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Les Ateliers sauvages à Alger

Entretien croisé avec Leïla Shahid et Wassyla Tamzali · Dans Alger encore endormie, Wassyla Tamzali avait créé Les Ateliers sauvages, un lieu à part pour les artistes. Elle dialogue ici avec Leïla Shahid, sur l’art, la politique, la société. Un débat qui prend une résonance particulière alors que tout le pays s’éveille et redécouvre l’espoir.

Les Ateliers sauvages, Alger.

Julien Lacassagne.Leïla Shahid, les Algérois ont pu vous rencontrer aux Ateliers sauvages, galerie et résidence d’artistes animée par Wassyla Tamzali, au cours de La Nuit des idées, le 31 janvier dernier...

Leïla Shahid. — C’est un lieu magnifique que mon amie Wassyla Tamzali a créé à partir de rien. Une des choses que j’ai le plus aimées, c’est que lorsqu’elle a fait abattre les murs et le faux-plafonds, elle a découvert un espace fait de petites voûtes en briques, c’est une tradition de cette région du monde, ainsi que des charpentes en métal, qui sont de la même période que la tour Eiffel, et qui proviennent de mines de fer algériennes. Elle a très joliment organisé ça, il y a un sol de ciment ciré et des murs non peints. Les quinze artistes qui sont là sont ceux qui ont exposé ici depuis trois ans.

Au cours de la Nuit des idées, nous avons fait le bilan de ces trois années des Ateliers sauvages. J’y suis tous les jours depuis mon arrivée, et je peux dire que les artistes se sont approprié ce lieu. Wassyla a voulu le diriger avec eux. Ils travaillent, discutent entre eux, ils s’entraident. Ce n’est absolument pas le concept habituel d’une directrice de galerie qui a des employés et qui vend en prenant 40 % de commission. J’ai dit à Wassyla que je pense qu’elle a investi dans ce lieu toute l’expérience de sa vie, en tant qu’avocate, chargée du programme sur les violations des droits des femmes au sein de la division des Droits de l’Homme et de la Paix à l’Unesco, et écrivaine.

Les Ateliers sauvages
© Julien Lacassagne

J. L.Vous avez toutes les deux des parcours militants. On a l’impression que vous avez désormais investi ces parcours dans l’art contemporain.

L. S. — Wassyla s’est investie à Alger, moi ailleurs. Après notre retraite, elle a décidé de créer ce lieu et d’en faire un centre d’art et de culture, et moi j’ai décidé de m’intéresser à l’Institut du monde arabe (IMA), afin d’aider Jack Lang à créer un milieu de soutien auprès de l’opinion française et arabe. Et dans cette période de l’histoire, la culture exprime le politique dans son sens le plus noble. La politique ne m’intéresse plus du tout, mais je la retrouve dans l’art contemporain qui est très ancré dans les réalités politiques, sociales et économiques. Les thèmes choisis par les quinze artistes qui sont ici sont politiques et c’est la même chose en Palestine où il y a aussi une explosion de jeunes artistes contemporains, dont tous les thèmes sont très politiques. J’ai découvert combien les jeunes artistes algériens sont modernes et créatifs en venant ici.

Wassyla Tamzali. — Un parcours militant et citoyen ne peut pas se développer et prendre toute son importance dans la cité s’il n’est pas en même temps trempé dans l’art. L’art et la culture sont indissociables de la politique. Un militantisme qui serait dépourvu de cette approche artistique et culturelle est un militantisme qui tourne court. Ce n’est pas en abordant frontalement les questions, d’une manière mécanique que l’on peut soulever des montagnes. Socrate disait que si vous avez une idée nouvelle à proposer, il faut d’abord troubler ; qu’est-ce qui peut troubler sinon l’art ? J’ai fait un jour une exposition, et quand j’ai vu sur les murs soixante œuvres des artistes qui sont d’ailleurs là aujourd’hui, je me suis : c’est ce langage que je cherche en Algérie, ce langage politique qui a du sens — car pour moi la politique, ce n’est pas seulement la conquête du pouvoir, c’est aussi la gestion des rapports entre les êtres dans une ville. C’est le politique. C’est ce que je cherchais et que je n’ai pas trouvé en rentrant de Paris en 2001. J’ai trouvé de la blessure, de la violence, mais pas ce langage qui permet de changer les choses. Pour moi, s’intéresser à la politique d’une ville, c’est pouvoir trouver les moyens de changer les choses, de changer les manières d’être, les manière de vivre, les rapports entre les hommes et les femmes, et surtout la position des femmes parce que c’était mon sujet principal. Et en voyant tous ces artistes, je me suis dit : j’ai trouvé le langage qui me convient et j’ai voulu faire de cet endroit le laboratoire de ce nouveau langage.

J. L. Diriez-vous que ce lieu fonctionne sur la base d’une sorte de coopération ?

W. T. — En fait, il suivrait plutôt une arborescence. Certaines branches ne donnent rien, d’autres sont porteuses. Et j’avoue que je fais ce chemin en toute liberté. Je n’ai pas de mission à remplir. Beaucoup de gens viennent pour me dire qu’ils aimeraient exposer ici, mais je leur dis non, tout le monde ne peut pas exposer ; si moi je ne veux pas, vous ne pouvez pas. Je sais que c’est un langage dur, mais je fais ça avec l’ambition de dégager une ligne éditoriale. Quand on entre ici, ce que l’on voit sur les murs, ce sont les Ateliers sauvages. Ce sont des notions floues, complexes, on ne peut pas tout expliquer. J’ai besoin, quand je rencontre un artiste d’être d’abord convaincue de son talent, mais aussi de sa qualité, de ce qu’il représente car j’ai l’ambition de créer une communauté d’idées avec des artistes qui partagent non seulement le talent de dire les choses, mais aussi des valeurs, de solidarité et de liberté.

J. L.Comment est venu ce nom « Les Ateliers sauvages » ?

W. T. — Il est venu en cherchant beaucoup. J’en ai trouvé de plus simples, de plus sophistiqués, et puis je me suis dit que « sauvages », c’était exactement ça. Les artistes que j’avais rencontrés ressemblaient davantage à des fleurs sauvages qu’à des orchidées en serre. On est ici dans la recherche, dans un laboratoire, pas dans le produit fini. On sent qu’il n’y a pas, derrière, une galerie marchande qui va voir un artiste en lui disant : ça, ça se vend, tu devrais le refaire. Ici, ce sont des produits qui ne sont pas faits pour être vendus. Évidemment, il faut les vendre ! Parce que c’est important que les artistes trouvent les moyens de vivre. Mais ce sont des œuvres qui ne sont pas formatées pour être vendues.

Sofiane Zouggar, Black Decade, Algeria

J. L.Il y a une grande variété des supports — peinture, sculpture, photos — et des genres...

W. T. — Je n’ai pas d’idées préconçues, je ne rejette aucune forme a priori, que ce soit du figuratif, de l’abstrait, de la mise en scène ou des performances. L’essentiel est que ce soit une interrogation sur le monde où nous vivons, de la part de quelqu’un qui réagit fortement à la situation dans laquelle il vit. J’ai rappelé l’autre soir la phrase de Giorgio Agamben qui expliquait que l’artiste contemporain est celui qui prend la contemporanéité comme un coup de poing dans l’estomac ! L’art est une résistance. Ici, nous sommes des gens dans la marge. Pas des marginaux, mais dans la marge.

J. L.Il y a donc un public pour l’art contemporain en Algérie ?

W. T. — Je commence à attirer les gens, ils viennent parce que c’est un lieu qui renvoie à une imagerie d’ailleurs, un lieu convivial qui remplit déjà une fonction. Je table sur le fait qu’une fois qu’on a vu des œuvres contemporaines, celles qu’on voit après peuvent paraître un peu ternes ou « has been  ». Je crée un appétit et je crée le besoin de goûter à l’art contemporain, qui répond aussi à quelque chose d’important pour les gens en Algérie.

J. L.Il y a aux Ateliers une pièce dont les murs ont été tapissés de citations et de textes, installés par Hichem Merouche et Fella Tamzali-Tahari.

L. S. — Oui, Hichem Merouche a eu une conversation avec Wassyla autour de l’exposition qui se tient aux Ateliers, et au lieu d’en faire un catalogue, il l’a présenté de manière visuelle par une installation. Et je trouve que c’est génial, c’est une approche totalement nouvelle. W. T. – Nous nous sommes retrouvés et nous avons commencé à parler du catalogue pour présenter l’exposition, et puis nous avons oublié ce que nous étions en train de faire et j’ai parlé, parlé … Il m’a dit : « Pourquoi on ne fait pas une promenade avec toi, dans les Ateliers ? » Nous sommes sortis de l’idée du catalogue et j’ai raconté autant l’histoire des œuvres que celle des trois ans de travail aux Ateliers. Nous allons en faire un livre, Le temps de préparer une autre question, que nous avons décidé de présenter déjà au public, affiché sur un mur. Le texte sera ensuite publié avec des illustrations.

Hichem Merouche et Fella Tamzali-Tahari, « Le temps de préparer une autre question »
HuffPost Algérie

J. L.Vous avez organisé le 31 janvier aux Ateliers sauvages une table ronde avec les artistes et les visiteurs au cours de La Nuit des idées...

W. T. — Les artistes ont pu s’exprimer. En général ils ne sont pas dans la parole, ils sont dans l’image et dans la retenue et ils écoutent les discours avec beaucoup de suspicion, c’est d’ailleurs ce qui fait leur intérêt et leur charme, mais là nous les avons un peu forcés à s’exprimer, et c’était magnifique. Le public était extrêmement touché, une femme a pleuré dans mes bras ; il a été touché par rapport à un sentiment qui est hors-champ, ailleurs, un sentiment d’amertume lié sans doute à une difficulté de vivre dans la ville et de trouver des choses à faire. Ce lieu est perçu un peu comme un abri, un refuge. La première fois que les artistes sont venus ici, l’un d’eux m’a dit : mais c’est une cathédrale ! La hauteur de plafond est inhabituelle, et c’est assez austère.

Au tout début, quand les premiers artistes sont arrivés, en décembre 2015, tout était en chantier et on a découvert au cours des travaux qu’il y avait des voûtains et des poutres, du coup le lieu prenait une puissance extraordinaire. J’ai voulu qu’on arrête les travaux et j’ai fait venir cinq artistes, je leur ai demandé : vous voulez travailler ici pendant trois semaines ? Ensuite on ouvrira au public et on détruira tout le lendemain. Ils sont entrés dans une sorte de voyage initiatique. Pour eux, c’était probablement la première fois qu’ils avaient tant d’espace. Cinq artistes dans un lieu magique, dangereux et éphémère, un chantier avec des gravats … Ça les a vraiment sortis des conventions habituelles et ça a été une exposition magnifique.

L. S.Il fallait avoir du courage pour leur proposer de créer leurs œuvres et pour oser, comme tu l’as fait, leur demander de les détruire au bout de vingt-quatre heures.

W. T. — Ce qui est intéressant c’est qu’ils ont répondu oui, mais au fur et à mesure qu’ils avançaient, c’est moi qui ai eu un problème car ils se sont donnés à fond et ils ont fait des œuvres fondamentales. Quand on est arrivés à la fin, je leur ai dit : « Si vous voulez, on ne détruit pas ». Ils m’ont tous répondu : « Il n’en est pas question, on détruit ». Le jour de la destruction a été un lendemain où il y avait beaucoup de monde, près de 350 personnes poussées par la curiosité. Nous avions même installé de quoi faire des hamburgers !

L. S. — Il fallait secouer le cocotier ! Introduire de la subversion dans une pratique culturelle et artistique où on est enfermés dans l’idée d’une galerie avec une directrice et des employés. Quand on a le courage de tenter du subversif, quelque chose de nouveau, qui ne se veut pas une continuation du même, c’est aussi un acte artistique. Les artistes qui étaient là cette semaine étaient dans une sorte de parenthèse extraordinaire car ils possèdent le lieu et ils y réfléchissent à voix haute. Je suis revenue en Algérie après trente-deux ans d’absence — car j’ai beaucoup travaillé avec les Algériens, qui sont très solidaires avec la Palestine, et j’ai toujours eu de l’admiration pour ce peuple qui s’est battu pour sa liberté —, et je redoutais de le voir découragé, déphasé, et j’ai finalement trouvé une jeunesse pleine de vitalité, confiante en elle-même sans être prétentieuse, créative et productrice, mais qui a besoin de soutien. Et ils étaient heureux de voir un public nombreux venu leur poser des questions. Il y a ici des tas de choses : de la photo, du dessin, de la sculpture, de la gravure. Il y a ce que fait Mounir Gouri : des assiettes cousues de fil.

Mounir Gouri, Routes cousues,طريق مخيّطة (détail)

J. L.Il s’agit de Route cousue (طريق مخيّطة), du plasticien algérien Mounir Gouri, originaire de Annaba, qui est aussi lauréat du prix de la Société des amis de l’IMA. C’est une des raisons de votre présence à Alger, Leïla Shahid.

L. S. — Oui, je suis aussi ici car je préside la Société des amis de l’IMA. Je fréquente depuis toujours l’IMA ; nous avons besoin de cet institut et les Français ont besoin d’avoir autre chose que des rapports économiques, commerciaux et sécuritaires avec les Arabes. Le culturel est très important. La Société des amis de l’IMA a pour activité principale d’accorder un prix à des artistes arabes de moins de 40 ans. Mounir a eu le prix spécial du jury dans le cadre de son travail sur le thème du football dans le monde arabe, qui est celui d’une grande exposition qui aura lieu à l’IMA à partir du 10 avril, où son œuvre sera exposée parmi d’autres.

Nous donnons de l’argent aux artistes lauréats pour qu’ils créent. Leurs œuvres sont exposées et nous leur accordons une résidence d’artiste à la Cité des arts. L’IMA est en train de changer, elle s’est rendu compte que son public ne veut plus seulement aller au musée pour voir des pièces d’art islamique classique, il y a déjà le musée du Louvre ou celui des arts premiers. Il est nécessaire de faire quelque chose de spécifique sur le monde arabe. L’IMA va être le lieu d’accueil de la collection d’œuvres modernes et contemporaines de Claude Lemand, galeriste français d’origine libanaise, qui en a fait donation à l’Institut.

Et moi, dans le cadre de mes activités, je veux encourager l’art contemporain. En Palestine, il y a des gens comme Mona Hatoum, Emily Jassem, Taysir Batniji, Khalil Barah, Rana Bishara qui sont habités par des thèmes politiques très variés… Tous expriment le sentiment d’humiliation, mais au lieu de le dire par un discours politique, ils le disent à travers leurs œuvres. Deux choses m’intéressent : premièrement l’art contemporain qui exprime la complexité du monde politique, social et économique beaucoup mieux que le discours politique auquel même moi je ne crois plus, et deuxièmement cette génération d’artistes qui a l’âge de ceux qui exposent aux Ateliers sauvages, et qui a besoin de Wassyla Tamzali, de journalistes pour parler d’eux, ou de moi qui peux les inviter à Paris. Cette génération est l’avenir du monde arabe.

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