverte par les accords d’Abraham, « la France n’a fait pour l’instant que prendre note », poursuit une députée sortante de la majorité. Alors qu’un froid durable s’installe entre les États-Unis et Israël, Macron songerait à une alliance stratégique avec la France, Israël et plusieurs pays arabes, l’Arabie saoudite, les EAU, l’Égypte, la Jordanie, le Maroc. Mais à quoi bon en parler maintenant, puisque c’est un sac d’embrouilles ? « Ce n’est pas un sujet très populaire. Donc on ne veut pas trop se mouiller, ce n’est ni très courageux ni très glorieux », commente un député. Dans ce cadre, pas un mot pour la Palestine, la grande oubliée du quinquennat finissant. Pour les Palestiniens, il n’y aura plus grand-chose à attendre de la France si Macron est réélu le 24 avril prochain. Sa déclaration sur Jérusalem a d’ailleurs été reçue comme un coup de couteau dans le dos par l’Autorité palestinienne. Le consul de France à Jérusalem a été convoqué à Ramallah, pour réaffirmer que la position de son pays n’avait pas changé… Là encore, qui croire ?

En tout cas, la voie est libre, puisque Macron n’est pas seul à oublier les Palestiniens. Il n’y a guère, parmi les dirigeants des pays arabes, que l’émir du Qatar, Thamim al-Thani, pour rappeler le sort, lors de l’ouverture du Forum de Doha en mars 2022, « des millions de Palestiniens qui souffrent de l’occupation israélienne et de la négligence internationale depuis sept décennies ». Les ministres des affaires étrangères d’Égypte, du Bahrein, du Maroc et des Émirats, réunis à peu près au même moment dans le Néguev pour un sommet qualifié d’historique avec leur homologue israélien Lapid et le secrétaire d’État américain Blinken, n’ont pas jugés bon de se rappeler au bon souvenir des Palestiniens...

Un diplomate israélien fait d’ailleurs remarquer qu’ « aucun des ministres arabes participant au Sommet du Néguev n’a rendu visite à Mahmoud Abbas », le président palestinien, plus isolé que jamais à Ramallah. Pas plus qu’ils n’ont songé à se rendre à Gaza. Le sommet se tenait à Sde Boker, kibboutz qui fut longtemps la résidence de David Ben Gourion et compte aujourd’hui deux des hôtels les plus chics et chers d’Israël, à une heure de route de Gaza...

Une fracture nommée résolution Maillard

La majorité parlementaire a suivi le souhait d’Emmanuel Macron en adoptant à l’automne 2019 la résolution écrite par le député LREM Sylvain Maillard sur l’antisémitisme et l’antisionisme, à la grande satisfaction du gouvernement israélien. Mais ce fut sans gloire, avec seulement 154 voix pour sur un total de 577 députés. Au groupe LREM, 84 ont voté pour, 26 contre, sur 303 élus. Ce vote, Emmanuel Macron l’avait promis à Benyamin Nétanyahou, en utilisant toutes les formules qui conviennent lors d’une cérémonie au Vel d’Hiv en 2017. Il a également satisfait les néoconservateurs français, très sensibles aux sirènes qui soutiennent que l’antisionisme n’est qu’une forme d’antisémitisme. Cela dit, contrairement au président du CRIF et à son discours de 2019, Macron n’est pas revenu dans son discours de février sur cet amalgame.

La résolution Maillard a révélé un malaise chez les parlementaires. « Elle a été contreproductive. Beaucoup de députés se sont demandé pourquoi on a cherché à les instrumentaliser sur un sujet qui les divisait. Ils se sont dit que quelque chose n’allait pas », explique une députée sortante. « La résolution Maillard a été une vraie faute. Elle acte une confusion entre l’antisémitisme, pénalement condamnable, et la critique de la politique israélienne. Elle a été comprise comme un signal allant toujours dans le même sens », déplore pour sa part Gwendal Rouillard, député LREM sortant du Morbihan. Son collègue du Mouvement démocrate (Modem) Bruno Joncour va dans le même sens : « La résolution Maillard a été un moment de fracture. On a été loin d’une majorité claire à son sujet, révélatrice de la complexité du dossier. Au Modem, cela n’a pas été très glorieux : 5 pour, 5 contre ». Et 13 absentions...

Si les élus de La France insoumise (LFI) et de la Gauche démocratique et républicaine (le PCF et ses alliés) ont très majoritairement voté contre, dont Jean-Luc Mélenchon (mais pas le candidat communiste Fabien Roussel qui n’a pas pris part au vote), l’adoption de la résolution Maillard a provoqué des fractures à LREM, au Parti socialiste, au Modem. « Sur le sujet Israël-Palestine, beaucoup de parlementaires se taisent, le plus souvent par opportunisme ou par lâcheté. Ils ont peur d’être pris dans une tourmente. L’islamophobie est un titre de noblesse alors que l’accusation d’antisémitisme vaut la déchéance. Le vote sur la résolution Maillard a surtout révélé qu’il y avait beaucoup de planches pourries sur le sujet », déplore un observateur avisé de la région. Ce n’est pas près de changer, pas plus que la position du président sortant. Le président de la République persistant, il y a quelques jours encore en présence du président israélien Haïm Herzog, à affirmer que « l’antisémitisme et l’antisionisme sont les ennemis de notre République ».

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