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Roman

Alice au pays des Atlas

Professeure à l’université de Yale, traductrice et spécialiste de littérature française, l’historienne américaine Alice Kaplan signe Maison Atlas, publié chez Le Bruit du monde pour l’édition française et chez Barzakh pour l’édition algérienne. Ce roman charnel et délicat a pour personnage central une Algérie dont elle dresse un portrait sensible et juste.

La Casbah d’Alger
Meriembenhabiles/Wikimedia Commons

La France conquiert l’Algérie en 1830. Elle la divisera par la suite en départements, faisant de ce territoire une extension de la métropole. En Algérie, les indigènes sont des ‘‘sujets’’ dépourvus de droits civiques ; faire passer cette société coloniale pour une émanation de la France de la liberté, de l’égalité et de la fraternité relève de la fable cynique. Après l’octroi de la citoyenneté aux juifs en 1870, le colonisateur continue de diviser la population : les musulmans sont les grands perdants, juifs et Européens étant unis dans une alliance artificielle.

Alice Kaplan, Maison Atlas.

Écrit par une spécialiste de l’histoire de la littérature, Maison Atlas n’est pourtant pas le roman d’une historienne, mais l’œuvre d’une romancière à part entière — et de talent. Alice Kaplan sait mettre l’histoire au service de la littérature. En s’éloignant des cadres académiques, elle touche au réel avec une précision renouvelée et poignante.

Plusieurs personnages traversent ce roman dont les chapitres ont pour titres leurs prénoms. La seule à s’exprimer à la première personne est Emily, étudiante en droit à la faculté de Bordeaux dans les années 1990. Elle y fait la connaissance de Daniel Atlas, fils unique de l’une des dernières familles juives restées à Alger après l’indépendance.

Grâce à leurs différences davantage que malgré elles, un amour nait entre la timide et volontaire Américaine d’origine juive lituanienne et le jeune dandy juif franco-algérien qui proclame à propos de sa famille : « Quelle farce ! Nous n’étions pas des Français, mais des Arabes juifs ! »

Alice Kaplan dépeint de très cinématographiques scènes de tête-à-tête amoureux qu’on aimerait voir filmer par Agnès Varda. Le destin de Daniel semble quant à lui se rapprocher de celui d’un personnage de tragédie grecque, ou de celui d’un Michael Corleone1, par son incapacité à y échapper. D’ailleurs, écrit Alice Kaplan, son propre grand-père, Henri « s’exprimait dans un chuintement rauque, comme Al Pacino dans Le Parrain  ». Car c’est à la mort que Daniel se trouve confronté après l’assassinat à l’arme à feu de son père Samuel Atlas, à deux pas du café Tantonville2, au centre d’Alger, en plein jour. Et c’est au risque de perdre Emily qu’il s’abandonne à la vengeance.

Dernier représentant d’une communauté disparue, nabab juif algérois régnant sur des absents et figure d’El-Biar3, connu et aimé de tous, « Sammy » Atlas était resté en Algérie après avoir soutenu ses compatriotes algériens au cours de la bataille d’Alger. Il ne s’était jamais senti en danger, lui qui avait gardé un douloureux souvenir du sort réservé par le régime de Vichy aux juifs d’Algérie. Son fils Daniel « (…) n’avait pas tardé à comprendre que, quand son père disait ‘‘les Français’’, il voulait parler des Français qui avaient dépouillé les juifs algériens de leurs droits en 1940 ».

Mêlant documents d’archives au texte romanesque, Alice Kaplan nous invite à lire l’histoire de l’Algérie, avec acuité et sans jugement. On découvre ainsi le discours que le jeune sénateur du Massachusetts John Kennedy fit en juillet 1957 pour dénoncer la répression française en Algérie avec du matériel militaire américain, ainsi qu’une politique d’assimilation vide de sens. En son hommage, une célèbre place d’El-Biar porte désormais son nom. Elle nous rappelle le douloureux contexte de l’Algérie des années 1990, marqué par des actes meurtriers restés dans la mémoire de chaque Algérien et qu’Alice Kaplan incorpore dans son roman, de la prise d’otages à bord de l’Airbus d’Air France par des membres du Groupe islamique armé (GIA) en 1994 à l’exécution de « Yamaha »4, supporter vedette du club de foot Chabab Riadhi Belouizad (CRB) de Belouizdad, jusqu’à l’enterrement de Roger Hanin au cimetière de Saint-Eugène/Bologhine.

« Le jour, manger, la nuit, danger »

Alice Kaplan, qui a arpenté avec gourmandise les rues d’Alger, connait son histoire autant que sa géographie. Mais la Ville Blanche n’est pas un simple paysage, ses habitants sont au cœur du livre : « taxieurs », vendeurs de journaux ou d’antennes paraboliques, « parkingueurs » et écrivains publics. Elle nous accompagne à Bab-El-Oued pour y découvrir la synagogue Chaloum Lebhar (« la paix à la mer » !) de l’ancienne rue de Dijon. Elle nous emmène chez Le Roi de la loubia de la rue de Tanger où s’applique une expression largement répandue qui dit : « Le jour, manger, la nuit, danger » (« finnahr, manger, fillil, danger »), à El-Biar ou sur l’avenue Belouizdad, l’ancien quartier Belcourt d’Albert Camus, et enfin dans la Casbah où plane l’ombre d’Ali-la-Pointe et où les vendeurs de calentica5 côtoient ceux de lingerie fine. Une Alger sensuelle où l’on fume des cigarettes Rym et où l’on boit le vin des coteaux de Mascara.

Maison Atlas est un roman élégant et savoureux comme l’est un plat préparé dans une cuisine par une mère et une fille, leur offrant l’occasion de se dire des choses essentielles et de révéler des secrets surgissant du passé, rapportés d’un bureau de la Casbah sous la forme de lettres, de coupures de presse ou d’une vieille photo prisonnière d’une boite en carton bien cachée dans une maison de Minneapolis.

1Personnage du roman de Mario Puzo Le Parrain adapté au cinéma par Francis Ford Coppola, et interprété par Al Pacino.

2Véritable institution algéroise, le café Tantonville se trouve en face du square Port-Saïd et à quelques pas du théâtre national d’Alger.

3Quartier situé sur les hauteurs d’Alger.

4Hocine Dehimi, célèbre supporter algérois surnommé « Yamaha » fut abattu le 11 juin 1995 à Belcourt.

5Sorte de crêpe épaisse et gélatineuse à base de farine de pois chiche.

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