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Palestine mandataire

Des Juives mariées à des Arabes, une « menace existentielle » pour Israël

De nombreuses femmes juives ont épousé ou ont été les compagnes de Palestiniens dans les années 1930-1940. Elles étaient considérées comme une menace pour le futur Israël et la cible d’une opprobre sociale et familiale. Une enquête de Haaretz revient sur ces histoires d’amour sulfureuses en Palestine mandataire.

Yael Bogen/Haaretz

Les histoires d’amour interconfessionnelles finissent-elles toujours mal ? Si nul n’a de réponse à cette question, et aucune statistique pour l’étayer, on peut être sûr d’une chose : dans la Palestine mandataire et l’État d’Israël indépendant, les unions entre juives et musulmans, plus répandues que les amours entre musulmanes et juifs sentaient le soufre. A fortiori quand le partenaire était l’ennemi juré de la future nation juive. Au total, des centaines, voire des milliers de femmes juives auraient convolé avec des Arabes sous le mandat britannique.

Les mariages interreligieux sont devenus un domaine de recherche en Israël, même si nombre d’informations sur le sujet ont été enfouies dans les archives. Dans son édition du 14 avril 2021, le site Internet du journal Haaretz a publié un article passionnant sur ces unions sulfureuses vécues au grand jour, « The Jewish Women who Posed an “Existential Threat” to Israel by Marrying Arab Men », signé par Ofer Aderet. Y sont relatées nombre d’histoires d’amour peu communes, dignes d’un roman.

Tout commence avec la jeune retraitée israélienne Idith Erez, étudiante à l’université de Haïfa. Dans le cadre de ses études, elle s’intéresse à Kamal Al-Hussein. Ce commandant arabe est inscrit dans les annales de l’histoire israélienne pour avoir mené en 1920 l’attaque contre la bourgade juive de Tel Haï, où le héros sioniste Joseph Trumpeldor perdit la vie. En consultant des archives, elle découvre qu’il a eu une maîtresse juive.

Cela fait tilt dans sa tête. Il faut dire qu’elle se sent directement concernée : un cousin lointain revient de la guerre du Liban en 1982 avec une belle Libanaise et l’épouse en Israël. Et après des études à New York, une autre cousine rentre au pays avec un mari égyptien. Les réactions de la famille sont contrastées et pour certaines, positives…

Idith Erez décide alors de consacrer son mémoire de maîtrise à ces unions interdites, en prêtant une attention particulière à la dimension de genre. Il s’intitule Love’s Thorny Ways : The Gender Dimension in Relations between Jews and Arabs in Mandatory Palestine. Relationships between Jewish Women and Arab Men.

Les amants de Tibériade

L’étudiante découvre donc que Kamal Al-Hussein a entretenu une liaison extraconjugale avec une certaine Berta Abadi, une juive séfarade résidant dans la vieille ville de Tibériade, tenancière du Café Agam. Berta Abadi a « mauvaise réputation » : des dames vendraient leurs charmes au-dessus de son établissement. « Une prostituée moderne », selon les services de renseignement de la Haganah. Ou, d’après d’autres sources, « une femme de la société », en contact avec de nombreux dignitaires arabes de Tibériade.

En plein été, elle s’exhibe avec le manteau de fourrure offert par Kamal, et entretiendrait une autre relation sentimentale avec Ahmed Adora, un chef du mouvement de jeunesse paramilitaire arabe Al-Najjada. Toujours est-il qu’en 1942, un membre de la Haganah projette de la recruter comme espionne. « Je pense prendre contact cette semaine, pour obtenir des informations, avec une fille séfarade de Tibériade qui a des relations intimes avec Kamal Al-Hussein. Il aime dépenser beaucoup d’argent pour elle », écrit-il aux services de renseignement de la Haganah.

Après la prise de Tibériade par la Haganah en 1948 et l’évacuation de la population arabe, Berta Abadi disparaît. Elle se serait réfugiée en Jordanie avec Ahmed Adora, jusqu’à son arrestation pour espionnage. Mais selon d’autres sources, elle aurait fui au Liban avec Kamal Al-Hussein, assassiné une année plus tard. De nouveau seule, elle décide de rentrer dans le rang, regagne Israël, épouse un juif, et fonde enfin une famille. Elle meurt en 2000 à l’âge de 80 ans.

Sur la piste des brebis égarées

« Des dizaines de femmes juives ayant fui en 1948 avec leurs maris arabes vers la Transjordanie se trouvent maintenant à Amman », écrivait le journal du parti travailliste Maariv deux ans après la guerre d’Indépendance d’Israël. « Après quelques années de vie commune dans un environnement hostile, certaines d’entre elles ont décidé de revenir. » Ce fut le cas de Bianca Schwartz, réfugiée orpheline immigrée en Palestine dans le cadre de l’aliyah des jeunes. Elle s’installe au kibboutz Afikim, dans le nord du pays, avant de déménager à Jérusalem. Puis elle disparaît des radars en 1942 après avoir épousé un musulman et l’islam dans le quartier musulman de Jérusalem. Le couple aura cinq enfants.

Quand son mari meurt, en 1971, un rabbin de Jaffa, Hanania Dery, une sorte de missionnaire chargé de ramener ces brebis égarées au bercail, se promène dans la Vieille Ville et reconnaît sous ses habits palestiniens les « traits juifs » d’une compatriote. Grâce aux efforts de Dery, Bianca alias Leïla Natshe Ali, qui se languit de son peuple, retrouve ses racines juives et se voit enfin accorder le statut de nouvelle immigrante.

Malgré leurs déboires, certaines femmes n’ont jamais voulu renouer avec leur communauté d’origine. Esther Shaharur, née en 1936 à Safed et élevée à Haïfa, prétend avoir été kidnappée à l’âge de dix ans par un Arabe épousé sous la contrainte. Après une longue errance entre Naplouse et Ramallah, elle jette son dévolu sur un autre homme, arabe lui aussi. En 1972, le journal Maariv publie un reportage intitulé : « Je suis juive, déclare une femme dans un camp de réfugiés près de Ramallah », en joignant le numéro de téléphone du rabbin enquêteur Hanania Dery. C’est ainsi que le frère d’Esther retrouve la brebis égarée et qu’au bout de 26 ans d’absence, Esther renoue avec sa première famille. Mais six mois plus tard, retournement de situation : elle prend ses cliques et ses claques et rejoint son compagnon arabe, loin d’Israël où elle se sent « en prison ». Dans un ultime article sur Esther Shaharur, Maariv reconnaît qu’elle « ne veut pas entendre parler de son passé juif ».

Même dans des lieux aussi improbables que les tristement célèbres camps de Sabra et Chatila vivaient des femmes juives. Neuf d’entre elles ont été retrouvées parmi les victimes des massacres, raconte le journaliste Amnon Kapeliouk dans son livre Enquête sur un massacre (Seuil, 1982). Elles y avaient suivi leur mari lors de l’exode de 1948.

Maîtresse du maire de Jérusalem

Les relations qui se nouèrent entre l’élite arabe et les femmes juives sont aussi particulièrement intéressantes, quoiqu’un peu plus sages. Issu d’une famille de grands propriétaires terriens sous l’empire ottoman et l’un des principaux opposants à la grande famille palestinienne des Husseini, Raghib Al-Nashashibi, maire de Jérusalem de 1920 à 1934, était déjà marié à une Arménienne lorsqu’il prit pour seconde épouse une juive du nom de Palomba Marodes. Un employé du département politique de l’Agence juive et de l’unité de renseignement de la Haganah raconte que « le shabbat, il savourait chez lui un tchoulent1 avec son épouse juive. Après le décès de l’épouse arménienne, il a installé la femme juive chez lui. Son fils a été circoncis selon la loi juive. »

Un autre membre du clan des Nashashibi, Jawad Al-Nashashibi, épouse Esther Weiner, nièce de Samuel Joseph (Shai) Agnon, premier écrivain de langue hébraïque à remporter le prix Nobel de littérature en 1966. Moritz Wiener, le père d’Esther, a l’esprit ouvert et accueille juifs et Arabes dans son salon. Il est fourreur de son état. Un jour, Jawad accompagne sa tante, la femme de Fahri Al-Nashashibi (un militant politique arabe important à Jérusalem) chez le père d’Esther pour acheter une fourrure. C’est le coup de foudre entre Esther et Jawad. La jeune fille n’a que 19 ans. Elle se convertit à l’islam et l’épouse.

Pour le père d’Esther et son oncle écrivain, la pilule est dure à avaler. Après la guerre d’indépendance en 1948, Jérusalem est divisée en deux et le couple s’installe dans la demeure familiale des Al-Nashashibi à Jérusalem-Est. Il aura trois enfants. Selon son fils Siham, elle resta toujours fidèle au judaïsme, elle ne manqua jamais d’allumer les bougies le shabbat et de jeûner à Kippour. En 1955, Jawad prend une seconde épouse, Esther demande le divorce. Après la guerre des Six Jours, elle revient à Jérusalem-Ouest, se reconvertit au judaïsme et renoue avec sa famille. La plupart des descendants du couple vivent encore aujourd’hui à Jérusalem-Est.

Des femmes exclues de la mémoire collective

Ces femmes étaient-elles généralement d’origine orientale ? Souvent, note Idith Erez, mais pas toujours. Selon le rabbin Hanania Dery, un grand nombre de ces femmes converties à l’islam étaient issues de communautés juives orientales. Souvent de familles nombreuses très modestes, elles parlaient déjà arabe à la maison et étaient habituées à un mode de vie oriental. Cependant, Idith Erez a retrouvé aussi de nombreuses femmes d’origines ethniques et de statuts socio-économiques divers. Parmi elles, des ashkénazes, des membres de l’élite juive, et des nanties aussi.

Au début de ses recherches, Idith Erez constate que les auteurs tendent à minimiser ces « histoires interdites ». « On peut supposer que ce qui était perçu comme une stigmatisation familiale ou personnelle, ou une honte nationale, a été exclu de la mémoire collective, relégué dans l’entrepôt des secrets les plus sombres et y est resté caché », explique Idith Erez, qui n’a pu recueillir aucun témoignage direct de ces femmes ni de leur famille. « Elles n’ont pas laissé de témoignages sur leur histoire ou leur vie sentimentale. Leurs familles ont aussi préféré ne pas faire face à cette "souillure" […] Mes tentatives d’interviewer les personnes concernées ont échoué. En partie parce que les femmes directement concernées ne sont plus de ce monde, mais aussi parce que les amis proches et la famille ont refusé d’être interviewés. La sensibilité autour du sujet n’a clairement pas disparu avec le temps. »

Cette très forte stigmatisation n’a pas empêché nombre de femmes fortes, féministes et en avance sur leur temps de défier l’ordre social en revendiquant leur choix de vie, au risque de passer pour des « putains », des « traîtresses » et des « ennemies d’Israël ». Ainsi, dans le Parti communiste israélien (Maki), « une arène sentimentale très active » pour ses membres juifs et arabes, ces couples « ont partagé une idéologie commune au sein d’une réalité complexe, de contradictions et de polarisation, dans une situation nationale exacerbée », écrit Idith Erez. « Ils ont vu dans les liens personnels qui les unissaient un miroir de leur foi dans la fraternité judéo-arabe. » Face à la réalité complexe du pays en 1948, ils sont convaincus que le communisme est une solution possible, et que ces relations mixtes font partie de la solution.

Des couples célèbres au Parti communiste

Parmi les couples célèbres du Parti communiste israélien, le militant de renom Saliba Khamis, un Palestinien chrétien d’Israël, et Arna Mer, une ancienne combattante juive du Palmach, le mouvement de résistance sioniste sous le mandat britannique. Dans les années 1950, elle adhère au parti et y rencontre Saliba, un de ses dirigeants. En 1989, Arna Mer-Khamis crée un centre d’éducation dans le camp de réfugiés palestinien de Jénine et y fait construire un théâtre. En 1993, elle y fonde un théâtre avec l’argent reçu en tant que lauréate du prix Nobel alternatif en 1992. Saliba et Arna auront trois enfants, dont Juliano Mer-Khamis, acteur et réalisateur, symbole du rapprochement entre les deux peuples, ce qui lui valut d’être abattu le 4 avril 2011 par des tueurs non identifiés. Il coréalisa en 2003 Les enfants d’Arna, un documentaire sur la troupe théâtrale de Jénine fondée par sa mère.

Autre couple communiste charismatique, Radwan Al-Hilu, un employé de la municipalité de Jaffa, et Simha Tzabari, une juive d’origine yéménite issue d’une famille modeste, dont la sœur Rachel fut députée travailliste à la Knesset de 1951 à 1969. Radwan et Simha se rencontrent à Moscou pendant leurs études et reviennent en Palestine en 1933. Lui est nommé secrétaire général du parti, elle devient membre du comité central. L’engagement de Simha est tel que, durant la révolte arabe de 1936-1939, elle lance des actions de sabotage contre le Yishouv en solidarité avec ses frères arabes. « Simha Tzabari a été l’un des premiers membres du parti à considérer les relations amoureuses avec un Arabe comme une expression de la volonté de se sacrifier au nom des objectifs et de l’idéologie du parti », écrit Idith Erez. « On a dit que la relation entre Tzabari et Al-Hilu était "une histoire d’amour idéologique". Ils étaient le porte-étendard du couple supranational et aussi son exemple concret. »

Sans aller aussi loin, les nombreuses femmes dont Idith Erez a retrouvé la trace ont été confrontées à une même attitude hostile. « Le phénomène a été perçu comme une menace pour le collectif juif renaissant en Israël, comme si ces femmes franchissaient une frontière nationale et religieuse et violaient un tabou social », explique-t-elle. Perçues comme un danger sérieux pour la communauté juive, ces unions improbables menaçaient de transformer la communauté juive de Palestine en une société levantine, de favoriser des conversions religieuses et une assimilation dans la société arabe. Et, par-dessus tout, elles mettaient en péril la mission sacrée de la « matrice nationale » juive.

1Repas traditionnel ashkénaze du shabbat.

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