« Sur les traces d’Enayat Zayyat »

Ombres et lumières d’une histoire égyptienne

La poétesse et écrivaine Iman Mersal ressuscite Enayat Zayyat, une autre écrivaine égyptienne comme elle, qui s’est suicidée en 1963 à 27 ans avant la publication de son unique roman. Une quête et un récit atypiques, mais aussi une invitation à revisiter la nostalgie égyptienne des années 1950-1960.

Surprenante trajectoire dans l’écriture que celle de la poétesse Iman Mersal qui, après la parution de cinq recueils de poèmes entre 1990 et 2013, publie en 2019 son premier récit en prose, Sur les traces d’Enayat Zayyat. Il vient de paraître en français dans la traduction de Richard Jacquemond.

Et pourtant, la trace d’Enayat Zayyat, jeune écrivaine égyptienne morte prématurément et dont l’unique roman, L’amour et le silence (1967) semble avoir été écartée de l’histoire littéraire officielle, a surgi très tôt dans la vie d’Iman Mersal. En 1993, elle découvre chez un bouquiniste du Caire un roman qui lui apparaît, sinon comme un chef d’œuvre inconnu, du moins comme un livre qui « vous ébranle […] parce que, de manière fortuite, il vous envoie un message qui vous aide à comprendre ce par quoi vous passez exactement au moment même où vous en avez besoin ».

Iman Mersal a alors 27 ans —l’âge exact d’Enayat lors de son suicide en 1963. Sans doute ignore-t-elle alors avec quelle force et quelle persévérance le livre qu’elle tient dans ses mains et qu’elle relit avec frénésie en en recopiant des passages dans son carnet la suivra. À lire aujourd’hui ce récit captivant, il semble qu’Enayat Zayyat ait toujours voyagé avec elle : du Caire au Canada (où Iman Mersal s’installe en 1998), des premiers poèmes aux plus tardifs, de ses travaux universitaires à son essai sur la maternité (Comment réparer ? Sur la maternité et ses fantômes, 2017), de celle qui fut, jeune poétesse, une figure importante de la génération des années 1990 (gîl at-tis‘înât) à la femme d’aujourd’hui, lauréate du prestigieux prix littéraire Cheikh Zayed qui vient de récompenser le récit.

Mais il a fallu à Iman Mersal des années, la même persévérance que son héroïne, des phases d’atermoiement, d’oubli, de nouvelles recherches, de découragement, de regain d’enthousiasme et d’énergie, ainsi que de multiples trajets entre Edmonton, Le Caire et Boston, pour tenter de comprendre qui fut l’écrivaine Enayat Zayyat et nous faire entendre sa voix. Car le livre est tout à la fois enquête sur la vie et la mort d’une jeune femme de la bourgeoisie intellectuelle cairote, exploration critique du champ littéraire de l’Égypte d’avant et après la révolution de 1952, étroitement lié à l’histoire nationale et à la construction du nassérisme, et plongée dans la conscience de plusieurs femmes. Il parvient réellement à « faire revivre la voix d’Enayat ».

« la lectrice qui ne lit pas et la peintre qui ne peint pas »

Cette voix est d’abord celle de Nagla, narratrice du roman L’amour et le silence, dont la détresse habite les nombreux passages cités tout au long du récit. Ceux-ci figurent en retrait et en italique, ce qui facilite leur identification et permet de faire exister sous nos yeux ce texte resté longtemps invisible. Nous lisons donc, en même temps que le récit d’Iman Mersal paru en 2019, le roman d’Enayat Zayyat L’amour et le silence, paru en 1967 — la page de garde est d’ailleurs reproduite.

Dans ces extraits dont la longueur atteint parfois une page, nous entendons à la fois la voix singulière de Nagla/Enayat, avec ses images saisissantes : désir d’une « amnistie en faveur de mon âme », sensation que ses pas « ne laissent aucune trace, comme si je marchais sur l’eau, […] comme si j’étais un être invisible ». Mais il nous semble entendre aussi d’autres voix désemparées qui traversent les âges de la littérature mondiale, comme si cette jeune Égyptienne de 1950 s’en faisait le réceptacle. Les pressentiments de Nagla (« le monde entier poursuit sa course, sauf moi ») rappellent Didon près du bûcher ; ce qu’elle imagine être la mort, « une terre entourée de mystère, aux rivages inconnus, dont celui qui les découvre ne revient jamais » évoque Hamlet.

Ses images font renaître aussi les personnages de Virginia Woolf, de Clarissa Dalloway à Rhoda, sentant leur existence se dissoudre dans le flux du monde jusqu’à disparaître. Enfin, le portrait de Nagla comme « la lectrice qui ne lit pas et la peintre qui ne peint pas » fait résonner les mots de Marguerite Yourcenar qui exprimait, dans le Carnet de notes des Mémoires d’Hadrien, l’« enfoncement dans le désespoir d’un écrivain qui n’écrit pas. » Ce texte, puissant témoignage sur l’écriture et la quête d’une « voix » autre, éclaire aussi, comme par l’effet d’une complicité d’écrivaines ignorée, l’entreprise d’Iman Mersal sur les traces de son personnage.

Parallèlement à la voix de Nagla, Iman Mersal nous livre des extraits du journal intime d’Enayat Zayat, tantôt rédigé à la troisième personne : (« Elle s’est mariée sans amour […]. Elle a refermé le paradis précoce de l’enfance […]. Elle venait de découvrir que sa maison reposait sur des sables mouvants […] », tantôt assumant un je ou un tu (« Ô toi, la belle à la fenêtre, toi la triste […]. Toi qui es perdue avec un mari grossier qui exige madame à l’heure de la sieste puis dort et ronfle ».

Au-delà de leur teneur poétique et tragique, ces notes constituent un vrai document sociologique sur la condition féminine au sein d’une certaine société égyptienne, mais aussi sur la genèse d’une pensée féministe chez la romancière Enayat Zayyat. Car si le livre d’Iman Mersal s’ouvre sur un second livre, cette construction va bien au-delà d’un simple procédé de mise en abîme de l’écriture de soi où, à travers un jeu de poupées russes, la même voix se re-dupliquerait à l’infini. D’autres voix surgissent pour tisser, sur la trame principale (la courte vie d’Enayat Zayyat et les circonstances, à la fois conjugales et éditoriales, qui la poussèrent à y mettre fin), d’autres fils narratifs : la voix de l’amie de cœur et « sœur de lait », Paula Chafik, devenue la célèbre actrice Nadia Lutfi ; la voix brisée d’Azima Zayyat, sœur d’Enayat, avec ses mystérieux silences ; la voix de Réda, assistante de la grande actrice, qui chuchote au téléphone pour dissimuler le « trésor », carton contenant les lettres et photos — dans un moment où le récit d’enquête pourrait basculer vers le roman noir.

Celle d’Iman Mersal enfin, qui nous emmène avec elle dans cette tentative de déchiffrage des indices et des silences. Nous arpentons avec elle le cimetière à la recherche de la tombe d’Enayat, partageons sa cigarette au café, découvrons avec elle un sms, un dossier d’archive. La reconstitution des épisodes de la vie d’une femme et de l’histoire égyptienne est rendue possible par sa position d’observatrice, et la place qu’elle accorde aux personnages qui sont à la fois les témoins et les acteurs de cette histoire.

Les vies parallèles des femmes illustres

Suivre la trace d’Enayat Zayyat nous fait entrer dans d’autres existences liées à la sienne, à la manière de droites parallèles ou de figures symétriques. La force du récit consiste à nous parler d’elle tout en prenant le temps de bifurquer par des chemins qui ont croisé le sien. En bonne chercheuse, Iman Mersal multiplie les investigations et les mises au point : sur le cinéma égyptien, les cliniques psychiatriques et leur développement en Égypte, la juridiction relative au divorce, l’égyptologie allemande, etc., et n’abandonne jamais son lecteur dans cet apprentissage.

La place occupée par l’actrice Nadia Lutfi (morte quelques mois après la parution du récit en Égypte) oriente doublement l’enquête. D’une part, l’évocation de ses tournages et d’une partie de sa filmographie permet une plongée dans le cinéma égyptien des années 1950 et 1960 dont elle fut une icône. Si le visage que l’on l’aperçoit sur les photos rassemblées dans le livre, où elle pose avec Enayat, est celui de Paula Chafik, l’amie d’enfance qui n’est pas encore devenue l’actrice Nadia Lutfi, sa personnalité de star et sa carrière en arrière-plan font surgir sous nos yeux ces affiches de film peintes, au couleurs criardes, qui ornaient le centre-ville du Caire et d’Alexandrie jusque dans les années 1990 et parfois au-delà. D’autre part, son amitié intime avec Enayat dans cette vie où, dira-t-elle, « on avançait toujours ensemble » et que seul le suicide d’Enayat interrompit, donne l’image de destinées à la fois parallèles et inversées, de trajectoires que l’on serait tenté de schématiser : l’isolement ou la célébrité, l’ombre ou la lumière.

Autre forme de gémellité inversée : celle qui relie Enayat à l’intellectuelle égyptienne Latifa Zayyat, dont le roman le plus célèbre La Porte ouverte (1960) fait également l’objet d’une vraie lecture au sein du récit. Après la confusion engendrée par l’homonymie, Iman Mersal ayant d’abord cru qu’Enayat était la petite sœur de Latifa, la suite du récit rend hommage à cette écrivaine. Le lecteur parcourt ses textes et sa vie, marquée par le militantisme et une vraie reconnaissance littéraire et politique. Iman Mersal, en même temps qu’elle souligne la divergence de leurs trajectoires respectives, parvient à faire dialoguer les mots et les images de Latifa Zayyat – « le silence est une pièce hermétiquement fermée, où l’air explose des appels au secours étouffés dans nos gorges […] » – avec ceux de L’Amour et le silence.

Si la figure d’Enayat reste en partie floue jusqu’à la fin du livre, comme le reflète la belle photo choisie pour la couverture de l’édition française, c’est peut-être parce qu’elle ne cesse de s’effacer au profit d’autres femmes. C’est là toute la grandeur de ce personnage, et celle du livre : nous permettre de saisir ces existences qui ont marqué la seconde moitié du siècle. Écrire sur Enayat Zayyat, c’est à la fois suivre et rassembler ses traces, mais aussi les relier à une période de l’histoire nationale comme de l’histoire du livre égyptien qui ont particulièrement pesé sur sa vie.

Le livre des livres

Si elle parvient à nous emmener, à travers Enayat, sur les traces de l’histoire égyptienne, et en particulier de l’édition étatique, Iman Mersal ne fait pas de son personnage un pur prétexte. Ces digressions servent directement la compréhension de la jeune femme et de son difficile rapport au monde. La conduite de la narration suit d’ailleurs une véritable éthique en lien avec le destin tragique d’Enayat Zayyat qui, quoi qu’en dise la maxime lancée par Hosn Shah : « une femme heureuse ne se suicide pas pour un livre », se confond en partie avec l’histoire de son livre, l’histoire d’autres livres et d’autres écrivains.

Le récit retrace, non sans ironie ni colère, le jeu d’influence et de dupe dont la romancière suicidée a fait l’objet, elle que plusieurs écrivains et journalistes établis dans la vie culturelle égyptienne prétendirent avoir alors écoutée et conseillée. Cette récupération du destin d’Enayat Zayyat après sa mort et la parution de son roman est un enjeu important du récit — qui n’épargne pas non plus les défenseurs d’une certaine conception de ce qu’est « une bonne écriture féminine », à savoir « douce et sensible ». Car Iman Mersal se fait également critique et penseuse de la littérature comme des rapports de force politiques et socioculturels qui la régissent. Sa prose rythmée, parfois drôle, souvent poétique, interroge cette ère du nassérisme avec sa littérature officielle, en en dévoilant les mécanismes pervers dont Enayat Zayyat et son livre furent, en quelque sorte, les victimes.

À cet égard, la traduction française, établie par un bon connaisseur de la sociologie littéraire du champ égyptien, apporte quelques précisions éclairantes, en plus des nombreuses notes qui figurent dans la version arabe. L’exploration des archives, tout en révélant les propos tenus par ces garants littéraires d’une romancière qui ne publia pas, nous plonge dans l’univers opaque des politiques éditoriales de l’État égyptien au tournant des années 1950 et 1960.

L’Amour et le silence, désigné comme « roman égyptien » à sa parution en 1967, devient donc lui aussi le héros du récit. L’épopée du manuscrit, entre janvier 1961 où il fut déposé par Enayat et son père dans l’établissement public d’édition du ministère de la culture et janvier 1963, date du suicide d’Enayat après l’annonce du refus de l’éditeur, fait l’objet d’un récit proprement poignant, où le lecteur entend grandir l’angoisse de la jeune femme à mesure qu’elle guette les signes d’une publication qu’elle croit imminente. Sans excès d’éloges ni de pathos, l’hommage rendu à Enayat Zayyat consiste à tenter de lire les traces laissées ou effacées, comme des signaux dans la nuit, et à redonner une vie au livre qu’elle n’a jamais tenu dans ses mains.

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